03.05.2011
BALZAC LES CHOUANS
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BALZAC
Les chouans
Larges extraits et résumés.
Illustration :
-- dessins de l'édition Marescq et Havard de 1852.
-- autres dessins.
-- images du film "Les Chouans", de HENRI CALEF (Noir et blanc,1946), inspiré du roman de Balzac (mais qui fait l'impasse sur la première partie). Avec Jean Marais (marquis de Montauran), Madeleine Lebeau (Marie de Verneuil), Marcel Herrand (Corentin), Pierre Dux (Hulot), Madeleine Robinson (Mme du Gua), Jacques Charron (Merle), Louis Seigner (abbé Gudin).
Adaptation : G. Soncarrieu.
* * * * *
Honoré de Balzac
LES CHOUANS
Première partie
L'EMBUSCADE

Fougères : Le château féodal et la haute ville
(1 - Église St-Léonard 2 - Eglise St-Sulpice)

En route pour Mayenne
Balzac :
Du sommet de la Pèlerine apparaît aux yeux du voyageur la grande vallée du Couesnon, dont l'un des points culminants est occupé à l'horizon par la ville de Fougères.
Son château domine, en haut du rocher où il est bâti, trois ou quatre routes importantes, position qui le rendait jadis une des clés de la Bretagne.
* * * * *
Septembre 1799
Partis le matin de Fougères pour se rendre à Mayenne, une centaine de paysans et un assez grand nombre de bourgeois gravissaient la montagne de la Pèlerine.

Ils avaient été requis pour servir dans les armées de la République.

Ed. Maresq et Havard
- Joyeuse troupe, pas vrai? plaisantait l'un, en tapotant l'épaule du marcheur le plus proche de lui. En vérité l'ami, combien de vrais républicains sommes-nous dans cette colonne?
- Chut!... fit l'autre avec un regard inquiet.
En avant, un détachement de bleus, sous le commandement d'un chef de demi-brigade nommé Hulot, servait d'escorte aux conscrits.

Film de Henri Calef
Le détachement arrivait au faîte de la Pèlerine lorsque le sergent Beau-pied demanda : .
- Parce qu'il n'a pas confiance dans nos conscrits bretons, grogna à mi-voix le capitaine. Il sait que Fougères est un redoutable foyer de la chouannerie...
- Capitaine Merle... reprit Beau-pied.
C'est alors que le commandant Hulot, qui marchait devant eux sans dire un mot, s'arrêta, et, après un regard derrière lui, sortit de son silence.

Le commandant Hulot (Ed.Marescq et Havard)
- Pourquoi? répéta Hulot.
- Tu demandes pourquoi ? répondit une voix rauque et sauvage qui lui était inconnue.
Cet inconnu, homme trapu, large des épaules, lui montrait une tête presque aussi grosse que celle d'un bœuf, avec laquelle elle avait plus d'une ressemblance. Des narines épaisses faisaient paraître son nez encore plus court qu'il ne l'était. Ses larges lèvres retroussées par des dents blanches comme de la neige, ses grands et ronds yeux noirs garnis de sourcils menaçants, ses oreilles pendantes et ses cheveux roux appartenaient moins à notre belle race caucasienne (la race blanche) qu'au genre des herbivores. Enfin l'absence complète des autres caractères de l'homme social rendait cette tête nue plus remarquable encore. La face, comme bronzée par le soleil et dont les anguleux contours offraient une vague analogie avec le granit qui forme le sol de ces contrées, était la seule partie visible du corps de cet être singulier. A partir du cou, il était enveloppé d'un sarrau, espèce de blouse en toile rousse plus grossière encore que celle des pantalons des conscrits les moins fortunés. Ce sarrau, dans lequel un antiquaire aurait reconnu la saye (saga) ou le sayon des Gaulois, finissait à mi-corps, en se rattachant à deux fourreaux de peau de chèvre par des morceaux de bois grossièrement travaillés et dont quelques-uns gardaient leur écorce. Les peaux de bique, pour parler la langue du pays, qui lui garnissaient les jambes et les cuisses, ne laissaient distinguer aucune forme humaine. Des sabots énormes lui cachaient les pieds. Ses longs cheveux luisants, semblables aux poils de ses peaux de chèvres, tombaient de chaque côté de sa figure, séparés en deux parties égales, et pareils aux chevelures de ces statues du moyen âge qu'on voit encore dans quelques cathédrales. Au lieu du bâton noueux que les conscrits portaient sur leurs épaules, il tenait appuyé sur sa poitrine, en guise de fusil, un gros fouet dont le cuir habilement tressé paraissait avoir une longueur double de celle des fouets ordinaires. La brusque apparition de cet être bizarre semblait facile à expliquer. Au premier aspect, quelques officiers supposèrent que l'inconnu était un réquisitionnaire ou conscrit (l'un se disait encore pour l'autre) qui se repliait sur la colonne en la voyant arrêtée. Néanmoins, l'arrivée de cet homme étonna singulièrement le commandant ; s'il n'en parut pas le moins du monde intimidé, son front devint soucieux; et, après avoir toisé l'étranger, il répéta machinalement et comme occupé de pensées sinistres :— C'est que, répondit le sombre interlocuteur avec un accent qui prouvait une assez grande difficulté de parler français,c'est que là, dit-il en étendant sa rude et large main vers Ernée, là est le Maine, et là finit la Bretagne.
Puis il frappa fortement le sol en jetant le pesant manche de son fouet aux pieds du commandant.

victoire ne se montra jamais sans de doubles crêpes 2.
(1 - Trois années de soumission après une première insurrection de 1973 à 1976.
2 - Crêpes : Bandes de drap noir portées en signe de deuil.)
— Voilà un joli coco, dit Hulot en se parlant à lui-même. Il m'a l'air d'être l'ambassadeur de gens qui s'apprêtent à parlementer à coups de fusil. Après avoir grommelé ces paroles entre ses dents, le commandant promena successivement ses regards de cet homme au paysage, du paysage au détachement, du détachement sur les talus abrupts de la route dont les crêtes étaient ombragées par les hauts genêts de la Bretagne; puis il les reporta tout à coup sur l'inconnu, auquel il fit subir comme un muet interrogatoire qu'il termina en lui demandant brusquement :
Son œil avide et perçant cherchait à deviner les secrets de ce visage impénétrable qui, pendant cet intervalle, avait pris la niaise expression de torpeur dont s'enveloppe un paysan au repos.
— Du pays des Gars, répondit l'homme sans manifester aucun trouble.
(Pays des Gars : La Bretagne .
Dans la bouche de ce personnage, le mot gars désigne des hommes courageux, fidèles à leurs traditions, prêts à tout pour les défendre .)
— Ton nom?
— Marche-à-terre.
— Pourquoi portes-tu, malgré la loi, ton surnom de Chouan?
Marche-à-terre, puisqu'il se donnait ce nom, regarda le commandant d'un air d'imbécillité si profondément vraie, que le militaire crut n'avoir pas été compris.
— Fais-tu partie de la réquisition de Fougères?
A cette demande. Marche-à-terre répondit par un de ces je ne sais pas, dont l'inflexion désespérante arrête tout entretien. Il s'assit tranquillement sur le
— Nous-sommes allés chercher de la laine, et nous allons revenir tondus.
Les officiers étonnés se regardèrent en silence.
- Nous voilà dans un drôle de guêpier ! dit encore le commandant.
Encadré par les officiers, il cernait le chouan; celui-ci feignit de croire qu'il les gênait, il se leva promptement.
Le Directoire manquait de fermeté, et le tyran Louis XVIII, qui vivait en exil, avait envoyé un chef aux Chouans. Cet homme, venu de Londres, se faisait appeler "le Gars".
- L'animal que voici, conclut Hulot, le doigt pointé sur Marche-à-terre, serait un éclaireur du Gars que ça ne m'étonnerait pas!... Mais on n'apprend pas à un vieux singe à faire la grimace.
- Il ne faut pas, leur dit-il, que de bons lapins comme nous se laissent embêter par des chouans, et il y en a ici, ou je ne m'appelle pas Hulot! C'est pourquoi vous allez à vous quatre battre les deux côtés de cette route...
- On va leur siffler un air de clarinette, mon commandant.
Ils partirent les uns à droite, les autres à gauche.
Ce cri est le signe de ralliement des insurgés. De là leur était venu le surnom de Chuin (ou Chouan) qui signifie chouette ou hibou dans le patois de ce pays (...)
- Peut-être, est-ce de là que la bombe va partir, dit-il à ses deux officiers en leur montrant le bois où ses deux enfants perdus étaient comme ensevelis.
Pendant que les deux tirailleurs lui faisaient une espèce de rapport, Hulot cessa de regarder Marche-à-terre. Le Chouan se mit alors à siffler vivement, de manière à faire retentir son cri à une distance prodigieuse; puis, avant qu'aucun de ses surveillants ne l'eût même couché en joue, il leur avait appliqué un coup de fouet qui les renversa sur la berne (le bas-côté de la route).
— Feu sur ces mâtins-là ! cria le commandant.
La compagnie tira sur eux, mais les conscrits avaient su se mettre tous à l'abri de cette fusillade en s'adossant à des arbres ; et, avant que les armes eussent été rechargées, ils avaient disparu.
— Décrétez donc des légions départementales! hein? dit Hulot à Gérard. Il faut être bête comme un Directoire pour vouloir compter sur la réquisition de ce pays-ci. Les Assemblées feraient mieux de ne pas nous voter tant d'habits, d'argent, de munitions, et de nous en donner.
— Voilà des crapauds qui aiment mieux leurs galettes que le pain de munition (pain grossier distribué aux soldats) dit Beau-pied, le malin de la compagnie.

Illustration de l'éd. Marescq et Havard de 1852
Les deux pauvres soldats étaient parvenus à moitié de la pente lorsque Marche-à-terre montra sa face hideuse, il ajusta si bien les deux Bleus qu'il les acheva d'un seul coup, et ils roulèrent pesamment dans le fossé. A peine avait-on vu sa grosse tête que trente canons de fusils se levèrent; mais semblable à une figure fantasmagorique, il avait disparu derrière les fatales touffes de genêts.La compagnie se porta rapidement à l'endroit élevé et découvert où le piquet avait été placé. Là, le commandant mit la compagnie en bataille; mais il n'aperçut aucune démonstration hostile de la part des Chouans, et crut que la délivrance des conscrits était le seul but de cette embuscade.
— Leurs cris, dit-il à ses deux amis, m'annoncent qu'ils ne sont pas nombreux. Marchons au pas accéléré, nous atteindrons peut-être Ernée sans les avoir sur le dos.
présenta devant Hulot.— C'est un avocat, cela se croit toujours à l'audience, dit le commandant à l'oreille de Merle. —Allons, plaide, répondit-il au jeune Fougerais.
— Tu crois donc les Chouans bien nombreux?
— Juges-en toi-même, citoyen commandant!
Il amena Hulot à un endroit du plateau où le sable avait été remué comme avec un râteau; puis, après le lui avoir fait remarquer, il le conduisit assez avant dans un sentier où ils virent les vestiges du passage d'un grand nombre d'hommes.

— Ceux-là sont les Gars de Vitré, dit le Fougerais, ils sont allés se joindre aux Bas-Normands.
— Comment te nommes-tu, citoyen? demanda Hulot. -
— Gudin, mon commandant.
— Eh! bien, Gudin, je te fais caporal de tes bourgeois. Tu m'as l'air d'un homme solide. Je te charge de choisir celui de tes camarades qu'il faut envoyer à Fougères. Tu te tiendras à côté de moi. D'abord, va avec tes réquisitionnaires prendre les fusils, les gibernes et les habits de nos pauvres camarades que ces brigands viennent de coucher dans le chemin. Vous ne resterez pas ici à manger des coups de fusil sans en rendre.
Les intrépides Fougerais allèrent chercher la dépouille des morts, et la compagnie entière les protégea par un feu bien nourri dirigé sur le bois de manière qu'ils réussirent à dépouiller les morts san perdre un seul homme.
— Ces Bretons-là, dit Hulot à Gérard, feront de fameux fantassins, si jamais la gamelle leur va.
Peu après le départ du conscrit chargé d'aller chercher des renforts, trois cents Chouans passèrent à l'attaque en poussant des hurlements.
- Mort aux bleus! Par sainte Anne d'Auray, massacrons-les! Pas de qurtier!
- Marchons sur ces brigands mes bons lapins! cria le commandant.
Le combat commença...


Ce jeune chef, auquel Hulot ne donna pas plus de vingt-cinq ans, portait une veste de chasse en drap vert. Sa ceinture blanche contenait des pistolets. Ses gros souliers étaient ferrés comme ceux des Chouans. Des guêtres de chasseur montant jusqu'aux genoux et s'adaptant à une culotte de coutil très-grossier complétaient ce costume qui laissait voir une taille moyenne, mais svelte et bien prise. Furieux de voir les Bleus arrivés jusqu'à sa personne, il abaissa son chapeau et s'avança vers eux; mais il fut promptement entouré par Marche-à-terre et par quelques Chouans alarmés. Hulot crut apercevoir, à travers les intervalles laissés par les têtes qui se pressaient autour de ce jeune homme, un large cordon rouge sur une veste entr'ouverte (La croix de Saint-Louis qui se portait avec un ruban rouge). Les yeux du commandant, attirés d'abord par cette royale décoration, alors complètement oubliée, se portèrent soudain sur un visage qu'il perdit bientôt de vue, forcé par les accidents du combat de veiller à la sûreté et aux évolutions de sa petite troupe. Aussi, à peine vit-il des yeux étincelants dont la couleur lui échappa, des cheveux blonds et des traits assez délicats, brunis par le soleil. Cependant il fut frappé de l'éclat d'un cou nu dont la blancheur était rehaussée par une cravate noire, lâche et négligemment nouée.
L'attitude fougueuse et animée du jeune chef était militaire, à la manière de ceux qui veulent dans un combat une certaine poésie de convention. Sa main bien gantée agitait en l'air une épée qui flamboyait au soleil. Sa contenance accusait tout à la fois de l'élégance et de la force.La pose gracieuse et l'expression du jeune homme n'échappèrent pas à Hulot, qui s'écria en voulant le joindre :
— Allons, danseur d'Opéra, avance donc que je te démolisse.
Le chef royaliste, courroucé de son désavantage momentané, s'avança par un mouvement de désespoir ; mais au moment où ses gens le virent se hasardant ainsi, tous se ruèrent sur les Bleus. Soudain une voix douce et claire domina le bruit du combat :

(Lescure : chef vendéen mortellement blessé au cours d'un combat en 1793, il était mort dans un village proche de la Pèlerine).
A ces mots magiques, l'effort des Chouans devint terrible, et les soldats de la République eurent grande peine à se maintenir, sans rompre leur petit ordre de bataille.
— Si ce n'était pas un jeune homme, se disait Hulot en rétrogradant pied à pied, nous n'aurions pas été attaqués. A-t-on jamais vu les Chouans livrant
bataille? Mais tant mieux, on ne nous tuera pas comme des chiens le long de la route.
Puis, élevant la voix de manière à faire retentir les bois :
— Allons, vivement, mes lapins! Allons-nous nous laisser embêter par des brigands?
Le verbe par lequel nous remplaçons ici l'expression dont se servit le brave commandant n'en est qu'un faible équivalent; mais les vétérans sauront y substituer le véritable, qui certes est d'un plus haut goût soldatesque.
— Gérard, Merle, reprit le commandant, rappelez vos hommes, formez-les en bataillon, reformez-vous en arrière, tirez sur ces chiens-là et finissons-en.
L'ordre de Hulot fut difficilement exécuté; car en entendant la voix de son adversaire, le jeune chef s'écria :
— Par sainte Anne d'Auray, ne les lâchez pas! égaillez-vous (dispersez-vous), mes gars.
Quand les deux ailes commandées par Merle et Gérard se séparèrent du gros de la mêlée, chaque petit bataillon fut alors suivi par des Chouans obstinés et bien supérieurs en nombre. Ces vieilles peaux de biques entourèrent de toutes parts les soldats de Merle et de Gérard, en poussant de nouveau leurs cris sinistres et pareils à des hurlements.
— Taisez-vous donc, messieurs, on ne s'entend pas tuer! s'écria Beau-pied.
Cette plaisanterie ranima le courage des Bleus. Au lieu de se battre sur un seul point, les Républicains se défendirent sur trois endroits différents du plateau de la Pèlerine, et le bruit de la fusillade éveilla tous les échos de ces vallées naguère si paisibles .
Bleus et Chouans déployant une égale valeur, la victoire resta longtemps indécise. Mais l'arrivée de la garde nationale de Fougères donna finalement l'avantage aux Républicains.
Les Chouans se replièrent en bon ordre, puis disparurent dans les bois.
— Merci de votre coup de main, citoyens, dit le commandant. Tonnerre de Dieu! sans vous, nous pouvions passer un rude quart d'heure. Prenez garde à vous ! la guerre est commencée. Adieu, mes braves.

— Le Gars.
— Qui? Marche-à-terre?
— Non, le Gars.
— D'où le Gars est-il venu?
A cette question, le Chasseur du Roi, dont la figure rude et sauvage était abattue par la douleur, garda le silence, prit son chapelet et se mit à réciter
des prières.
— Le Gars est sans doute ce jeune ci-devant à cravate noire? Il a été envoyé par le tyran et ses alliés Pitt et Cobourg.
(Ci-devant : noble dépossédé de son titre . - Pitt : premier ministre anglais . Cobourg : commandant des troupes autrichiennes . Ces deux noms représentent tous les ennemis de la révolution française.)
Il prononça ces paroles avec une énergie qui épuisa ses forces. Le commandant vit qu'il était difficile de questionner un homme mourant dont toute la contenance trahissait un fanatisme obscur, et détourna la tête en fronçant le sourcil. Deux soldats, amis de ceux que Marche-à-terre avait si brutalement dépêchés d'un coup de fouet sur l'accotement de la route, car ils y étaient morts, se reculèrent de quelques pas, ajustèrent le Chouan, dont les yeux fixes ne se baissèrent pas devant les canons dirigés sur lui, le tirèrent à bout portant, et il tomba.
— Vive le Roi!
— Oui, oui, sournois, dit La-clef-des-cœurs (surnom d'un sergent de l'armée républicaine), va-t'en manger de la galette chez ta bonne Vierge. Ne vient-il pas nous crier au nez vive le tyran, quand on le croit frit!
— Tenez, mon commandant, dit Beau-pied, voici les papiers du brigand.
— Oh! oh! s'écria La-clef-des-cœurs, venez donc voir ce fantassin du bon Dieu qui a des couleurs sur l'estomac?
Hulot et quelques soldats vinrent entourer le corps entièrement nu du Chouan, et ils aperçurent sur sa poitrine une espèce de tatouage de couleur bleuâtre qui représentait un cœur enflammé. C'était le signe de ralliement des initiés de la confrérie du Sacré-Cœur. Au-dessous de cette image Hulot put lire : Marie Lambrequin, sans doute le nom du Chouan.
-- Tu vois bien, La-clef-des-cœurs ! dit Beau-pied. Eh ! bien, tu resterais cent décades sans deviner à quoi sert ce fourniment-là.
— Est-ce que je me connais aux uniformes du pape! répliqua La-clef-des-cœurs.
— Méchant pousse-caillou, tu ne t'instruiras donc jamais ! reprit Beau-pied. Comment ne vois-tu pas qu'on a promis à ce coco-là qu'il ressusciterait, et qu'il s'est peint le gésier pour se reconnaître.
A cette saillie, qui n'était pas sans fondement, Hulot lui-même ne put s'empêcher de partager l'hilarité générale.
— Y a-t-il un de vous, dit-il brusquement à ses deux amis, qui puisse deviner le motif de l'attaque des Chouans? Pour eux, les coups de fusil sont un commerce, et je ne vois pas encore ce qu'ils gagnent à ceux-ci. Ils auront au moins perdu cent hommes, et nous, ajouta-t-il en retroussant sa joue droite et clignant des yeux pour sourire, nous n'en avons pas perdu soixante. Tonnerre de Dieu! je ne comprends pas la spéculation. Les drôles pouvaient bien se dispenser de nous attaquer, nous aurions passé comme des lettres à la poste, et je ne vois pas à quoi leur a servi de trouer nos hommes. Et il montra par un geste triste les deux charrettes de blessés.
—Ils auront peut-être voulu nous dire bonjour, ajouta-t-il.
— Les réquisitionnaires auraient sauté comme des grenouilles dans le bois que nous ne serions pas allés les y repêcher, surtout après avoir essuyé une bordée, répliqua Hulot. — Non, non, reprit-il, il y a quelque chose là-dessous.
Il se retourna encore vers la Pèlerine.
— Tenez, s'écria-t-il, voyez?
Quoique les trois officiers fussent déjà éloignés de ce fatal plateau, leurs yeux exercés reconnurent facilement Marche-à-terre et quelques Chouans qui l'occupaient de nouveau.
— Allez au pas accéléré! cria Hulot à sa troupe, ouvrez le compas et faites marcher vos chevaux plus vite que ça. Ont-ils les jambes gelées? Ces bêtes-là seraient-elles aussi des Pitt et Cobourg?
— Quant au mystère dont l'obscurité me paraît difficile à percer, Dieu veuille, mes amis, dit-il aux deux officiers, qu'il ne se débrouille point par des coups de fusil à Ernée. J'ai bien peur d'apprendre que la route de Mayenne nous est encore coupée par les sujets du roi.
- Par Sainte Anne d'Auray! disait-il, nous avons à faire la guerre à la république et non aux diligences!
En ce moment arriva une cavalière que les Chouans semblaient connaître. Le jeune chef la salua.
- Croiriez-vous, Madame, lui dit-il, que ces pillards ont l'intention d'attaquer la correspondance de Mayenne à Fougères?...
_ Eh bien! où est le mal, marquis? répondit-elle. La turgotine transporte de l'argent et nous avons besoin d'argent...
Pour marquer sa désapprobation, le jeune noble quitta la place.
Après son départ, les Chouans n'eurent pas longtemps à attendre...
La voiture apparut. Les pillards se cachèrent.
Coupiau, le cocher, paraissait tout disposé à leur obéir.
Marche-à-terre vida le coffre plein de rouleaux d'or... Puis il effectua le partage.

- Comment, madame! L'Église approuve la confiscation du bien des révolutionnaires.
Peu après, Marche-à-terre dit au cocher :
- Tu peux repartir, Coupiau. Mais ne descends pas trop vite la montagne. J'ai encore un mot à dire au voyageur qui te reste...
- C'est que... dit Coupiau, je lui ai promis de la conduire saint et sauf à Fougères!..
- Allez! fouette cocher... grogna le Chouan.
Le jeune chef reparut. Ce fut pour dire à celle qu'il avait quittée avant l'attaque de la diligence :
- J'ai eu le temps d'aller jusqu'au château de la Vivetière, madame. J'espère que je ne vous ai pas fait attendre...
- Nous allions partir... dit l'abbé.
- Mais votre cheval nous sera fort utile, marquis, ajouta la dame. Avec votre permission, je prêterai le mien au recteur (au prêtre) et monterai avec vous.
Il accepta de la prendre en croupe.
L'abbé, tout en se mettant lestement en selle, demanda:
- Plusieurs lettres m'y attendaient en effet, mon révérend, répondit le jeune chef. Nos amis de Paris m'écrivent de prendre garde. Fouché, le ministre de la police, se fait de plus en plus menaçant... Il veut, me dit-on, introduire des espions parmi nous... La République compte sur mes faiblesses pour s'emparer de ma personne...




Le voyageur gardait le silence, lorsque Pille-miche recommença la question en lui donnant un coup de crosse.
— Je suis, dit-il alors en jetant un regard sur Coupiau, Jacques Pinaud, un pauvre marchand de toile.
Coupiau fit un signe négatif, sans croire enfreindre ses promesses. Ce signe éclaira Pille-miche, qui ajusta le voyageur, pendant que Marche-à-terre lui signifia catégoriquement ce terrible ultimatum :
— Tu es trop gras pour avoir les soucis des pauvres ! Si tu te fais encore demander une fois ton véritable nom, voici mon ami Pille-miche qui par un seul coup de fusil acquerra l'estime et la reconnaissance de tes héritiers. — Qui es-tu? ajouta-t-il après une pause.
— Je suis d'Orgemont de Fougères.
— Ah! ah! s'écrièrent les deux Chouans.
monsieur d'Orgemont, dit Coupiau. La sainte Vierge m'est témoin que je vous ai bien défendu.— Puisque vous êtes monsieur d'Orgemont de Fougères, reprit Marche-à-terre d'un air respectueusement ironique, nous allons vous laisser aller bien tranquillement. Mais comme vous n'êtes ni un bon Chouan, ni un vrai Bleu, quoique ce soit vous qui ayez acheté les biens de l'abbaye de Juvigny, vous nous payerez, ajouta le Chouan en ayant l'air de compter ses associés, trois cents écus de six francs pour votre rançon. La neutralité vaut bien cela.
— Trois cents écus de six francs! répétèrent en chœur le malheureux banquier, Pille-miche et Coupiau, mais avec des expressions diverses.
— Hélas! mon cher monsieur, continua d'Orgemont, je suis ruiné. L'emprunt forcé de cent millions (un emprunt exigible comme un impôt ), fait par cette République du diable, qui me taxe à une somme énorme, m'a mis à sec.
— Combien t'a-t-elle donc demandé, ta République? -
— Mille écus, mon cher monsieur, répondit le banquier d'un air piteux en croyant obtenir une remise.
— Si ta République t'arrache des emprunts forcés si considérables, tu vois bien qu'il y a tout à gagner avec nous autres, notre gouvernement est moins cher. Trois cents écus, est-ce donc trop pour ta peau?
— Où les prendrai-je?
— Dans ta caisse, dit Pille-miche. Et que tes écus ne soient pas rognés, ou nous te rognerons les ongles au feu.
(Les fraudeurs limaient la tranche des pièces d'or pour voler un peu du précieux métal.)
— Où vous les paierai-je? demanda d'Orgemont.
— Ta maison de campagne de Fougères n'est pas loin de la ferme de Gibarry, où demeure mon cousin Galope-Chopine, autrement dit le grand Cibot, tu les lui remettras, dit Pille-miche.
— Ce n'est pas régulier, dit d'Orgemont.
— Qu'est-ce que cela nous fait? reprit Marche-à-terre. Songe que, s'ils ne sont pas remis à Galope-Chopine d'ici à quinze jours, nous te rendrons une petite visite qui te guérira de la goutte, si tu l'as aux pieds.
— Quant à toi, Coupiau, reprit Marche-à-terre, ton nom désormais sera Mène-à-bien.
A ces mots les deux Chouans s'éloignèrent. Le voyageur remonta dans la voiture, qui, grâce au fouet de Coupiau, se dirigea rapidement vers Fougères.

— Imbécile, j'ai dix mille francs là, reprit d'Orgemont en montrant ses gros souliers. Est-ce qu'on peut se défendre avec une si forte somme sur soi?
Mène-à-bien se gratta l'oreille et regarda derrière lui, mais ses nouveaux camarades avaient complètement disparu.
Le soulèvement se développait, le chef des insurgés était bien "le Gars", surnom donné par les chouans au Marquis de Montauran.
Puis ce fut le coup d'État du 18 brumaire.
Bonaparte, nommé premier consul, fit une déclaration aux habitants de l'Ouest. Il leur ordonnait de mettre un terme à la révolte. Les royalistes, ne tenant aucun compte de cette éloquente allocution, continuèrent de préparer la guerre civile.
"Il ne reste dans l'Ouest que des brigands", disait Bonaparte, et il demandait aux soldats de les combattre inexorablement. Les militaires, heurenx de voir un des leurs au pouvoir, étaient prêts à lui obéir.
Deuxième partie
UNE IDÉE DE FOUCHÉ

FOUCHÉ
Le ministre de la police du Directoire, Joseph Fouché, ayant participé au coup d'État du dix-huit Brumaire, Bonaparte le garda comme ministre de la police du Consulat, puis de l'Empire jusqu'en 1810.
* * *

Sur la route d'Alençon
Vers les derniers jours du mois de brumaire, le commandant Hulot fut chargé d'escorter une calèche de Mortagne à Alençon.


-- Mille tonnerre, messieurs, croiriez-vous que c'est pour accompagner les deux cotillons qui sont dans ce vieux fourgon que le général nous a détachés de Mayenne!... Peut-on déshonorer de bons et braves patriotes comme nous en les mettant à la suite d'une jupe!— Gare à toi, Merle, dit Gérard. Elles sont accompagnées d'un citoyen assez rusé pour te prendre dans un piège.
— Qui? Cet incroyable dont les petits yeux vont incessamment d'un côté du chemin à l'autre, comme s'il y voyait des Chouans ; ce muscadin à qui on aperçoit à peine les jambes; et qui, dans le moment où celles de son cheval sont cachées par la voiture, a l'air d'un canard dont la tête sort d'un pâté ! Si ce dadais-là m'empêche jamais de caresser sa jolie fauvette...
— Canard, fauvette ! Oh ! mon pauvre Merle, tu es furieusement dans les volatiles. Mais ne te fie pas au canard ! Ses yeux verts me paraissent perfides comme ceux d'une vipère et fins comme ceux d'une femme qui pardonne à son mari. Je me défie moins des Chouans que de ces avocats dont les figures ressemblent à des carafes de limonade.
-- Bah! s'écria Merle gaiement, avec la permission du commandant, je me risque!
-- Marie, dit l'une, ne suis-je pas votre servante fidèle? J'ai le droit de connaître le but de ce voyage...
-- Tu es trop curieuse, Francine! répondit Marie.
-- Comment ne le serais-je pas? Hier sans ressources, vous avez aujourd'hui les mains pleines d'or...
-- Et je suis protégée par les troupes du gouvernement...
Elle ajouta :-- Vois-tu, Francine, j'ai accepté un rôle dans une farce où j'ai entrevu un mélange de terreur et d'amour... J'aime le danger, je vais vivre enfin!... Mais je ne peux rien te dire de plus...
-- Voici le clocher d'Alençon... leur dit-il.
-- Je le vois, répondit sèchement Marie.

Il semblait avoir pour mission d'accompagner les deux voyageuses, mais celles-ci n'appréciaient guère son empressement.
-- Hue-là, hue!
Les chevaux fouettés s'élancèrent.
Quand la voiture passa devant les officiers, Marie se pencha à la portière pour crier :
-- Nous nous retrouverons à l'auberge, commandant.
-- C'est cela, à l'auberge... gronda Hulot. Mille tonnerre, comme ça vous parle à un chef de demi-brigade!...
L'hôte qui accueillit les voyageuses dans sa cuisine se trouva fort embarrassé.
-- Comment allons-nous faire? souffla-t-il à l'oreille de sa femme. Qui pouvait croire que nous aurions tant de monde par le temps qui court?...
C'est alors que lui vint une idée... Il dit aux arrivantes :
-- Si ces dames veulent être bien servies, j'ai un repas très délicat préparé pour une dame et pour son fils...
-- Ces voyageurs, dit-il, ne s'opposeront sans doute pas à partager leur déjeuner avec vous. C'est des personnes de condition...

A peine avait-il achevé sa dernière phrase, que l'hôte se sentit appliquer dans le dos un léger coup de manche de fouet, il se retourna brusquement, et vit derrière lui un petit homme trapu, sorti sans bruit d'un cabinet voisin, et dont l'apparition avait glacé de terreur la grosse femme, le chef et son marmiton. L'hôte pâlit en retournant la tête. Le petit homme secoua ses cheveux qui lui cachaient entièrement le front et les yeux, se dressa sur ses pieds pour atteindre à l'oreille de l'hôte, et lui dit : - Vous savez ce que vaut une imprudence, une dénonciation, et de quelle couleur est la monnaie avec laquelle nous les payons. Nous sommes généreux. Il joignit à ses paroles un geste qui en fut un épouvantable commentaire. Quoique la vue de ce personnage fût dérobée à Francine par la rotondité de l'hôte, elle saisit quelques mots des phrases qu'il avait sourdement prononcées, et resta comme frappée par la foudre en entendant les sons rauques d'une voix bretonne. Au milieu de la terreur générale, elle s'élança vers le petit homme; mais celui-ci, qui semblait se mouvoir avec l'agilité d'un animal sauvage, sortait déjà par une porte latérale donnant sur la cour. Francine crut s'être trompée dans ses conjectures, car elle n'aperçut que la peau fauve et noire d'un ours de moyenne taille. Étonnée, elle courut à la fenêtre. A travers les vitres jaunies par la fumée, elle regarda l'inconnu qui gagnait l'écurie d'un pas traînant. Avant d'y entrer, il dirigea deux yeux noirs sur le premier étage de l'auberge, et, de là, sur la malle, comme s'il voulait faire part à un ami de quelque importante observation relative à cette voiture. Malgré les peaux de biques, et grâce à ce mouvement qui lui permit de distinguer le visage de cet homme, Francine reconnut alors à son énorme fouet et à sa démarche rampante, quoique agile dans l'occasion, le Chouan surnommé Marche-à-terre; elle l'examina, mais indistinctement, à travers l'obscurité de l'écurie où il se coucha dans la paille en prenant une position d'où il pouvait observer tout ce qui se passerait dans l'auberge. Marche-à-terre était ramassé de telle sorte que de loin comme de près, l'espion le plus rusé l'aurait facilement pris pour un de ces gros chiens de roulier, tapis en rond et qui dorment, la gueule placée sur leurs pattes. La conduite de Marche-à-terre prouvait à Francine que le Chouan ne l'avait pas reconnue. Or, dans les circonstances délicates où se trouvait sa maîtresse, elle ne sut pas si elle devait s'en applaudir ou s'en chagriner. Mais le mystérieux rapport qui existait entre l'observation menaçante du Chouan et l'offre de l'hôte, assez commune chez les aubergistes qui cherchent toujours à tirer deux moutures du sac, piqua sa curiosité; elle quitta la vitre crasseuse d'où elle regardait la masse informe et noire qui, dans l'obscurité, lui indiquait la place occupée par Marche-à- terre, se retourna vers l'aubergiste, et le vit dans l'attitude d'un homme qui a fait un pas de clerc et ne sait comment s'y prendre pour revenir en arrière. Le geste du Chouan avait pétrifié ce pauvre homme. Personne, dans l'Ouest, n'ignorait les cruels raffinements des supplices par lesquels les Chasseurs du Roi punissaient les gens soupçonnés seulement d'indiscrétion, aussi l'hôte croyait-il déjà sentir leurs couteaux sur son cou. Le chef regardait avec terreur l'âtre du feu où souvent ils chauffaient les pieds de leurs dénonciateurs. La grosse petite femme tenait un couteau de cuisine d'une main, de l'autre une pomme de terre à moitié coupée, et contemplait son mari d'un air hébété. Enfin le marmiton cherchait le secret, inconnu pour lui, de cette silencieuse terreur. La curiosité de Francine s'anima naturellement à cette scène muette, dont l'acteur principal était vu par tous, quoique absent. Le jeune fille fut flattée de la terrible puissance du Chouan, et encore qu'il n'entrât guère dans son humble caractère de faire des malices de femme de chambre, elle était cette fois trop fortement intéressée à pénétrer ce mystère pour ne pas profiter de ses avantages.
— Laquelle? demanda Corentin survenant.
— Laquelle? demanda mademoiselle de Verneuil.
-- Laquelle? demanda un quatrième personnage qui se trouvait sur la dernière marche de l'escalier et qui sauta légèrement dans la cuisine.
— Eh! bien, de déjeuner avec vos personnes de distinction, répondit Francine impatiente.

Mademoiselle de Verneuil le remercia.
-- Nous vous sommes bien obligées, monsieur, lui dit-elle, avant de se retirer dans son appartement.
Alors le jeune homme demanda à l'aubergiste qui était cette charmante personne.

— Le citoyen du Gua-Saint-Cyr est-il ici ? dit un paysan en entrant.
— Que lui veux-tu ? répondit le jeune homme en s'avançant. Le paysan salua profondément, et remit une lettre que le jeune élève jeta dans le feu après l'avoir lue; pour toute réponse, il inclina la tête, et l'homme partit.
-- Je reconnais ton uniforme, citoyen, dit-il au jeune militaire, c'est celui de l'École Polytecnique. Tu viens sans doute de Paris?
-- Oui, par le dernier courrier...
-- Et tu es sans doute promu à quelque grade dans l'artillerie?
-- Non, citoyen, dans la marine.
-- Cet homme-là, lui dit-il, est quelque espion de Fouché. Il a la police gravée sur la figure.
-- Ma chère maman, lui dit-il, arrivez donc. Je crois avoir en votre absence, recruté des convives.


Toutefois, son attitude soupçonneuse déplut à mademoiselle de Verneuil, et au moment de passer à table, elle le pria de se retirer, alors que Francine fut invitée au repas.
Du côté des du Gua, la suspicion n'était pas moindre.

Ce qui ne l'empêchait pas de se montrer galant.
A cette galanterie, mademoiselle de Verneuil opposait uneattitude yantôt coquette, tantôt réservée.

Était-ce la naissance d'une passion?
Honteux de s'être dit tant de choses en un seul coup d'œil, ils n'osèrent plus se regarder.
Elle s'efforça de le rassurer, mais sans dévoiler son secret...
En ce moment, le cri clair et perçant d'une chouette qui semblait perchée sur le sommet de la cheminée, vibra comme un sombre avis.
—Qu'est ceci? dit mademoiselle de Verneuil. Notre voyage ne commencera pas sous d'heureux présages. Mais comment se trouve-t-il ici des chouettes qui chantent en plein jour? demanda-t-elle en faisant un geste de surprise.
—Cela peut arriver quelquefois, dit le jeune homme froidement. —Mademoiselle, reprit-il, nous vous porterions peut-être malheur. N'est-ce pas là votre pensée? Ne voyageons donc pas ensemble.
Ces paroles furent dites avec un calme et une réserve qui surprirent mademoiselle de Verneuil.
— Monsieur, dit-elle avec une impertinence tout aristocratique, je suis loin de vouloir vous contraindre. Gardons le peu de liberté que nous laisse la République. Si madame était seule, j'insisterais...
— Venez ici, mon colonel, dit en souriant mademoiselle de Verneuil qui lui indiqua de la main une chaise auprès d'elle. —Occupons-nous, puisqu'il le faut, des affaires de l'État. Mais riez donc? Qu'avez-vous ? Y a-t-il des Chouans ici?
Le commandant était resté béant à l'aspect du jeune inconnu qu'il contemplait avec une singulière attention.— Ma mère, désirez-vous encore du lièvre? Mademoiselle, vous ne mangez pas, disait à Francine le marin en s'occupant des convives.
Mais la surprise de Hulot et l'attention de mademoiselle de Verneuil avaient quelque chose de cruellement sérieux qu'il était dangereux de méconnaître.
— Qu'as-tu donc commandant, est-ce que tu me connaîtrais? reprit brusquement le jeune homme. (On se tutoyait entre citoyens depuis la Révolution.)
— Peut-être, répondit le républicain.
— En effet, je crois t'avoir vu venir à l'École.
— Je ne suis jamais allé à l'école, répliqua brusquement le commandant. Et de quelle école sors-tu donc, toi?
— De l'École Polytechnique.
— Ah! ah! oui, de cette caserne où l'on veut faire des militaires dans des dortoirs, répondit le commandant dont l'aversion était insurmontable pour les officiers sortis de cette savante pépinière. Mais dans quel corps sers-tu?
— Dans la marine.
-- Ah! dit Hulot en riant avec malice. Connais-tu beaucoup d'élèves de cette École-là dans la marine.— Il n'en sort, reprit-il d'un accent grave, que des officiers d'artillerie et du génie.
Le jeune .homme ne se déconcerta pas.
— J'ai fait exception à cause du nom que je porte, répondit-il. Nous avons tous été marins dans notre famille.
— Ah! reprit Hulot, quel est donc ton nom de famille, citoyen?
— Du Gua Saint-Cyr.
— Tu n'as donc pas été assassiné à Mortagne?
— Ah! il s'en est de bien peu fallu, dit vivement madame du Gua, mon fils a reçu deux balles...
— Et as-tu des papiers? dit Hulot sans écouter la mère. . :.
— Est-ce que vous voulez les lire, demanda impertinemment le jeune marin dont l'œil bleu plein de malice étudiait alternativement la sombre figure du commandant et celle de mademoiselle de Verneuil.
— Un blanc-bec comme toi voudrait-il m'embêter, par hasard? Allons, donne-moi tes papiers, ou sinon, en route!
— La, la, mon brave, je ne suis pas un serin. Ai-je donc besoin de te répondre! Qui es-tu?
— Le commandant du département, reprit Hulot.
— Oh! alors mon cas peut devenir très grave, je serais pris les armes à la main. Et il tendit un verre de vin de Bordeaux au commandant.
— Je n'ai pas soif, répondit Hulot. Allons, voyons, tes papiers.
En ce moment, un bruit d'armes et les pas de quelques soldats ayant retenti dans la rue, Hulot s'approcha de la fenêtre et prit un air satisfait qui fit trembler mademoiselle de Verneuil. Ce signe d'intérêt réchauffa le jeune homme, dont la figure était devenue froide et fière.— Tout cela est bel et bon, lui dit-il, mais il faut me suivre au district. Je n'aime pas la musique, moi !
— Pourquoi l'emmenez-vous au District? demanda mademoiselle de Verneuil d'une voix altérée.
— Ma petite fille, répondit le commandant en faisant sa grimace habituelle (expression par laquelle se traduit son mécontentement), cela ne vous regarde pas.
Irritée du ton, de l'expression du vieux militaire, et plus encore de cette espèce d'humiliation subie devant un homme à qui elle plaisait, mademoiselle de Verneuil se leva, quitta tout à coup l'attitude de candeur et de modestie dans laquelle elle s'était tenue jusqu'alors, son teint s'anima, et ses yeux brillèrent.
— Dites-moi, ce jeune homme a-t-il satisfait à tout ce qu'exige la loi? s'écria-t-elle doucement, mais avec une sorte de tremblement dans la voix.
— Oui, en apparence, répondit ironiquement Hulot.
— Eh! bien, j'entends que vous le laissiez tranquille en apparence, reprit-elle. Avez-vous peur qu'il ne vous échappe? vous allez l'escorter avec moi jusqu'à Mayenne, il sera dans la malle avec madame sa mère. Pas d'observation, je le veux.

— Mais un peu, je pense.
— Que voulez-vous donc en faire?
— Rien, si ce n'est de lui rafraîchir la tête avec un peu de plomb. C'est un étourdi, reprit le commandant avec ironie.
— Plaisantez-vous, colonel? s'écria mademoiselle de Verneuil.
— Allons, camarade, dit le commandant en faisant un signe de tête au marin. Allons, dépêchons!
— N'avancez pas, dit-elle au jeune homme qu'elle protégea par un geste plein, de dignité.
— Oh! la belle tête, dit le marin à l'oreille de sa mère, qui fronça les sourcils.
Le dépit et mille sentiments irrités mais combattus déployaient alors des beautés nouvelles sur le visage de la Parisienne. Francine, madame du Gua, son fils, s'étaient levés tous. Mademoiselle de Verneuil se plaça vivement entre eux et le commandant qui souriait, et défit lestement deux brandebourgs de son spencer. Puis, agissant par suite de cet aveuglement dont les femmes sont saisies lorsqu'on attaque fortement leur amour-propre, mais flattée ou impatiente aussi d'exercer son pouvoir comme un enfant peut l'être d'essayer le nouveau jouet qu'on lui a donné, elle présenta vivement au commandant une lettre ouverte.
— Lisez, lui dit-elle avec un sourire sardonique.
Elle se retourna vers le jeune homme, à qui, dans l'ivresse du triomphe, elle lança un regard où la malice se mêlait à une expression amoureuse. Chez tous deux, les fronts s'éclaircirent ; la joie colora leurs figures agitées, et mille pensées contradictoires s'élevèrent dans leurs âmes. Par un seul regard, madame du Gua parut attribuer bien plus à l'amour qu'à la charité la générosité de mademoiselle de Verneuil, et certes elle avait raison. La jolie voyageuse rougit d'abord et baissa modestement les paupières en devinant tout ce que disait ce regard de femme. Devant cette menaçante accusation, elle releva fièrement la tête et défia tous les yeux. Le commandant, pétrifié, rendit cette lettre contre-signée des ministres, et qui enjoignait à toutes les autorités d'obéir aux ordres de cette mystérieuse personne;
mais, il tira son épée du fourreau, la prit, la cassa sur son genou, et jeta les morceaux.- Mademoiselle, vous savez probablement bien ce que vous avez à faire; mais un républicain a ses idées et sa fierté, dit-il. Je ne sais pas servir là où les belles filles commandent; le premier Consul aura, dès ce soir, ma démission, et d'autres que Hulot vous obéiront. Là où je ne comprends plus, je m'arrête; surtout, quand je suis tenu de comprendre.
Il y eut un moment de silence; mais il fut bientôt rompu par la jeune Parisienne qui marcha au commandant, lui tendit la main et lui dit :
— Et je m'en flatte, mademoiselle, répondit-il en déposant assez gauchement un baiser sur la main de cette singulière fille. — Quant à toi, camarade, ajouta-t-il en menaçant du doigt le jeune homme, tu en reviens d'une belle!
-- Mon commandant, reprit en riant l'inconnu, il est temps que la plaisanterie finisse, et si tu le veux, je vais te suivre au District
— Y viendras-tu avec ton siffleur invisible, Marche-a-terre...
— Qui, Marche-à-terre? demanda le marin avec tous les signes de la surprise la plus vraie.
— N'a-t-on pas sifflé tout à l'heurc?
— Eh! bien, reprit l'étranger, qu'à de commun ce sifflement et moi, je te le demande. J'ai cru que les soldats que tu avais commandés, pour m'arrêter sans doute, te prévenaient ainsi de leur arrivée.
— Vraiment, tu as cru cela !
— Eh! mon Dieu, oui. Mais bois donc ton verre de vin de Bordeaux, il est délicieux.
— Votre âge, citoyenne ?
— Hélas! monsieur l'officier, les lois de notre République deviennent bien cruelles! J'ai trente-huit ans.
— Quand on devrait me fusiller, je n'en croirais rien encore. Marche-à-terre est ici, il a sifflé, vous êtes des Chouans déguisés. Tonnerre de Dieu, je vais faire entièrement cerner et fouiller l'auberge.
En ce moment, un sifflement irrégulier, assez semblable à ceux qu'on avait entendus, et qui partait de la cour de l'auberge, coupa la parole au commandant; il se précipita fort heureusement dans le corridor, et, n'aperçut point la pâleur que ses paroles avaient répandue sur la figure de madame du Gua. Hulot vit, dans le siffleur, un postillon qui attelait ses chevaux à la malle; il déposa ses soupçons, tant il lui sembla ridicule que des Chouans se hasardassent au milieu d'Alençon, et il revint confus.
— Je lui pardonne, mais plus tard il paiera cher le moment qu'il nous fait passer ici, dit gravement la mère à l'oreille de son fils au moment où Hulot
rentrait dans la chambre.
Le brave officier offrait sur sa figure embarrassée l'expression de la lutte que la sévérité de ses devoirs livrait dans son cœur à sa bonté naturelle. Il conserva son air bourru, peut-être parce qu'il croyait alors s'être trompé; mais il prit le verre de vin de Bordeaux et dit :
-- Camarade, excuse-moi, mais ton École envoie à l'armée des officiers si jeunes...
— Les brigands en ont donc de plus jeunes encore? demanda en riant le prétendu marin.
— Pour qui preniez-vous donc mon fils? reprit madame du Gua.
— Pour le Gars, le chef envoyé aux Chouans et aux Vendéens par le cabinet de Londres, et qu'on nomme le marquis de Montauran.

__ Tonnerre de Dieu, mademoiselle, c'est votre Corentin lui-même qui m'a dit que madame du Gua et son fils ont été tués dans la malle à Mortagne!
-- Oh! s'il y a du Corentin là-dedans je ne m'étonne plus de rien!...
-- Il n'empêche, mademoiselle, que je ne m'en dédis pas, je démissionne!
-- Toujours le même! Vous ne périrez que par la femme. Ne voyez-vous pas qu'elle est une créature de Fouché!
Il lui répondit :
-- La jalousie vous égare, madame.
-- Ah! Francine, comme je suis heureuse! Je l'aime!... Je l'aime!
-- Soyez prudente, Marie...
Francine, qui l'avait aperçue par la fenêtre, la suivit.
Arrivée à la porte de l'écurie, Francine tendit l'oreille. La stupeur la cloua sur le seuil.
-- Quoi!... s'étonnait-elle, mais c'est de ma maîtresse que cette femme parle...
Elle parvint à se glisser discrètement à l'intérieur.
Elle put alors mieux entendre...
-- Tu m'as bien compris, Marche-à-terre, répétait madame du Gua. Tu vas t'informer, et si cette créature n'est pas mademoiselle de Verneuil, tu tireras dessus sans pitié, comme sur une chienne enragée...
-- Entendu, madame.
-- Eh! Pierre... s'exclama-t-elle.
-- Sainte Anne d'Auray!... C'est toi... fit l'homme.
Francine était bretonne. Elle semblait n'avoir rien à craindre du terrible Chouan.
-- Pierre, dit-elle, s'il arrive le moindre mal à ma maîtresse, je ne te reverrai jamais.
Il grogna :
-- Mais voyons, Francine!... Je... Je t'aime toujours, moi...
-- Alors que fais-tu ici? s'emporta-t-elle.Tu chouannes encore, tu cours par les chemins comme une bête enragée... Viens plutôt avec moi!... Mademoiselle est généreuse, tu deviendras riche...
-- Non, non!... Les recteurs ont dit de se mettre en guerre contre les Bleus!
-- Voilà tout ce que tu trouves à me dire après une séparation de sept ans... Allons, je suis pressée... Adieu
-- Adieu, répéta Marche-à-terre.
Il saisit la main de Francine, la serra, la baisa, fit un signe de croix, et disparut derrière la croupe d'un cheval.
Penchée à la portière, Marie lui cria :
-- Oh! nous les rejoindrons vite, mademoiselle.


Le marin commença par plaisanter avec enjouement.Puis la conversation changea.
tous les aveux
-- Remarquez-vous, mademoiselle, lui dit-il, combien les sentiments suivent peu la route commune par les temps de terreur où nous vivons...Elle souriait, il ajouta :
-- Aujourd'hui, nous aimons, nous haïssons sur la foi d'un regard... On se dépêche en toute chose...
Il lui parla d'amour, elle accepta de participer à ce badinage, puis finit par s'étonner :
-- Que me contez-vous là, monsieur, alors que je ne sais même pas qui vous êtes.
-- Mais vous, qui êtes-vous? lui dit-il. Quelle confiance puis-je accorder à la noblesse de votre air, à votre beauté, à votre esprit? Êtes-vous fille ou femme, ange ou démon?
-- De quel droit voulez-vous connaître mes secrets? se récria-t-elle.-- Du droit d'un homme qui vous aime.
-- Non, vous ne m'aimez pas, monsieur. Vous me prenez pour une intrigante et vous voyez en moi l'objet d'une galanterie passagère...Vous devriez comprendre, monsieur de Bauvan, qu'une jeune femme, noble, belle, spirituelle -c'est vous qui m'accordez ces avantages- ne peut s'obtenir que d'une seule façon, quand elle est aimée... Mais je n'ai pas vraiment confiance en vous, je doute de tout...

-- Chut! s'écria-t-elle en entendant cette phrase dite avec un véritable accent de passion, l'air ne nous vaut décidément plus rien, allons retrouver nos chaperons.
Le jeune homme aimait jusqu'aux défauts qu'il attribuait à l'inconnue.
La jeune fille ébauchait mille projets chimériques...


Le voyage se poursuivait tranquillement, lorsque soudain une vive fusillade crépita.
-- Séparez-vous en deux colonnes! ordonna Gérard. Merle, prenez à gauche...
Le cavalier s'approcha du compagnon de voyage de Marie et lui dit à l'oreille :
--Défiez-vous de la fille que vous avez rencontrée à l'hôtel d'Alençon. Nous avons reçu de Paris l'avis qu'on y trame un complot contre vous.
Puis il disparut aussi prestement qu'il était venu.
Après son départ les coups de feu cessèrent
Peu après la voie était libre...
-- Ma foi, dit Merle à Gérard, toutes les chouettes ont disparu. M'est avis que c'était une fausse attaque, mon adjudant...
-- Bizarre tout ça... grommelait Gérard.
On approchait de Fougères.
La nuit était tombée depuis longtemps.
Le capitaine Merle marchait à côté de la calèche.

-- Mais alors, demanda-t-elle, vous avez dû voir le Gars. Quel homme est-ce?
-- Mon Dieu, mademoiselle, il ressemble à s'y méprendre au citoyen du Gua. C'est un chef endurci...
-- Mais encore...
-- Il revient d'un pays où les ci-devant n'ont pas eu toutes leurs aises, et les hommes, voyez-vous, sont comme les nèfles, ils murissent sur la paille..

Mademoiselle de Verneuil n'éleva aucune objection. Elle aimait tant l'imprévu, et les orages de la vie! Un mot d'elle aurait suffi pour que l'émigré, qui était sans nul doute le marquis de Montauran, fût immédiatement arrêté par les républicains. Mais au fond de son cœur, elle admirait le courage de ce jeune champion d'une cause ennoblie par le malheur.

— Ce château, dit-il avec une légère tristesse, a été ruiné par la guerre, comme les projets que j'élevais pour notre bonheur l'ont été par vous.
— Et comment, demanda-t-elle toute surprise.
— Êtes-vous une jeune femme belle, NOBLE et spirituelle, dit-il avec un accent d'ironie en lui répétant les paroles qu'elle lui avait si coquettement prononcées dans leur conversation sur la route.
— Qui vous a dit le contraire?
— Des amis dignes de foi qui s'intéressent à ma sûreté et veillent à déjouer les trahisons.
— Des trahisons! dit-elle d'un air moqueur. Alençon et Hulot sont-ils donc déjà si loin? Vous n'avez pas de mémoire, un défaut dangereux pour un chef de parti! — Mais du moment où des amis, ajouta-t-elle avec une rare impertinence, régnent si puissamment dans votre cœur, gardez vos amis. Rien n'est comparable aux plaisirs de l'amitié. Adieu, ni moi, ni les soldats de la République nous n'entrerons ici.
Elle s'élança vers le portail par un mouvement de fierté blessée et de dédain, mais elle déploya dans sa démarche une noblesse et un désespoir qui changèrent toutes les idées du marquis, à qui il en coûtait trop de renoncer à ses désirs pour qu'il ne fût pas imprudent et crédule. Lui aussi aimait déjà. Ces deux amants n'avaient donc envie ni l'un ni l'autre de se quereller longtemps. .
-- Ajoutez un mot et je vous crois, dit-il d'une voix suppliante.—Un mot, reprit-elle avec ironie en serrant ses lèvres, un mot? pas seulement un geste.
— Au moins grondez-moi, demanda-t-il en essayant de prendre une main qu'elle retira; si toutefois vous osez bouder un chef de rebelles, maintenant aussi défiant et sombre qu'il était joyeux et confiant naguère. Marie ayant regardé le marquis sans colère, il ajouta :
A ces mots, le front d'albâtre sembla devenu brun, Marie jeta un regard d'humeur au chef et répondit :
— Mon secret? jamais.
En amour, chaque parole, chaque coup d œil, ont leur éloquence du moment; mais là mademoiselle de Verneuil n'exprima rien de précis, et quelque habile que fût Montauran, le secret de cette exclamation resta impénétrable, quoique la voix de cette femme eût trahi des émotions peu ordinaires, qui durent vivement piquer sa curiosité.
-- Vous avez, reprit-il, une plaisante manière de dissiper les soupçons.
—En conservez-vous donc? demanda-t-elle en le toisant des yeux comme si elle lui eût dit : — Avez- vous quelques droits sur moi?
— Mademoiselle, répondit le jeune homme d'un air soumis et ferme, le pouvoir que vous exercez sur les troupes républicaines, cette escorte...
— Ah! vous m'y faites penser. Mon escorte et moi, lui demanda-t-elle avec une légère ironie, vos protecteurs enfin, seront-ils en sûreté ici?
— Oui foi de gentilhomme! Qui que vous soyez, vous et les vôtres, vous n'avez rien à craindre chez moi.
— Je le gêne, se dit l'inconnue en restant immobile à sa place. Elle regarda les deux amants réconciliés s'en allant lentement vers le perron, où ils s'arrêtèrent pour causer aussitôt qu'ils eurent mis entre elle et eux un certain espace. —Oui, oui, je les gêne, reprit-elle en se parlant à elle-même, mais dans peu cette créature-là ne me gênera plus; l'étang sera, par Dieu, son tombeau! Ne tiendrai-je pas bien ta parole de gentilhomme? une fois sous cette eau, qu'a-t-on à craindre? n'y sera-t-elle pas en sûreté?Elle regardait d'un œil fixe le miroir calme du petit lac de droite, quand tout à coup elle entendit bruire les ronces de la berge et aperçut au clair de la lune la figure de Marche-à-terre qui se dressa par-dessus la noueuse écorce d'un vieux saule.
Il fallait connaître le Chouan pour le distinguer au milieu de cette assemblée de truisses (têtes d'arbres) ébranchées parmi lesquelles la sienne se confondait si facilement. Madame du Gua jeta d'abord autour d'elle un regard de défiance; elle vit le postillon conduisant ses chevaux à une écurie située dans celle des deux ailes du château qui faisait face à la rive où Marche-à-terre était caché; Francine allait vers les deux amants qui, dans ce moment, oubliaient toute la terre; alors, l'inconnue s'avança, mettant un doigt sur ses lèvres pour réclamer un profond silence; puis, le Chouan comprit plutôt qu'il n'entendit les paroles suivantes :— Quatre-vingt-sept.
— Ils ne sont que soixante-cinq, je les ai comptés.
— Bien, reprit le sauvage avec une satisfaction farouche.
Attentif aux moindres gestes de Francine, le Chouan disparut dans l'écorce du saule en la voyant se retourner pour chercher des yeux l'ennemie sur laquelle elle veillait par instinct .
)- Oui, c'est bien lui, disait un autre.
Ces gentilhommes étaient des conspirateurs.
Tous ensemble, ils se rendirent sur le perron et se partagèrent en deux haies pour laisser passer les arrivants.
- Messieurs, dit Montauran, cette jeune dame m'a délivré d'un grand péril, à Alençon. Elle a ma parole que l'escorte qui l'accompagne pourra se reposer ici.
Mais le marquis parvint à rassurer ses amis, qui lui promirent de ne rien entreprendre contre les Bleus.
Les soldats pourraient passer la nuit sur une litière de paille disposée pour eux dans la cour.
Pendant ce temps, Francine, qui contemplait l'étang par la fenêtre, venait d'apercevoir des hommes cachés dans les arbustes de la berge.
- Oh! mon Dieu!...s'exclama-t-elle.
Et elle s'élança vers la cour, où elle ne découvrit tout d'abord rien de suspect.
— Tu leur donnes de la paille comme s'ils devaient réellement dormir là. Assez, Pille-miche, assez, dit une voix rauque et sourde que Francine reconnut.
— N'y dormiront-ils pas, reprit Pille-miche en laissant échapper un gros rire bête. Mais ne crains-tu pas que le Gars ne se fâche? ajouta-t-il si bas que Francine n'entendit rien.

Illustration éd. Marescq et Havard
Pille-miche tira la voiture par le timon, et Marche-à-terre la poussa par une des roues avec une telle prestesse que Francine se trouva dans la grange et sur le point d'y rester enfermée, avant d'avoir eu le temps de réfléchir à sa situation. Pille-miche sortit pour aider à amener la pièce de cidre que le marquis avait ordonné de distribuer aux soldats de l'escorte. Marche-à-terre passait le long de la calèche pour se retirer et fermer la porte, quand il se sentit arrêté par une main qui saisit les longs crins de sa peau de chèvre. Il reconnut des yeux dont la douceur exerçait sur lui la puissance du magnétisme, et demeura pendant un moment comme charmé. Francine sauta vivement hors de la voiture, et lui dit de cette voix agressive qui va merveilleusement à une femme irritée :
— Oui, par ma damnation! Francine, je te le dirai, mais quand tu m'auras juré sur ce chapelet...
— Sur cette relique que tu connais, reprit-il, de me répondre vérité à une seule demande.
Il n'acheva pas. La paysanne appliqua sa main sur les lèvres de son sauvage amant pour lui imposer silence.
— Ai-je donc besoin de jurer ? dit-elle.
Il prit sa maîtresse doucement par la main, la contempla pendant un instant, et reprit :
Francine demeura les bras pendants, les paupières baissées, la tête inclinée, pâle, interdite.
— C'est une cataud! (une femme de mauvaises mœurs) reprit Marche-à-terre d'une voix terrible.
A ce mot, la jolie main lui couvrit encore les lèvres, mais cette fois il se recula violemment. La petite Bretonne ne vit plus d'amant, mais bien une bête féroce dans toute l'horreur de sa nature. Les sourcils du chouan étaient violemment serrés, ses lèvres se contractèrent, et il montra les dents comme un chien qui défend son maître.
— Je t'ai laissée fleur et je te retrouve fumier. Ah! pourquoi t'ai-je abandonnée! Vous venez pour nous trahir, pour livrer le Gars.
Ces phrases furent plutôt des rugissements que des paroles. Quoique Francine eût peur, à ce dernier reproche, elle osa contempler ce visage farouche, leva sur lui des yeux angéliques et répondit avec calme :
— Je gage mon salut que cela est faux. C'est des idées de ta dame.
A son tour il baissa la tête; puis elle lui prit la main, se tourna vers lui par un mouvement mignon, et lui dit :
—Je ne commande pas ici, répondit le Chouan d'un ton bourru.
Son visage devint sombre. Elle lui prit ses grosses oreilles pendantes, et les lui tordit doucement, comme si elle caressait un chat.
— Eh! bien, promets-moi, reprit-elle en le voyant moins sévère, d'employer à la sûreté de notre bienfaitrice tout le pouvoir que tu as.
Il remua la tête comme s'il doutait du succès, et ce geste fit frémir la Bretonne.

— Je la sauverai peut-être, dt-il à sa maîtresse, si tu peux la faire demeurer dans la maison. — Et, ajouta-t-il, quoi qu'il puisse arriver, restes-y avec elle et garde le silence le plus profond; sans quoi, rin!
— Je te le promets, répondit-elle dans son effroi.
— Eh! bien, rentre. Rentre à l'instant et cache ta peur à tout le monde, même à ta maîtresse.
— Oui.
Elle serra la main du Chouan, qui la regarda d'un air paternel courant avec la légèreté d'un oiseau vers le perron; puis il se coula dans sa haie, comme un acteur qui se sauve vers la coulisse au moment où se lève le rideau tragique.

A sa demande, les conspirateurs acceptèrent de partager leur repas avec les chefs de l'escorte.Ils demeuraient méfiants.

-- Toi, bonhomme, tu as une vraie tête de chouette! songeait Merle, en souriant à son voisin qui portait une abondante barbe.
Près d'eux, une chaise restait vide.
-- Ne manque-t-il pas quelqu'un ?
A cette question de mademoiselle de Verneuil, Montauran répondit :
-- Nous ne l'attendrons pas davantage.
Le repas commençait quand le retardataire se présenta.
Il se pencha à l'oreille de son voisin auquel il dit deux ou trois mots, et ces mots, qui restèrent un secret pour les officiers et pour Marie, voyagèrent d'oreille en oreille, de bouche en bouche, jusqu'au cœur de celui qu'ils devaient frapper à mort. Les chefs des Vendéens et des Chouans tournèrent leurs regards sur le marquis de Montauran avec une curiosité cruelle. Les yeux de madame du Gua allèrent du marquis à mademoiselle de Verneuil étonnée, en lançant des éclairs de joie. Les officiers inquiets se consultèrent en attendant le résultat de cette scène bizarre. Puis, en un moment, les fourchettes demeurèrent inactives dans toutes les mains, le silence régna dans la salle, et tous les regards se concentrèrent sur le Gars. Une effroyable rage éclata sur ce visage colère et sanguin, qui prit une teinte de cire. Le jeune chef se tourna vers le convive d'où ce serpenteau était parti, et d'une voix qui sembla couverte d'un crêpe :
— Sur mon honneur, répondit le comte en s'inclinant avec gravité.
— Je donnerais ma vie. dit-il à voix basse, pour me venger sur l'heure.
Madame du Gua comprit cette phrase au mouvement seul des lèvres et sourit au jeune homme, comme on sourit à un ami dont le désespoir va cesser. Le mépris général pour mademoiselle de Verneuil, peint sur toutes les figures, mit le comble à l'indignation des deux Républicains, qui se levèrent brusquement.
—Que désirez-vous, citoyens? demanda madame du Gua.
— Nos épées, citoyenne, répondit ironiquement Gérard.
—Vous n'en avez pas besoin à table, dit le marquis froidement.
—Non, mais nous allons jouer à un jeu que vous connaissez, répondit Gérard en reparaissant. Nous nous verrons ici d'un peu plus près qu'à la Pèlerine.
L'assemblée resta stupéfaite. En ce moment une décharge faite avec un ensemble terrible pour les oreilles des deux officiers, retentit dans la cour.

— Capitaine, dit froidement le marquis à Merle en lui répétant les paroles que le Républicain avait dites de lui, voyez-vous, les hommes sont comme les nèfles, ils mûrissent sur la paille.
Et, par un geste de main, il montra l'escorte entière des Bleus couchée sur la litière ensanglantée,

— J'aime mieux périr ainsi que de triompher comme vous, dit Gérard.
Puis, en voyant ses soldats nus et sanglants, il s'écria :
— Les avoir assassinés lâchement, froidement !
— Comme le fut Louis XVI, monsieur, répondit vivement le marquis.
— Monsieur, répliqua Gérard avec hauteur, il existe dans le procès d'un roi des mystères que vous ne comprendrez jamais. '
— Accuser le roi! s'écria le marquis hors de lui.
— Combattre la France! répondit Gérard d'un ton de mépris.
— Niaiserie, dit le marquis.
— Parricide ! reprit le Républicain.
— Régicide!
— Eh.' bien, vas-tu prendre le moment de ta mort pour te disputer? s'écria gaiement Merle.
— C'est vrai, dit froidement Gérard en se retournant vers le marquis. Monsieur, si votre intention est de nous donner la mort, reprit-il, faites-nous au moins la grâce de nous fusiller sur-le-champ.
— Te voilà bien! reprit le capitaine, toujours pressé d'en finir. Mais, mon ami, quand on va loin et qu'on ne pourra pas déjeuner le lendemain, on soupe.
Gérard s'élança fièrement et sans mot dire vers la muraille; Pille-miche l'ajusta en regardant le marquis immobile, prit le silence de son chef pour un ordre, et l'adjudant-major tomba comme un arbre. Marche-à-terre courut partager cette nouvelle dépouille avec Pille-miche. Comme deux corbeaux affamés, ils eurent un débat et grognèrent sur le cadavre encore chaud.
Marie Verneuil
— Si vous voulez achever de souper, capitaine, vous êtes libre de venir avec moi, dit le marquis à Merle, qu'il voulut garder pour faire des échanges.
Le capitaine rentra machinalement avec le marquis, en disant à voix basse, comme s'il s'adressait un reproche :
-- C'est cette diablesse de fille qui est cause de ça. Que dira Hulot?
—Cette fille! s'écria le marquis d'un ton sourd. C'est donc bien décidément une fille!
Le capitaine semblait avoir tué Montauran, qui le suivait tout pâle, défait, morne, et d'un pas chancelant. II s'était passé dans la salle a manger une autre scène qui, par l'absence du marquis, prit un caractère tellement sinistre, que Marie, se trouvant sans son protecteur, put croire à l'arrêt de mort écrit dans les yeux de sa rivale.
Au bruit de la décharge, tous les convives s'étaient levés, moins madame du Gua.
— Rasseyez-vous, dit-elle, ce n'est rien, nos gens tuent les Bleus.
Lorsqu'elle vit le marquis dehors, elle se leva.
— Mademoiselle que voici, s'écria-t-elle avec le calme d'une sourde rage, venait nous enlever le Gars ! Elle venait essayer de le livrer à la République.
— Depuis ce matin je l'aurais pu livrer vingt fois, et je lui ai sauvé la vie, répliqua mademoiselle de Verneuil.
Madame du Gua s'élança sur sa rivale avec la rapidité de l'éclair; elle brisa, dans son aveugle emportement, les faibles brandebourgs du spencer de la jeune fille surprise par cette soudaine irruption, viola d'une main brutale l'asile sacré où la lettre était cachée, déchira l'étoffe, les broderies, le corset, la chemise; puis elle profita de cette recherche pour assouvir sa jalousie, et sut froisser avec tant d'adresse et de fureur la gorge palpitante de sa rivale, qu'elle y laissa les traces sanglantes de ses ongles, en éprouvant un sombre plaisir à lui faire subir une si odieuse prostitution. Dans la faible lutte que Marie opposa à cette femme furieuse, sa capote dénouée tomba, ses cheveux rompirent leurs liens et s'échappèrent en boucles ondoyantes; son visage rayonna de pudeur, puis deux larmes tracèrent un chemin humide et brûlant le long de ses joues et rendirent le feu de ses yeux plus vif; enfin, le tressaillement de la honte la livra frémissante aux regards des convives.

Illustration éd. Marescq et Havard
La haine calcule si mal, que madame du Gua ne s'aperçut pas qu'elle n'était écoutée de personne pendant que, triomphante, elle s'écriait :
— Voyez, messieurs, ai-je donc calomnié cette horrible créature?
— Voici, reprit la cruelle Vendéenne, un ordre signé Laplace et contre-signé Dubois. (Le premier était ministre de l'Intérieur, le second avait été ministre de la Guerre.)
A ces noms quelques personnes levèrent la tête.
« Les citoyens commandants militaires de tout grade, administrateurs de district, les procureurs-syndics, etc., des départements insurgés, et particulièrement ceux des localités où se trouvera le ci-devant marquis de Montauran, chef de brigands et surnommé le Gars, devront prêter secours et assistance à la citoyenne Marie Verneuil et se conformer aux ordres qu'elle pourra leur donner, chacun en ce qui le concerne, etc. »
— Une fille d'Opéra prendre un nom illustre pour le souiller de cette infamie! ajouta-t-elle.
— La partie n'est pas égale si la République emploie de si jolies femmes contre nous, dit gaiement le baron du Guénic.
— Surtout des filles qui ne mettent rien au jeu, répliqua madame du Gua.
— Rien? dit le chevalier du Vissard; mademoiselle a cependant un domaine qui doit lui rapporter de bien grosses rentes !
— La République aime donc bien à rire, pour nous envoyer des filles de joie en ambassade, s'écria l'abbé Gudin.
— Mais mademoiselle recherche malheureusement des plaisirs qui tuent, reprit madame du Gua avec une horrible expression de joie qui indiquait le terme de ces plaisanteries.
— Comment donc vivez-vous encore, madame? dit la victime en se relevant après avoir réparé le désordre de sa toilette.
Cette sanglante épigramme imprima une sorte de respect pour une si fière victime et imposa silence à l'assemblée.
— Pille-miche, emporte-la, dit-elle au Chouan en lui désignant mademoiselle de Verneuil, c'est ma part du butin, je te la donne, fais-en tout ce que tu voudras.
A ce mot tout prononcé par cette femme, l'assemblée entière frissonna, car les têtes hideuses de Marche-à-terre et de Pille-miche se montrèrent derrière le marquis, et le supplice apparut dans toute son horreur.
Francine debout, les mains jointes, les yeux pleins de larmes, restait comme frappée de la foudre. Mademoiselle de Verneuil, qui recouvra dans le danger toute sa présence d'esprit, jeta sur l'assemblée un regard de mépris, ressaisit la lettre que tenait madame du Gua, leva la tête, et l'œil sec, mais fulgurant, elle s'élança vers la porte où l'épée de Merle était restée.
Là elle rencontra le marquis froid et immobile comme une statue. Rien ne plaidait pour elle sur ce visage dont tous les traits étaient fixes et fermes. Blessée dans son cœur, la vie lui devint odieuse. L'homme qui lui avait témoigné tant d'amour avait donc entendu les plaisanteries dont elle venait d'être accablée, et restait le témoin glacé de la prostitution qu'elle venait d'endurer lorsque les beautés qu'une femme réserve à l'amour essuyèrent tous les regards! Peut-être aurait-elle pardonné à Montauran ses sentiments de mépris, mais elle s'indigna d'avoir été vue par lui dans une infâme situation ; elle lui lança un regard stupide (stupéfait) et plein de haine, car elle sentit naître dans son cœur d'effroyables désirs de vengeance. En voyant la mort derrière elle, son impuissance l'étouffa. Il s'éleva dans sa tête comme un tourbillon de folie; son sang bouillonnant lui fit voir le monde comme un incendie; alors, au lieu de se tuer, elle saisit l'épée, la brandit sur le marquis, la lui enfonça jusqu'à la garde; mais l'épée ayant glissé entre le bras et le flanc, le Gars arrêta Marie par le poignet et l'entraîna hors de la salle, aidé par Pille-miche, qui se jeta sur cette créature furieuse au moment où elle essaya de tuer le marquis. A ce spectacle, Francine jeta des cris perçants.
— Pierre! Pierre' Pierre! s'écria-t-elle avec des accents lamentables.
Et tout en criant elle suivit sa maîtresse.
Le marquis laissa l'assemblée stupéfaite, et sortit en fermant la porte de la salle. Quand il arriva sur le perron, il tenait encore le poignet de cette femme et le serrait par un mouvement convulsif, tandis que les doigts nerveux de Pille-miche en brisaient presque l'os du bras; mais elle ne sentait que la main brûlante du jeune chef, qu'elle regarda froidement.
—Monsieur, vous me faites mal !
Pour toute réponse, le marquis contempla pendant un moment sa maîtresse.
— Avez-vous donc quelque chose à venger bassement comme cette femme a fait? dit-elle.
Puis, apercevant les cadavres étendus sur la paille, elle s'écria en frissonnant :
— La foi d'un gentilhomme! ah! ah! ah!
Après ce rire, qui fut affreux, elle ajouta :
— La belle journée!
— Oui, belle, répéta-t-il, et sans lendemain.
Il abandonna la main de mademoiselle de Verneuil, après avoir contemplé d'un dernier, d'un long regard, cette ravissante créature à laquelle il lui était presque impossible de renoncer. Aucun de ces deux esprits altiers ne voulut fléchir. Le marquis attendait peut-être une larme; mais les yeux de la jeune fille restèrent secs et fiers. Il se retourna vivement en laissant à Pille-miche sa victime.
— Dieu m'entendra marquis, je lui demanderai pour vous une belle journée sans lendemain!
Pille-miche, embarrassé d'une si belle proie, l'entraîna avec une douceur mêlée de respect et d'ironie. Le marquis poussa un soupir, rentra dans la salle, et offrit à ses hôtes un visage semblable à celui d'un mort dont les yeux n'auraient pas été fermés.
Le marquis permit à Merle de se retirer.
Libre, le capitaine voulut se porter au secours de mademoiselle de Verneuil, mais il rencontra Pille-miche, qui d'un coup de fusil le tua.
Pauvre Marie, qu'allait-elle devenir?
Par bonheur pour elle, Marche-à-terre tint sa promesse.
Marche-à-terre sauva Marie en l'achetant à Pille-miche.
Puis il permit à Francine de rejoindre sa maîtresse et il favorisa leur évasion.
Mais au moment où la voiture qu'il parvint à leur procurer s'éloignait dans la nuit, il ne put s'empêcher de leur lancer une ultime menace :
-- Qu'espérez-vous faire avec ces détrousseurs de cadavres, marquis? demanda monsieur de Fontaine avec une moue méprisante, un doigt pointé vers la cour.
Mademoiselle de Verneuil arriva sans encombre à Fougères où elle descendit dans une auberge. Le lendemain, de bon matin, elle reçut la visite de Corentin. Il était curieux de connaître les événements de la veille.

-- Eh bien! ce n'était donc pas le Gars que vous teniez?
-- Corentin, ne me parlez de cette affaire que quand j'en parlerai moi-même...
-- Quoi qu'il en soit, rien n'est perdu puisque nous sommes ici au cœur de la chouannerie.
Comme elle ne disait rien, il insista :
-- J'ai loué pour vous une maison...
-- Allons-y à l'instant!
-- Mais il me faut encore quelques heures pour y mettre de l'ordre et de la propreté, afin que vous y trouviez tout à votre goût.
-- Laissez-moi, Corentin, votre présence m'est insupportable...

celui qu'on aime
Bien qu'elle ne fît que passer de sa mauvaise ottomane sur un antique sopha que Corentin avait su lui trouver, la fantasque Parisienne prit possession de cette maison comme d'une chose qui lui aurait appartenu. Ce fut une insouciance royale pour tout ce qu'elle y vit, une sympathie soudaine pour les moindres meubles qu'elle s'appropria tout à coup comme s'ils lui eussent été connus depuis longtemps; détails vulgaires, mais qui ne sont pas indifférents à la peinture de ces caractères exceptionnels. Il semblait qu'un rêve l'eût familiarisée par avance avec cette demeure où elle vécut de sa haine comme elle y aurait vécu de son amour.
— Je n'ai pas du moins, se disait-elle, excité en lui cette insultante pitié qui tue, je ne lui dois pas la vie. O mon premier, mon seul et mon dernier amour, quel dénoûment! Elle s'élança d'un bond sur Francine effrayée : —Aimes-tu? Oh? oui, tu aimes, je m'en souviens. Ah! je suis bien heureuse d'avoir auprès de moi une femme qui me comprenne. Eh! bien, ma pauvre Francette, l'homme ne te semble-t-il pas une effroyable créature? Hein, il disait m'aimer; et il n'a pas résisté à la plus légère des épreuves. Mais si le monde entier l'avait repoussé, pour lui mon âme eût été un asile; si l'univers l'avait accusé, je l'aurais défendu.

Francine épouvantée la contempla un moment en silence.
— Tuer celui qu'on aime?... dit-elle d'une voix douce.
— Ah! certes, quand il n'aime plus.
Mais après ces épouvantables paroles elle se cacha le visage dans ses mains, se rassit et garda le silence.
Le lendemain, un homme se présenta brusquement devant elle sans être annoncé. Il avait un visage sévère. C'était Hulot. Elle leva les yeux et frémit.
— Vous venez, dit-elle, me demander compte de vos amis? Ils sont morts.

— Pour moi et par moi, reprit-elle. Vous allez me parler de la patrie ! La patrie rend-elle la vie à ceux qui meurent pour elle, les venge-t-elle seulement? Moi, je les vengerai, s'écria-t-elle.
— Pour quelques soldats égorgés, j'amènerai sous la hache de vos échafauds une tête qui vaut des milliers de têtes, dit-elle. Les femmes font rarement la guerre, mais vous pourrez, quelque vieux que vous soyez, apprendre à mon école de bons stratagèmes. Je livrerai à vos baïonnettes une famille entière : ses aïeux et lui, son avenir, son passé. Autant j'ai été bonne et vraie pour lui, autant je serai perfide et fausse. Oui, commandant, je veux amener ce petit gentilhomme dans mon lit et il en sortira pour marcher à la mort. C'est cela, je n'aurai jamais de rivale... Le misérable a prononcé lui-même son arrêt : un jour sans lendemain! Votre République et moi nous serons vengées. La République! reprit-elle d'une voix dont les intonations bizarres effrayèrent Hulot, mais le rebelle mourra donc pour avoir porté les armes contre son pays. La France me volerait donc ma vengeance ! Ah ! qu'une vie est peu de chose, une mort n'expie qu'un crime! Mais si ce monsieur n'a qu'une tête à donner, j'aurai une nuit pour lui faire penser qu'il perd plus d'une vie. Sur toute chose, commandant, vous qui le tuerez (elle laissa échapper un soupir), faites en sorte que rien ne trahisse ma trahison, et qu'il meure convaincu de ma fidélité. Je ne vous demande que cela. Qu'il ne voie que moi, moi et mes caresses!
Là, elle se tut; mais à travers la pourpre de son visage, Hulot et Corentin s'aperçurent que la colère et le délire n'étouffaient pas entièrement la pudeur. Marie frissonna violemment en disant les derniers mots ; elle les écouta de nouveau comme si elle eût douté de les avoir prononcés, et tressaillit naïvement en faisant les gestes involontaires d'une femme à laquelle un voile échappe.
— Mais vous l'avez eu entre les mains, dit Corentin.
— Probablement, répondit-elle avec amertume.

— Eh! commandant, nous ne savions pas que ce serait lui.
Tout à coup, cette femme agitée, qui se promenait à pas précipités en jetant des regards dévorants aux deux spectateurs de cet orage, se calma.
— Je ne me reconnais pas, dit-elle d'un ton d'homme. Pourquoi parler, il faut l'aller chercher!
— L'aller chercher, dit Hulot; mais, ma chère enfant, prenez-y garde, nous ne sommes pas maîtres des campagnes, et, si vous vous hasardiez, à sortir de la ville, vous seriez prise ou tuée à cent pas.
— Il n'y a jamais de dangers pour ceux qui veulent se venger, répondit-elle en faisant un geste de dédain pour bannir de sa présence ces deux hommes qu'elle avait honte de voir.
— Oh! si! répliqua Corentin.
— Ne voyez-vous pas qu'elle l'aime? reprit Hulot.
— C'est précisément pour cela. D'ailleurs, dit Corentin en regardant le commandant étonné, je suis là pour l'empêcher de faire des sottises, car, selon moi, camarade, il n'y a pas d'amour qui vaille trois cent mille francs (Somme versée à Melle de Verneuil pour prix de sa mission).
Quand ce diplomate de l'intérieur quitta le soldat, ce dernier le suivit des yeux; et, lorsqu'il n'entendit plus le bruit de ses pas, il poussa un soupir en se disant à lui-même :
— II y a donc quelquefois du bonheur à n'être qu'une bête comme moi! Tonnerre de Dieu, si je rencontre le Gars, nous nous battrons corps à corps, ou je ne me nomme pas Hulot, car si ce renard-là me l'amenait à juger, maintenant qu'ils ont créé des conseils de guerre, je croirais ma conscience aussi sale que la chemise d'un jeune troupier qui entend le feu pour la première fois.
Le massacre de la Vivetière et le désir de venger ses deux amis avaient autant contribué à faire reprendre à Hulot le commandement de sa demi-brigade, que la réponse par laquelle un nouveau ministre,Elle prit tout à coup la main de Francine, et sa voix, comme celle du premier rouge-gorge qui chante après l'orage, laissa échapper lentement ces paroles:
— J'ai beau faire, mon enfant, je vois toujours ces deux lèvres délicieuses, ce menton court et légèrement relevé, ces yeux de feu, et j'entends encore le — hue! — du postillon. Enfin, je rêve... et pourquoi donc tant de haine au réveil?
Elle poussa un long soupir, se leva, puis, pour la première fois, elle se mit à regarder le pays livré à la guerre civile par ce cruel gentilhomme qu'elle voulait attaquer, à elle seule. Séduite par la vue du pavsage, elle sortit pour respirer plus à l'aise sous le ciel, et si elle suivit son chemin à l'aventure, elle fut certes conduite vers la Promenade de la ville par ce maléfice de notre âme qui nous fait chercher des espérances dans l'absurde. Les pensées conçues sous l'empire de ce charme se réalisent souvent; mais on en attribue alors la prévision à cette puissance appelée le pressentiment; pouvoir inexpliqué, mais réel, que les passions trouvent toujours complaisant comme un flatteur qui, à travers ses mensonges, dit parfois la vérité .
Troisième partie (à suivre)
Troisième partie
UN JOUR
SANS LENDEMAIN

A l'endroit où la promenade aboutit aux fortifications s'élève une tour nommée la tour du Papegaut.La Tour du Papegaut.
Ainsi, depuis la promenade jusqu'à ce magnifique débris du moyen âge enveloppé de ses manteaux de lierre, paré de ses tours carrées ou rondes, où peut se loger dans chacune un régiment entier, le château, la ville et son rocher, protégés par des murailles à pans droits, ou par des escarpements taillés à pic, forment un vaste fer à cheval garni de précipices sur lesquels, à l'aide du temps, les Bretons ont tracé quelques étroits sentiers. Ça et là, des blocs s'avancent comme des ornements. Ici, les eaux suintent par des cassures d'où sortent des arbres rachitiques. Plus loin, quelques tables de granit moins droites que les autres nourrissent de la verdure qui attire les chèvres. Puis, partout des bruyères, venues entre plusieurs fentes humides, tapissent de leurs guirlandes roses de noires anfractuosités. Au fond de cet immense entonnoir, la petite rivière serpente dans une prairie toujours fraîche et mollement posée comme un tapis.
Au pied du château et entre plusieurs masses de granit, s'élève l'église dédiée à saint Sulpice, qui donne son nom à un faubourg situé par-delà le Nançon. Ce faubourg comme jeté au fond d'un abîme, et son église dont le clocher pointu n'arrive pas à la hauteur des roches qui semblent près de tomber sur elle et sur les chaumières qui l'entourent, sont pittoresquement baignés par quelques affluents du Nançon, ombragés par des arbres et décorés par des jardins; ils coupent irrégulièrement la demi-lune que décrivent la Promenade, la ville et le château, et produisent, par leurs détails, de naïves oppositions avec les graves spectacles de l'amphithéâtre, auquel ils font face. Enfin Fougères tout entier, ses faubourgs et ses églises, les montagnes même de Saint-Sulpice, sont encadrés par les hauteurs de Rillé, qui font partie de l'enceinte générale de la grande vallée du Couësnon.
Accoudée à une balustrade, mademoiselle de Verneuil admirait les collines couvertes d'ajoncs, de genets et de quelques arbres.
-- Quel magnifique paysage! se disait-elle. La Bretagne est là dans sa fleur...
-- Est-ce que je rêve ?...
Elle venait d'apercevoir au loin, sur la colline, des chouans parmi lesquels elle reconnaissait Montauran et madame du Gua.De son côté, madame du Gua venait de reconnaître la Parisienne : elle épaula son fusil, un coup de feu claqua...
-- Voilà bien la preuve que je ne rêve pas, se dit mademoiselle de Verneuil.

C'est alors que les chouans attaquèrent la ville.
Mademoiselle de Verneuil décida de se servir de lui pour se venger du marquis de Montauran.
Elle fit venir Hulot.

-- Commandant, lui dit-elle, où est Bauvan? J'ai besoin de lui.
-- Je viens de commander un piquet de douze hommes pour le fusiller comme pris les armes à la main.-- Non, je dis non !...
--Écoutez, commandant... ajouta-t-elle. J'ai besoin de ce chouan pour la réalisation de nos projets... Mettez à sa mort un sursis, et allez le chercher, nous dînerons ensemble.
Hulot revint une demi-heure après, suivi du comte de Bauvan.
Mademoiselle de Verneuil feignit d'être surprise par ses deux convives, et parut confuse d'avoir été vue par le comte si négligemment couchée; mais après avoir lu dans les yeux du gentilhomme que le premier effet était produit, elle se leva et s'occupa d'eux avec une grâce, avec une politesse parfaites. Rien d'étudié ni de forcé dans les poses, le sourire, la démarche ou la voix, ne trahissait sa préméditation ou ses desseins. Tout était en harmonie, et aucun trait trop saillant ne donnait à penser qu'elle affectât les manières d'un monde où elle n'eût pas vécu. Quand le Royaliste et le Républicain furent assis, elle regarda le comte d'un air sévère. Le gentilhomme connaissait assez les femmes pour savoir que l'offense commise envers celle-ci lui vaudrait un arrêt de mort. Malgré ce soupçon, sans être ni gai, ni triste, il eut l'air d'un homme qui ne comptait pas sur de si brusques dénouements. Bientôt, il lui sembla ridicule d'avoir peur de la mort devant une jolie femme. Enfin l'air sévère de Marie lui donna des idées.
—Et qui sait, pensait-il, si une couronne de comte à prendre ne lui plaira pas mieux qu'une couronne de marquis perdue? Montauran est sec comme un clou, et moi... Il se regarda d'un air satisfait. Or, le moins qui puisse m'arriver est de sauver ma tête.
Ces réflexions diplomatiques furent bien inutiles. Le désir que le comte se promettait de feindre pour mademoiselle de Verneuil devint un violent caprice que cette dangereuse créature se plut à entretenir.
— Monsieur le comte, dit-elle, vous êtes mon prisonnier, et j'ai le droit de disposer de vous. Votre exécution n'aura lieu que de mon consentement, et j'ai trop de curiosité pour vous laisser fusiller maintenant.
— Et si j'allais m'entêter à garder le silence, répondit-il gaiement.
— Avec une femme honnête, peut-être, mais avec une fille! allons donc, monsieur le comte, impossible.
Ces mots, remplis d'une ironie amère, furent sifflés, comme dit Sully en parlant de la duchesse de Beaufort, d'un bec si affilé, que le gentilhomme, étonné, se contenta de regarder sa cruelle antagoniste.
— Foi de gentilhomme, vous agissez, mademoiselle...
— Ah! dit-elle en l'interrompant, j'ai assez de la foi des gentilshommes. C'est sur cette parole que je suis entrée à la Vivetière. Votre chef m'avait juré que moi et mes gens nous y serions en sûreté.
— Quelle infamie! s'écria Hulot en fronçant les sourcils.— La faute en est à M. le comte, reprit-elle en montrant le gentilhomme à Hulot. Certes, le Gars avait bonne envie de tenir sa parole; mais monsieur a répandu sur moi je ne sais quelle calomnie qui a confirmé toutes celles qu'il avait plu à la Jument de Charette de supposer... (Jument de Charette : surnom de madame du Gua, qui avait aimé Charette, chef vendéen condamné à mort et fusillé en 1796)
—En disant quoi ? -
—Que vous aviez été la...
—Dites le mot, la maîtresse...
—Du marquis de Lenoncourt, aujourd'hui le duc, l'un de mes amis, répondit le comte.
— Maintenant je pourrais vous laisser aller au supplice, reprit-elle sans paraître émue de l'accusation consciencieuse du comte, qui resta stupéfait de l'insouciance apparente ou feinte qu'elle montrait pour ce reproche. Mais, reprit-elle en riant, écartez pour toujours la sinistre image de ces morceaux de plomb, car vous ne m'avez pas plus offensée que cet ami de qui vous voulez que j'aie été... fi donc! Écoutez, monsieur le comte, n'êtes-vous pas venu chez mon père, le duc de Verneuil? Eh! bien?...
Jugeant sans doute que Hulot était de trop pour une confidence aussi importante que celle qu'elle avait à faire, mademoiselle de Verneuil attira le comte à elle par un geste, et lui dit quelques mots à l'oreille. M. de Bauvan laissa échapper une sourde exclamation de surprise, et regarda d'un air hébété Marie, qui tout à coup compléta le souvenir qu'elle venait d'évoquer en s'appuyant à la cheminée dans l'attitude d'innocence et de naïveté d'un enfant. Le comte fléchit le genou.
— Mademoiselle, s'écria-t-il, je vous supplie de m'accorder mon pardon, quelque indigne que j'en suis.
— Je n'ai rien à pardonner, dit-elle. Vous n'avez pas plus raison maintenant dans votre repentir que dans votre insolente supposition à la Vivetière. Mais ces mystères sont au-dessus de votre intelligence. Sachez seulement, monsieur le comte, reprit-elle gravement, que la fille du duc de Verneuil a trop d'élévation dans l'âme pour ne pas vivement s'intéresser à vous.
— Même après une insulte, dit le comte avec une sorte de regret.

En prononçant ces paroles, la jeune fille prit une attitude de noblesse et de fierté qui imposa au prisonnier et rendit toute cette intrigue beaucoup moins claire pour Hulot. Le commandant mit la main à sa moustache pour la retrousser, et regarda d'un air inquiet mademoiselle de Verneuil, qui lui fit un signe d'intelligence comme pour avertir qu'elle ne s'écartait pas de son plan.
— Maintenant, reprit-elle après une pause, causons.
de mademoiselle de Verneuil
Elle savait que les chouans allaient donner un bal à Saint-James, au château, où se trouvait le marquis de Montauran.
Restée seule avec le comte, elle déclina d'abord l'offre qu'il lui fit de sa fortune et de son nom. Puis, lui ayant annoncé qu'elle irait au bal de Saint-James, elle obtint de lui la promesse qu'il la protègerait et proclamerait devant tous qu'elle était bien la fille du duc de Verneuil.
Avant de la quitter, le comte lui conseilla de prendre pour guide un chouan nommé Galope-Chopine, plusieurs lieues de mauvais chemins séparant Fougères de Saint-James.
Galope-chopine leur procura des ânes, et bientôt, sous sa conduite, mademoiselle de Verneuil et Francine cheminaient à travers la campagne.
Elles arrivèrent dans un bois.


A l'entrée de la salle de bal, un domestique en livrée annonça :-- Mademoiselle de Verneuil.
Alors Bauvan, tenant élevée la main de la Parisienne à hauteur de son épaule, répéta d'une voix grave :
--Mademoiselle de Verneuil.
L'empressement du comte fit merveille. Les convives de la Vivetière qui se retrouvaient là vinrent la saluer et lui présenter des excuses, si bien qu'elle pouvait s'estimer réhabilitée.
Même la perfide madame du Gua voulut se montrer souriante.
-- Je n'en crois rien, madame,répliqua mademoiselle de Verneuil, mais je vous remercie du service que vous m'avez rendu.

-- Vous m'avez éclairée sur le vrai caractère du marquis. Je vous l'abandonne bien volontiers.
Peu après elle s'élança pour danser avec une ivresse enfantine.

-- Tous les gentilshommes de la Vivetière vous ont-ils demandé le pardon de leur erreur?
-- Tous sauf un, monsieur le comte, répondit-elle.
Elle ajouta :
-- Il fait horriblement chaud ici. Je vois le front de monsieur de Montauran tout humide. Menez-moi de l'aute côté, que je puisse respirer, j'étouffe.
— Ne me pardonnerez-vous donc pas?

Elle avait repris le bras du comte et s'était élancée dans une espèce de boudoir attenant à la salle de jeu.
Le marquis y suivit Marie.
— Vous m'écouterez, s'écria-t-il.
— Vous feriez croire, monsieur, répondit-elle, que je suis venue ici pour vous et non par respect pour moi-même. Si vous ne cessez cette odieuse poursuite, je me retire.
— Eh! bien, dit-il en se souvenant d'une des plus folles actions du dernier duc de Lorraine, laissez-moi vous parler seulement pendant le temps que je pourrai garder dans la main ce charbon.

— Vous me prouvez là, dit-elle en essayant de lui faire jeter le charbon, que vous me livreriez au plus cruel de tous les supplices. Vous êtes extrême en tout. Sur la foi d'un sot et les calomnies d'une femme, vous avez soupçonné celle qui venait de vous sauver la vie d'être .capable de vous vendre.
-- Oui, dit-il en souriant, j'ai été cruel envers vous ; mais oubliez-le toujours, je ne l'oublierai jamais. Écoutez-moi. J'ai été indignement trompé, mais tant de circonstances dans cette fatale journée se sont trouvées contre vous.
— Et ces circonstances suffisaient pour éteindre votre amour?
Il hésitait à répondre, elle fit un geste de dédain et se leva.
— Oh! Marie , maintenant je ne veux plus croire que vous...
— Mais jetez donc ce feu ! Vous êtes fou. Ouvrez votre main, je le veux.
II se plut à opposer une molle résistance aux doux efforts de sa maîtresse, pour prolonger le plaisir aigu qu'il éprouvait à être fortement pressé par ses doigts mignons et caressants; mais elle réussit enfin à ouvrir cette main qu'elle aurait voulu pouvoir baiser. Le sang avait éteint le charbon.
— Eh! bien, à quoi cela vous a-t-il servi?... dit-elle.
Elle fit de la charpie avec son mouchoir, et en garnit une plaie peu profonde que le marquis couvrit bientôt de son gant. Madame du Gua arriva sur la pointe du pied dans le salon de jeu, et jeta de furtifs regards sur les deux amants, aux yeux desquels elle échappa avec adresse en se penchant en arrière à leurs moindres mouvements; mais il lui était certes difficile de s'expliquer les propos des deux amants par ce qu'elle leur voyait faire.
le marquis.
— Et par quel sentiment avez-vous donc été amenée ici?
— Mais, mon cher enfant, vous êtes un bien grand fat. Vous croyez donc pouvoir impunément mépriser une femme comme moi? -- Je venais et pour vous et pour moi, reprit-elle après une pause en mettant la main sur la touffe de rubis qui se trouvait au milieu de sa poitrine, et lui montrant la lame de son poignard.
— Qu'est-ce que tout cela signifie? pensait madame du Gua.
— Mais, dit-elle en continuant, vous m'aimez encore! Vous me désirez toujours du moins, et la sottise que vous venez de faire, ajouta-t-elle en lui prenant la main, m'en a donné la preuve. Je suis redevenue ce que je voulais être, et je pars heureuse. Qui nous aime est toujours absous. Quant à moi, je suis aimée, j'ai reconquis l'estime de l'homme qui représente à mes yeux le monde entier, je puis mourir.
— Vous m'aimez donc encore? dit le marquis.
—Ai-je dit cela? répondit-elle d'un air moqueur en suivant avec joie les progrès de l'affreuse torture que dès son arrivée elle avait commencé à faire subir au marquis. N'ai-je pas dû faire des sacrifices pour venir ici! J'ai sauvé M. de Bauvan de la mort, et, plus reconnaissant, il m'a offert, en échange de ma protection, sa fortune et son nom. Vous n'avez jamais eu cette pensée.
Le marquis, étourdi par ces derniers mots, réprima la plus violente colère à laquelle il eût encore été en proie, en se croyant joué par le comte, et il ne répondit pas.
-- Ha!.. vous réfléchissez? reprit-elle avec un sourire amer.
— Mademoiselle, reprit le jeune homme, votre doute justifie le mien.
—Monsieur, sortons d'ici, s'écria mademoiselle de Verneuil en apercevant un coin de la robe de madame du Gua, et elle se leva; mais le désir de désespérer sa rivale la fit hésiter à s'en aller.
—Voulez-vous donc me plonger dans l'enfer? reprit le marquis en lui prenant la main et la pressant avec force.
— Ne m'y avez-vous. pas jetée depuis cinq jours? En ce moment même, ne me laissez-vous pas dans la plus cruelle incertitude sur la sincérité de votre amour .
— Mais sais-je si vous ne poussez pas votre vengeance jusqu'à vous emparer de toute ma vie, pour la ternir, au lieu de vouloir ma mort...
— Ah! vous ne m'aimez pas, vous pensez à vous et non à moi, dit-elle avec rage en versant quelques larmes.
La coquette connaissait bien la puissance de ses yeux quand ils étaient, noyés de pleurs.
— Eh! bien, dit-il hors de lui, prends ma vie, mais sèche tes larmes! '
— Oh! mon amour, s'écria-t-elle d'une voix étouffée, voici les paroles, l'accent et le regard que j'attendais, pour préférer ton bonheur au mien!
—Mais, monsieur, reprit-elle, je vous demande une dernière preuve de votre affection, que vous dites si grande. Je ne veux rester ici que le temps nécessaire pour y bien faire savoir que vous êtes à moi. Je ne prendrais même pas un verre d'eau dans la maison où demeure une femme qui deux fois a tenté de me tuer, qui complote peut-être encore quelque trahison contre nous, et qui dans ce moment nous écoute, ajouta-t-elle en montrant du doigt au marquis les plis flottants de la robe de madame du Gua. Puis, elle essuya ses larmes, se pencha jusqu'à l'oreille du jeune chef qui tressaillit en se sentant caresser par la douce moiteur de son baleine.
— Préparez tout pour notre départ, dit-elle, vous me reconduirez à Fougères, et là seulement vous saurez bien si je vous aime! Pour la seconde fois, je me fie à vous. Vous fierez-vous une seconde fois à moi?
— Ah! Marie, vous m'avez amené au point de ne plus savoir ce que je fais! je suis enivré par vos paroles, par vos regards, par vous enfin, et suis prêt à vous satisfaire

entrelacés


ne désarme pas
— Comte, dit madame du Gua à monsieur de Bauvan, allez savoir si Pille-miche est au camp, amenez-le-moi ; et soyez certain d'obtenir de moi,pour ce léger service, tout ce que vous voudrez, même ma main. - Ma vengeance me coûtera cher, dit-elle en le voyant s'éloigner; mais, pour cette fois, je ne la manquerai pas.
Quelques moments après cette scène, mademoiselle de Verneuil et le marquis étaient au fond d'une berline attelée de quatre chevaux vigoureux. Surprise de voir ces deux prétendus ennemis les mains entrelacées et de les trouver en si bon accord, Francine restait muette, sans oser se demander si, chez sa maîtresse, c'était de la perfidie ou de l'amour.
Avant de le quitter, mademoiselle de Verneuil résolut de lui confier tous ses secrets.
Ils descendirent de la berline et firent quelques pas.
-- Monsieur, dit-elle, tout ce que vous avez soupçonné de moi est vrai... Par grâce écoutez-moi sans m'interrompre... Je suis bien Marie de Verneuil, la fille du duc de Verneuil, mais sa fille naturelle. J'ai été élevée par la mère de Francine. Mon père ne m'a recueillie et reconnue qu'à la mort de ma mère...
-- Alors j'ai connu une société riche et frivole... J'ai vécu dans le luxe... A la mort de mon père, le maréchal duc de Lenoncourt, qui était âgé de soixante-dix ans, s'offrit à me servir de tuteur...
Et sans laisser à Montauran le temps de lui répondre, elle s'enfuit en courant vers la ville.
Il l'avait vue rentrer chez elle.
Le lendemain, il aperçut une homme, vêtu d'une peau de bique, un panier au bras, qui se dirigeait vers le bout de l'impasse...
-- Tiens! tiens! se dit Corentin, cette peau de bique ne serait-elle pas celle d'un chouan? Il faut y aller voir...
Cet homme c'était Galope-chopine. Il toqua à la porte de mademoiselle de Verneuil qui le fit entrer.
-- Madame, lui dit-il, le Gars sera chez moi vers deux heures et il vous y attendra...-- Chez vous Galope-chopine?... Mais qu'est-ce qu'on entend?
-- Qui entre ainsi?... s'exclama-t-elle.
Finaud, Galope-chopine ouvrit son panier et joua le rôle d'un vendeur.
-- Ah! c'est qu'il y a beurre et beurre, dit-il, et le mien vaut un sou de plus!..Comme hébété, Galope-chopine ouvrait de grands yeux. Francine le prit par le bras et le fit sortir.
-- J'espère, dit-elle à Corentin, que vous allez me laisser faire ma toilette!
Sa patience fut récompensée.

Hulot et ses hommes, vêtus de peaux de bique, arrivèrent à la chaumière de Galope-chopine. Dans un champ voisin, sa femme labourait à la houe; près d'elle, un enfant jouait avec une serpette.
Les soldats se firent passer pour des chouans chargés de protéger leur jeune chef. Et de la bouche même de la femme de Galope-chopine, Hulot apprit que le Gars se trouvait en ce moment même chez elle.
-- Non, je ne veux pas faire votre malheur, je quitte la Bretagne, dit-elle en apercevant de l'hésitation dans son regard, je retourne à Fougères, et vous ne viendrez pas me chercher là...
C'est alors qu'un bruit de pas venu du dehors les alerta.
Le marquis parvint à échapper aux balles des soldats.
Il rejoignit ses partisans, qui l'attendaient dans un petit bois voisin.
Mais les Bleus le poursuivirent.
Un combat s'engagea. Une dizaine de Chouans furent tués, et parmi les cadavres, le conscrit Gudin reconnut le corps de son oncle l'abbé.
Elle lui servit sa soupe.
-- Je me demande, dit-il, quel diable a pu dire aux Bleus que le Gars était chez nous.
Elle avoua. Il la gifla violemment et aussitôt regretta son geste.
-- Barbette ! Barbette ! Sainte Vierge ! J'ai eu la main trop lourde.
Tout le jour, la crainte des représailles les tourmenta.
Cependant, pour obéir aux ordres de Montauran, Galope-chopine chargea sa femme d'amasser des fagots sur les roches de Saint-Sulpice.
--Si Marche-à-terre et Pille-miche ne sont pas venus, c'est peut-être que le Gars ne leur a pas dit de s'enquérir de la trahison...
-- Tu as raison, Barbette,c'est bon signe...
Et le soir, emmenant par la main son petit gars, elle s'en alla, presque rassurée, allumer le feu qui devait servir de signal à mademoiselle de Verneuil.
— Bonjour, Galope-chopine, dit gravement Marche-à-terre.
— Bonjour, monsieur Marche-à-terre, répondit humblement le mari de Barbette. Voulez-vous entrer ici et vider quelques pichés? J'ai de la galette froide et du beurre fraîchement battu.
— Ce n'est pas de refus, mon cousin, dit Pille-miche.
Les deux Chouans entrèrent. Ce début n'avait rien d'effrayant pour le maître du logis, qui s'empressa d'aller à sa grosse tonne emplir trois pichés, pendant que Marche-à-terre et Pille-miche, assis de chaque côté de la longue table sur un des bancs luisants, se coupèrent des galettes et les garnirent d'un beurre gras et jaunâtre qui, sous le couteau, laissait jaillir de petites bulles de lait. Galope-chopine posa les pichés pleins de cidre et couronnés de mousse devant ses hôtes, et les trois Chouans se mirent à manger; mais de temps en temps le maître du logis jetait un regard de côté sur Marche-à-terre en s'empressant de satisfaire sa soif.

— Il fait froid, dit Pille-miche en se levant pour aller fermer la partie supérieure de la porte.
Le jour terni par le brouillard ne pénétra plus dans la chambre que par la petite fenêtre, et n'éclaira que faiblement la table et les deux bancs; mais le feu y répandit des lueurs rougeâtres. En ce moment, Galope-chopine, qui avait achevé de remplir une seconde fois les pichés de ses hôtes, les mettait devant eux; mais ils refusèrent de boire, jetèrent leurs larges chapeaux et prirent tout à coup un air solennel.
Leurs gestes et le regard par lequel ils se consultèrent firent frissonner Galope-chopine, qui crut apercevoir du sang sous les bonnets de laine rouge dont ils étaient coiffés.
— Apporte-nous ton couperet, dit Marche-à-terre.
— Mais, monsieur Marche-à-terre, qu'en voulez-vous donc faire?
— Allons, cousin, tu le sais bien, dit Pille-miche en serrant sa chinchoire que lui rendit Marche-à-terre, tu es jugé. -
Les deux Chouans se levèrent ensemble en saisissant leurs carabines.
— Monsieur Marche-à-terre, je n'ai rin dit sur le Gars...

— Je te dis d'aller chercher ton couperet, répondit le Chouan. ,
— Aussi vrai que voilà l'image de saint Labre, reprit Galope-chopine, je n'ai rin dit. Barbette a pris les Contre-Chouans pour les gars de Saint-Georges, voilà tout.
— Pourquoi parles-tu d'affaires à ta femme, répondit brutalement Marche-à-terre.— D'ailleurs, cousin, nous ne te demandons pas de raisons, mais ton couperet. Tu es jugé.
A un signe de son compagnon. Pille-miche l'aida à saisir la victime. En se trouvant entre les mains des deux Chouans, Galope-chopine perdit toute force, tomba sur ses genoux, et leva vers ses bourreaux des mains désespérées :
-- Mes chers camarades, reprit Galope-chopine devenu blême, je ne suis pas en état de mourir. Me laisserez-vous partir sans confession? Vous avez le droit de prendre ma vie, mais non celui de me faire perdre la bienheureuse éternité.
-- C'est juste, dit Marche-à-terre en regardant Pille-miche.
Les deux Chouans restèrent un moment dans le plus grand embarras et sans pouvoir résoudre ce cas de conscience. Galope-chopine écouta le moindre bruit causé par le vent, comme s'il eût conservé quelque espérance. Le son de la goutte de cidre qui tombait périodiquement du tonneau lui fit jeter un regard machinal sur la pièce et soupirer tristement. Tout à coup, Pille-miche prit le patient par un bras, l'entraîna dans un coin et lui dit :
Galope-chopine obtint quelque répit, par sa manière d'accuser ses péchés; mais, malgré le nombre et les circonstances des crimes, il finir par atteindre
au bout de son chapelet.
— Hélas! dit-il en terminant, après tout, mon cousin, puisque je te parle comme à un confesseur, je t'assure par le saint nom de Dieu, que je n'ai guère à me reprocher que d'avoir, par-ci par-là, un peu trop beurré mon pain, et j'atteste saint Labre que voici au-dessus-de la cheminée, que je n'ai rin dit sur le Gars. Non, mes bons amis, je n'ai pas trahi.
— Allons, c'est bon, cousin, relève-toi, tu t'entendras sur tout cela avec le bon Dieu, dans le temps comme dans le temps.
-- Mais laissez-moi dire un petit brin d'adieu à Barbe...
— Allons, répondit Marche-à-terre, si tu veux qu'on ne t'en veuille pas plus qu'il ne faut, comporte-toi en Breton, et finis proprement.
Les deux Chouans saisirent de nouveau Galope-chopine, le couchèrent sur le banc, où il ne donna plus d'autres signes de résistance, que ces mouvements convulsifs produits par l'instinct de l'animal; enfin il poussa quelques hurlements sourds qui cessèrent aussitôt que le son lourd du couperet eut retenti. La tête fut tranchée d'un seul coup. Marche-à-terre prit cette tête par une touffe de cheveux, sortit de la chaumière, chercha et trouva dans le grossier chambranle de la porte un grand clou autour duquel il tortilla les cheveux qu'il tenait, et y laissa pendre cette tête sanglante à laquelle il ne ferma seulement pas les- yeux. Les deux Chouans se lavèrent les mains sans aucune précipitation, dans une grande terrine pleine d'eau, reprirent leurs chapeaux, leurs carabines, et franchirent l'échalier en sifflant.
Mademoiselle de Verneuil découvrit au loin la fumée qu'elle attendait.
En ce moment, la pauvre Barbette arrivait chez elle... Sa douleur fut si grande qu'elle n'eut plus qu'une pensée, se venger des Chouans.

Elle lut, bouleversée...


-- Et mettez bien des hommes partout, commandant, ajouta-t-elle, afin qu'il ne puisse nous échapper!...

Cependant, les mouvements des soldats n'avaient pas échappé à madame du Gua, toujours aux aguets.

Elle traversa le salon sans même remarquer un prêtre et deux autres hommes qui la saluèrent.
Le marquis l'attendait dans sa chambre.
Avec véhémence, elle lui reprocha la lettre qu'il avait écrite à madame du Gua...

Elle se laissa convaincre.

pour un mariage
- Pourquoi pleurer, mon ange? où est le mal? Tes injures sont pleines d'amour. Ne pleure donc pas, je t'aime! je t'aime toujours.
Tout à coup il se sentit presser par elle avec une force surnaturelle, et, au milieu de ses sanglots :

— Tu en doutes, répondit-il d'un ton presque mélancolique.
Elle se dégagea brusquement de ses bras et se sauva, comme effrayée et confuse, à deux pas de lui.
— Si j'en doute?... s'écria-t-elle.
Elle vit le marquis souriant avec une si douce ironie, que les paroles expirèrent sur ses lèvres. Elle se laissa prendre par la main et conduire jusque sur le seuil de la porte. Marie aperçut au fond du salon un autel dressé à la hâte pendant son absence. Le prêtre était en ce moment revêtu de son costume sacerdotal. Des cierges allumés jetaienr .sur le plafond un éclat aussi doux que l'espérance. Elle reconnut, dans les deux hommes qui l'avaient saluée, le comte de Bauvan et le baron du Guénic, deux témoins choisis par Montauran.
— Me refuseras-tu toujours? lui dit tout bas le marquis.
A cet aspect elle fit tout à coup un pas en arrière pour regagner sa chambre, tomba sur les genoux, leva les mains vers le marquis et lui cria :
— Ah! pardon! pardon! pardon!
Sa voix s'éteignit, sa tête se pencha en arrière, ses yeux se fermèrent, et elle resta entre les bras du marquis et de Francine comme si elle eût expiré. Quand elle ouvrit les yeux, elle rencontra le regard du jeune chef, un regard plein d'une amoureuse bonté.
— Marie, patience! cet orage est le dernier, dit-il.
— Le dernier! répéta-t-elle.
Francine et le marquis se regardèrent avec surprise, mais elle leur imposa silence par un geste.
— Appelez le prêtre, dit-elle, et laissez-moi seule avec lui.
Ils se retirèrent.
— Mon père, dit-elle au prêtre qui apparut soudain devant elle, mon père, dans mon enfance, un vieillard à cheveux blancs, semblable à vous, me répétait souvent qu'avec une foi bien vive on obtenait tout de Dieu, est-ce vrai?
— C'est vrai, répondit le prêtre. Tout est possible à celui qui a tout créé.
Mademoiselle de Verneuil se précipita à genoux avec un incroyable enthousiasme :
— 0 mon Dieu! dit-elle dans son extase, ma foi en toi est égale à mon amour pour lui! inspire-moi! Fais ici un miracle ou prends ma vie.— Vous serez exaucée, dit le prêtre.
— Marie-Nathalie, fille de mademoiselle Blanche de Castéran, décédée abbesse de Notre-Dame de Séez (Sa fille étant née hors du mariage, elle était devenue religieuse pour expier sa faute) et de Victor -Amédée, duc de Verneuil.
— Née?
— A La Chasterie, près d'Alençon.
— Je ne croyais pas, dit tout bas le baron au comte, que Montauran ferait la sottise de l'épouser! La fille naturelle d'un duc, fi donc!
— Si c'était du roi, encore passe, répondit le comte de Bauvan en souriant, mais ce n'est pas moi qui le blâmerai; l'autre me plaît, et ce sera sur cette Jument de Charrette que je vais maintenant faire la guerre. Elle ne roucoule pas, celle-là!...
Les noms du marquis avaient été remplis à l'avance, les deux amants signèrent et les témoins après. La cérémonie commença. En ce moment, Marie entendit seule le bruit des fusils et celui de la marche lourde et régulière des soldats qui venaient sans doute relever le poste de Bleus qu'elle avait fait placer dans l'église. Elle tressaillit et leva les yeux sur la croix de l'autel.
— La voilà une sainte, dit tout bas Francine.
— Qu'on me donne de ces saintes-là, et je serai diablement dévot, ajouta le comte à voix basse.
Lorsque le prêtre fit à mademoiselle de Verneuil la question d'usage, elle répondit par un oui accompagné d'un soupir profond. Elle se pencha à l'oreille de son mari et lui dit :
Mais par le fenêtre, ils virent sur la place Hulot, Corentin et une vingtaine d'hommes.

Ils se regardèrent un moment.
Le marquis devina tout, et, la serrant dans ses bras :
-- Va! je t'aime toujours, dit-il.
-- Tout n'est donc pas perdu, s'écria Marie.
En ce moment, la tête de Marche-à-terre apparut à l'œil-de-bœuf du cabinet de toilette attenant à la chambre.
Il était arrivé jusque là avec la complicité de Francine.

L'œil-de-bœuf du pavillon Henri II au Louvre.
Un œil-de-bœuf est une petite fenêtre, qui donne ici
sur l'arrière de la maison.
Montauran n'eut guère le temps de s'étonner. Ils purent échanger un ultime baiser et le corps du marquis disparut dans l'ouverture de l'œil-de-bœuf.
Alors Marie, le chapeau bien enfoncé sur la tête, l'épée nue au poing, s'élança vers la porte grande ouverte sur le perron.
Pour tenter une manœuvre de diversion, elle n'hésitait pas à sacrifier sa vie.
Hulot s'en étonna, et, soupçonnant quelque ruse, il s'élança vers le corps de garde.
A l'entrée, le factionnaire lui dit :
-- Le marquis a son compte, mon commandant, mais il a failli nous échapper!... Il a tué Gudin et blessé deux hommes! Ah! l'enragé...
— Je m'en doutais, s'écria-t-il en se croisant les bras avec force; elle l'avait, sacré tonnerre, gardé trop longtemps.
Tous les soldats restèrent immobiles. Le commandant avait fait dérouler les longs cheveux noirs d'une femme. Tout à coup le silence fut interrompu par le bruit d'une multitude armée. Corentin entra dans le corps de garde en précédant quatre soldats qui, sur leurs fusils placés en forme de civière, portaient Montauran, auquel plusieurs coups de feu avaient cassé les deux cuisses et les bras.

Dessin de S.Toudouze
— Ce sera fait, dit Hulot en serrant la main du mourant.
— Portez-les à l'hôpital voisin, s'écria Corentin.
Hulot prit l'espion par le bras, de manière à lui laisser l'empreinte de ses ongles dans la chair, et lui dit :

Et déjà le vieux soldat tirait son sabre.
— Voilà encore un de mes honnêtes gens qui ne feront jamais fortune, se dit Corentin quand il fut loin du corps de garde.
Le marquis put encore remercier par un signe de tête son adversaire, en lui témoignant cette estime que les soldats ont pour de loyaux ennemis.
— Voilà un bien brave homme !
Quant à Cibot, dit Pille-miche, on a déjà vu comment il a fini. Peut-être Marche-à-terre essaya-t-il, mais vainement, d'arracher son compagnon à l'échafaud, et se trouvait-il sur la place d'Alençon, lors de l'effroyable tumulte qui fut un des événements du fameux procès Rifoël, Bryond et La Chanterie.
Fougères, août 1827. (Le roman a été publié en 1829.)
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19.01.2011
BUG-JARGAL
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Vous y trouverez :
L'Aventure Américaine de
La Fayette .
Vient ensuite : La Nouvelle France...
Voir ci-contre, colonne de droite.
* * * * * *
BUG-JARGAL
Victor HUGO
PRÉFACE DE 1832
En 1818, l'auteur de ce livre avait seize ans : il paria qu'il écrirait un volume en quinze jours. Il fit Bug-Jargal. Seize ans, c'est l'âge où l'on parie pour tout et où l'on improvise sur tout.
Ce livre a donc été écrit deux ans avant Han d'Islande. Et quoique, sept ans plus tard, en 1825, l'auteur l'ait remanié et récrit en grande partie, il n'en est pas moins, et par le fond et par beaucoup de détails, le premier ouvrage de l'auteur.
(...)
Il a voulu donner ici un souvenir à cette époque de sérénité, d'audace et de confiance, où il abordait de front un si immense sujet, la révolte des noirs de Saint Domingue en 1791, lutte de géants, trois mondes intéressés dans la question, l'Europe et l'Afrique pour combattants, l'Amérique pour champ de bataille.
24 mars 1832
La précédente préface se terminait par ces mots :
(L'auteur prévient) les lecteurs que l'histoire de Bug-Jargal n'est qu'un fragment d'un ouvrage plus étendu, qui devait être composé avec le titre de Contes sous la tente. L'auteur suppose que, pendant les guerres de la révolution, plusieurs officiers français conviennent entre eux d'occuper chacun à leur tour la longueur des nuits du bivouac par le récit de quelqu'une de leurs aventures. L'épisode que l'on publie ici faisait partie de cette série de narrations ; il peut en être détaché sans inconvénient ; et d'ailleurs l'ouvrage dont il devait faire partie n'est point fini, il ne le sera jamais, et ne vaut pas la peine de l'être.
Janvier 1926
Chapitre I
Hugo :
Quand vint le tour du capitaine Léopold d'Auverney, il ouvrit de grands yeux et avoua à ces messieurs qu'il ne connaissait réellement aucun événement de sa vie qui méritât de fixer leur attention.
Abrégé :
En ce moment, un chien énorme entra dans la tente et accourut en boitant vers lui.
- Te voilà!, Rask! s'écria d'Auverney. Mais qui donc t'a ramené?
Le sergent Thadée, qui suivait le chien, hasarda ces paroles :
- Avec votre permission, mon capitaine...
D'auverney leva les yeux...
- C'est toi, Thad; et comment diable as-tu pu?... Pauvre chien? où donc l'as-tu trouvé?
- Je ne l'ai pas trouvé, mon capitaine, j'ai été le chercher dans le camp des Anglais.

Le capitaine se leva et tendit la main au sergent; mais la main du sergent resta enveloppée dans sa redingote.
Thadée était blessé au bras.
- Comment es-tu fou à ce point de t'exposer ainsi, - pour un chien? s'écria le capitaine.
- Ce n'était pas pour un chien, mon capitaine, c'était pour Rask, le dogue de Bug-Jargai, autrement dit Pierrot... Bug... sur qui j'ai crié : "feu"!
- Assez? assez? mon vieux Thad, cria le capitaine en mettant la main sur ses yeux.
- Allons, ajouta-t-il après un court instant, appuie-toi sur moi, et viens à l'ambulance.
Les deux hommes sortirent.
Chapitre II
Cet épisode avait vivement excité l'attention et la curiosité des joyeux conteurs (..).
On savait que d'Auverney avait éprouvé de grands malheurs en Amérique; que, s'étant marié à Saint-Domingue, il avait perdu sa femme et toute sa famille au milieu des massacres qui avaient marqué l'invasion de la révolution dans cette magnifique colonie (...)
Cet officier se montrait intrépide dans l'action comme s'il eût cherché à devenir général, et modeste après la victoire comme s'il n'eût voulu être que simple soldat. Ses camarades, en lui voyant ce dédain des honneurs et des grades, ne comprenaient pas pourquoi, avant le combat, il paraissait espérer quelque chose, et ne devinaient point que d'Auverney, de toutes les chances de la guerre, ne désirait que la mort.
Chapitre III
D'Auverney rentra; il alla se rasseoir à sa place sans prononcer une parole.
Le lieutenant Henri lui dit :
- Puisque nous sommes convenus de raconter chacun une de nos aventures pour abréger cette nuit de bivouac, j'espère, mon cher ami, que vous voudrez bien rmplir votre engagement, en nous disant l'histoire de votre chien boiteux et de Bug... je ne sais comment, autrement dit Pierrot...
Tous ses compagnons d'armes joignirent leurs instances à celles du lieutenant.
Il céda enfin à leurs prières.
Alors il se fit un grand silence...
D'Auverney resta un moment rêveur, comme pour rappeler à son souvenir des événements depuis longtemps remplacés par d'autres; enfin il prit la parole, lentement, presque à voix basse et avec des pauses fréquentes.
Chapitre IV
Quoique né en France, j'ai été envoyé de bonne heure à Saint Domingue, chez un de mes oncles, colon très riche, dont je devais épouser la fille.
Les habitations de mon oncle étaient voisines du fort Galifet, et ses plantations occupaient la majeure partie des plaines de l'Acul.
Cette malheureuse position, dont le détail vous semble offrir peu d'intérêt, a été l'une des premières causes des désastres et de la ruine totale de ma famille.
Huit cents nègres cultivaient les immenses domaines de mon oncle. Je vous avouerai que la triste condition des esclaves était encore aggravée par l'insensibilité de leur maître. Mon oncle était du nombre, heureusement assez restreint, de ces planteurs dont une longue habitude de despotisme avait endurci le cœur. Accoutumé à se voir obéi au premier coup d'œil, la moindre hésitation de ses enfants ne servait qu'à accroître sa colère. Nous étions donc le plus souvent obligés de nous borner à soulager en secret des maux que nous ne pouvions prévenir (...)
Entre tous ces esclaves, un seul avait trouvé grâce devant mon oncle. C'était un nain espagnol, griffe de couleur (métis), qui lui avait été donné comme un sapajou par lord Effingham, le gouverneur de la Jamaïque.
Mon oncle en avait fait son fou, à l'imitation de ces anciens princes féodaux qui avaient des bouffons dans leurs cours.
Il faut dire que le choix était singulièrement heureux. Le griffe Habibrah (c'était son nom) était un de ces êtres dont la conformation physique est si étrange qu'ils paraîtraient des monstres s'ils ne faisaient rire. Ce nain hideux était gros, court, ventru, et se mouvait avec une rapidité singulière sur deux jambes grêles et fluettes, qui, lorsqu'il s'asseyait, se repliaient sous lui comme les bras d'une araignée. Sa tête énorme, lourdement enfoncée entre ses épaules, hérissée d'une laine rousse et crépue, était accompagnée de deux oreilles si larges, que ses camarades avaient coutume de dire qu'Habibrah s'en servait pour essuyer ses yeux quand il pleurait. Son visage était toujours une grimace, et n'était jamais la même; bizarre mobilité des traits, qui du moins donnait à sa laideur l'avantage de la variété. Mon oncle l'aimait à cause de sa difformité rare et de sa gaieté inaltérable. Habibrah était son favori.
Ce baladin difforme, avec ses ridicules habits bariolés de galons et semés de grelots, ne m'inspirait que du mépris.
Jamais il n'avait demandé une grâce à un maître qui infligeait si souvent des châtiments aux malheureux nègres qui travaillaient pour lui; et on l'entendit même un jour, se croyant seul avec mon oncle, l'exhorter à redoubler de sévérité envers ces infortunés camarades. Les autres esclaves cependant, qui auraient dû le voir avec défiance et jalousie, ne paraissaient pas le haïr. Il leur inspirait une sorte de crainte respectueuse qui ne ressemblait point à de l'amitié; et quand ils le voyaient passer au milieu de leurs cases avec son grand bonnet pointu orné de sonnettes, sur lequel il avait tracé des figures bizarres en encre rouge, ils se disaient entre eux à voix basse C'est un obi ! (un sorcier)

Chapitre V
C'est au milieu de ces illusions et de ces espérances aveugles que j'atteignais ma vingtième année. Elle devait être accomplie au mois d'août 1791, et mon oncle avait fixé cette époque pour mon union avec Marie.
Tout à mon bonheur, je ne m'occupais guère des querelles politiques dont la colonie était agitée depuis deux ans.
Dans les premiers jours de ce mois d'août, si ardemment appeléde tous mes vœux, un incident étrange vint mêler une inquiétude imprévue à mes tranquilles espérances.
Chapitre VI
Mon oncle avait fait construire, sur les bords d'une jolie rivière qui baignait ses plantations, un petit pavillon de branchages, entouré d'un massif d'arbres épais, où Marie venait tous les jours (..).
J'avais soin d'orner moi-même tous les matins cette retraite des plus belles fleurs que je pouvais cueillir.
Un jour Marie accourt à moi tout effrayée. Elle était entrée comme de coutume dans son cabinet de verdure, et là elle avait vu, avec une surprise mêlée de terreur, toutes les fleurs dont je l'avais tapissée le matin arrachées et foulées aux pieds; un bouquet de soucis sauvages fraîchement cueillis était déposé à la place où elle avait coutume de s'asseoir. Elle n'était pas encore revenue de sa stupeur, qu'elle avait entendu les sons d'une guitare sortir du milieu du taillis même qui environnait le pavillon; puis une voix, qui n'était pas la mienne, avait commencé à chanter doucement une chanson qui lui avait paru espagnole, et dans lquelle son trouble, et sans doute aussi quelque pudeur de vierge, l'avait empêchée de comprendre autre chose que son nom fréquemment répété. Alors elle avait eu recours à
une fuite précipitée, à laquelle heureusement il n'avait point été mis d'obstacle.
Ce récit me transporta d'indignation et de jalousie (...) Je rassurai la pauvre Marie, et je me promis de veiller sans relâche sur elle, jusqu'au moment prochain où il me serait permis de la protéger encore de plus près..
Présumant bien que l'audacieux dont l'insolence avait si fort épouvanté Marie ne se bornerait pas à cette première tentative pour lui faire connaître ce que je devinais être son amour, je me mis dès le même soir en embuscade autour du corps de bâtiment où reposait ma fiancée, après que tout le monde fut endormi dans la plantation. Caché dans l'épaisseur des hautes cannes à sucre, armé de mon poignard, j'attendais. Je n'attendis pas en vain. Vers le milieu de la nuit, un prélude mélancolique et grave, s'élevant dans le silence à quelques pas de moi, éveilla brusquement mon attention. Ce bruit fut pour moi comme une secousse; c'était une guitare; c'était sous la fenêtre même de Marie? Furieux, brandissant mon poignard, je m'élançai vers le point d'où ces sons partaient, brisant sous mes pas les tiges cassantes des cannes à sucre.

Tout à coup je me sentis saisir et renverser avec une force qui me parut prodigieuse; mon poignard me fut violemment arraché, et je le vis briller au-dessus de ma tête. En même temps des yeux ardents étincelaient dans l'ombre tout près des miens, et une double rangée de dents blanches, que j'entrevoyais dans les ténèbres, s'ouvrait pour laisser passer ces mots, prononcés avec l'accent de la rage : Te tengo! te tengo! (Je te tiens).
Plus étonné encore qu'effrayé, je me débattais vainement contre mon formidable adversaire, et déjà la pointe de l'acier se faisait jour à travers mes vêtements, lorsque Marie, que la guitare et ce tumulte de pas et de paroles avaient réveillée, parut subitement à sa fenêtre. Elle reconnut ma voix, vit briller un poignard, et poussa un cri d'angoisse et de terreur. Ce cri déchirant paralysa en quelque sorte la main de mon antagoniste victorieux: il s'arrêta, comme pétrifié par un enchantement; promena encore quelques instants avec indécision le poignard sur ma poitrine, puis le jetant tout à coup:
- Non! dit-il, cette fois en français, non! elle pleurerait trop!
En achevant ces paroles bizarres, il disparut dans les touffes de roseaux; et avant que je me fusse relevé, meurtri par cette lutte inégale et singulière, nul bruit, nul vestige ne restait de sa présence et de son passage.
Chapitre VII
Le lendemain, je voulus tenter une épreuve.
J'allai au pavillon de la rivière, et réparant le désordre de la veille, je lui rendis la parure de fleurs dont j'avais coutume de l'embellir pour Marie.
Quand l'heure où elle s'y retirait habituellement fut venue, je m'armai de ma carabine, chargée à balle, et je proposai à ma cousine de l'accompagner à son pavillon. La vieille nourrice, (qui lui tenait lieu de la mère qu'elle avait perdue au berceau,) nous suivit.
Marie, à qui je n'avais point dit que j'avais fait disparaître les traces qui l'avaient effrayée la veille, entra la première dans le cabinet de feuillage.
- Vois, Léopold, me dit-elle, mon berceau est bien dans le même état de désordre où je l'ai laissé hier; voilà bien ton ouvrage gâté, tes fleurs arrachées, flétries; ce qui m'étonne, ajouta-t-elle, en prenant un bouquet de soucis sauvages déposé sur le banc de gazon, ce qui m'étonne, c'est que ce vilain bouquet ne soit pas fané depuis hier. Vois, cher ami, il a l'air d'être tout fraîchement cueilli.
J'étais immobile d'étonnement et de colère. En effet, mon ouvrage du matin même était déjà détruit, et ces tristes fleurs, dont la fraîcheur. étonnait Marie, avaient repris insolemment la place des rosés que j'avais semées.
- Calme-toi, me dit Marie, qui vit mon agitation, calme-toi; c'est une chose passée, cet insolent n'y reviendra sans doute plus; mettons tout cela sous nos pieds, comme cet odieux bouquet.
Je me gardai bien de la détromper, de peur de l'alarmer; et sans lui dire que celui qui devait, selon elle, n'y plus revenir, était déjà revenu, je la laissai fouler les soucis aux pieds, pleine d'une innocente indignation. Puis, espérant que l'heure était venue de connaître mon mystérieux rival, je la fis asseoir en silence entre sa nourrice et moi.
A peine avions-nous pris place, que Marie mit son doigt sur ma bouche; quelques sons, affaiblis par le vent et par le bruissement de l'eau, venaient de frapper son oreille. J'écoutai : c'était le même prélude triste et lent qui la
nuit précédente avait éveillé ma fureur. Je voulus m'élancer de mon siège, un geste de Marie me retint.
- Léopold, me dit-elle à voix basse, contiens-toi. Il va peut-être chanter, et sans doute ce qu'il dira nous apprendra qui il est.
En effet, le mystérieux chanteur, qui s'exprimait en espagnol, affirma qu'il avait été "libre et roi". Puis il se fit menaçant et annonça la vengeance de ceux qui étaient privés de liberté. Son étonnante romance, qui était avant tout une déclaration d'amour, se terminait par ces mots :
"Tu es blanche, et je suis noir; mais le jour a besoin de s'unir à la nuit pour enfanter l'aurore et le couchant, qui sont plus beaux que lui!"
Chapitre VIII
Un long soupir, prolongé sur les cordes frémissantes de la guitare, accompagna ces dernières paroles. J'étais hors de moi. "Roi!- noir! - esclave!" Mille idées incohérentes, éveillées par l'inexplicable chant que je venais d'entendre, tourbillonnaient dans mon cerveau. Un violent besoin d'en finir avec l'être inconnu qui osait ainsi associer le nom de Marie à des chants d'amour et de menace s'empara de moi. Je saisis convulsivement ma carabine et me précipitai hors du pavillon. Marie, effrayée, tendait encore les bras pour me retenir, que déjà je m'étais enfoncé dans le taillis du côté où la voix était venue. Je fouillai le bois dans tous les sens, je plongeai le canon de mon fusil dans l'épaisseur de toutes les broussailles, je fis le tour de tous les gros arbres, je remuai toutes les hautes herbes. Rien! rien, et toujours rien!
En ce moment, un bruit de sonnettes attira mon attention.
Je me retournai?
Le nain Habibrah était à côté de moi, coiffé de sa "gorra" (c'est ainsi qu'il nomme son bonnet orné de grelots).
- Parle! lui criai-je brusquement; as-tu vu quelqu'un par ici?
Le misérable bouffon répondit à toutes mes questions par des moqueries.
Ma main se levait pour châtier (l'insolent), lorsqu'un cri affreux retentit tout à coup dans le bosquet, du côté du pavillon de la rivière. C'était la voix de Marie. - Je m'élance, je cours, je vole, m'interrogeant d'avance avec terreur sur le nouveau malheur que je pouvais avoir à redouter. J'arrive haletant au cabinet de verdure. Un spectacle effrayant m'y attendait.

Un crocodile monstrueux, dont le corps était à demi caché sous les roseaux et les mangles de la rivière, avait passé sa tête énorme à travers les arcades de verdure qui soutenaient le toit du pavillon. Sa gueule entrouverte et hideuse menaçait un jeune noir, d'une stature colossale, qui d'un bras soutenait la jeune fille épouvantée, de l'autre plongeait hardiment le fer d'une bisaiguë entre les mâchoires acérées du monstre. Le crocodile luttait furieusement contre cette main audacieuse et puissante qui le tenait en respect. Au moment où je me présentai devant le seuil du cabinet, Marie poussa un cri de joie, s'arracha des bras du nègre, et vint tomber dans les miens en s'écriant :
- Je suis sauvée.
A ce mouvement, à cette parole de Marie, le nègre se retourne brusquement, croise ses bras sur sa poitrine gonflée, demeure immobile, sans paraître s'apercevoir que le crocodile est là, près de lui, qu'il s'est débarrassé de la bisaiguë, et qu'il va le dévorer. C'en était fait du courageux noir, si, déposant rapidement Marie sur les genoux de sa nourrice, toujours assise sur un banc et plus morte que vive, je ne me fusse approché du monstre, et je n'eusse déchargé à bout portant dans sa gueule la charge de ma carabine. L'animal, foudroyé, ouvrit et ferma encore deux ou trois fois sa gueule sanglante et ses yeux éteints, mais ce n'était qu'un mouvement convulsif, et tout à coup il se renversa à grand bruit sur le dos en roidissant ses deux pattes larges et écaillées. Il était mort.
Le nègre que je venais de sauver si heureusement détourna la tête, et vit les derniers tressaillements du monstre; alors il fixa ses yeux sur la terre, et les relevant lentement vers Marie, qui était revenue achever de se rassurer sur mon cœur, il me dit, et l'accent de sa voix exprimait plus que le désespoir, il me dit :
- Porque le has matado ? (Pourquoi l'as-tu tué?)
Puis il s'éloigna à grands pas sans attendre ma réponse, et rentra dans le bosquet, où il disparut.
Chapitre IX
Cette scène terrible, ce dénouement singulier, les émotions de tout genre qui avaient précédé, accompagné et suivi mes vaines recherches dans le bois, jetèrent un chaos dans ma tête . Marie était encore toute pensive de sa terreur, et il s'écoula un temps assez long avant que nous puissions nous communiquer nos pensées incohérentes autrement que par des regards et des serrements de main. Enfin je rompis le silence.
- Viens, dis-je à Marie, sortons d'ici! ce lieu a quelque chose de funeste!
Elle se leva avec empressement, comme si elle n'eût attendu que ma permission, appuya son bras sur le mien et nous sortîmes. .
J'étais profondément troublé.
Cet esclave d'une taille presque gigantesque, d'une force prodigieuse, était peut-être le rude adversaire contre lequel j'avais lutté la nuit précédente.
Et il osait aimer Marie!
Je le ferais rechercher et châtier.
Mais pourquoi m'avait-il reproché d'avoir tué le crocodile?
Ce dégoût de la vie pouvait tenir à sa position d'esclave et non à un amour pour la fille de son maître...
Au moment où ces idées se soulevaient contre ma colère, Marie la dissipa entièrement en me disant avec sa douce voix :
- Mon Léopold, nous devons de la reconnaissance à ce brave nègre; sans lui, j'étais perdue! Tu serais arrivé trop tard.
Ce peu de mots eut un effet décisif. Il ne changea pas mon intention de faire rechercher l'esclave qui avait sauvé Marie, mais il changea le but de cette recherche. C'était pour une punition; ce fut pour une récompense.
Mon oncle apprit de moi qu'il devait la vie de sa fille à l'un de ses esclaves, et me promit sa liberté, si je pouvais le retrouver dans la foule de ces infortunés.
Chapitre X
Jusqu'à ce jour, la disposition naurelle de mon esprit m'avait tenu éloigné des plantations où les noirs travaillaient. Il m'était trop pénible de voir souffrir des êtres que je ne pouvais soulager. Mais, dès le lendemain, mon oncle m'ayant proposé de l'accompagner dans sa ronde de surveillance, j'acceptai avec empressement, espérant rencontrer parmi les travailleurs le sauveur de ma bien-aimée Marie.
J'eus lieu de voir dans cette promenade combien le regard d'un maître est puissant sur des esclaves, mais en même temps combien cette puissance s'achète cher. Les nègres, tremblants en présence de mon oncle, redoublaient, sur son passage, d'efforts et d'activité; mais qu'il y avait de haine dans cette terreur!
Irascible par habitude, mon oncle était prêt à se fâcher de n'en avoir pas sujet, quand son bouffon Habibrah, qui le suivait toujours, lui fit remarquer tout à coup un noir qui, accablé de lassitude, s'était endormi sous un bosquet de dattiers. Mon oncle court à ce malheureux, le réveille rudement, et lui ordonne de se remettre à l'ouvrage. Le nègre, effrayé, se lève, et découvre en se levant un jeune rosier du Bengale sur lequel il s'était couché par mégarde, et que mon oncle se plaisait à élever. L'arbuste était perdu. Le maître, déjà irrité de ce qu'il appelait la paresse de l'esclave, devient furieux à cette vue. Hors de lui, il détache de sa ceinture le fouet armé de lanières ferrées qu'il portait dans ses promenades, et lève le bras pour en frapper le nègre tombé à genoux. Le fouet ne retomba pas. Je n'oublierai jamais ce moment. Une main puissante arrêta subitement la main du colon. Un noir (c'était celui-là même que je cherchais!) lui cria en français:
- Punis-moi, car je viens de t'offenser; mais ne fais rien à mon frère, qui n'a touché qu'à ton rosier!
Cette intervention inattendue de l'homme à qui je devais le salut de Marie, son geste, son regard, l'accent impérieux de sa voix, me frappèrent de stupeur. Mais sa généreuse imprudence, loin de faire rougir mon oncle, n'avait fait que redoubler la rage du maître et la détourner du patient à son défenseur. Mon oncle, exaspéré, se dégagea des bras du grand nègre, en l'accablant de menaces, et leva de nouveau son fouet pour l'en frapper à son tour. Cette fois le fouet lui fut arraché de la main. Le noir en brisa le manche garni de clous comme on brise une paille, et foula sous ses pieds ce
honteux instrument de vengeance. J'étais immobile de surprise, mon oncle de fureur; c'était une chose inouïe pour lui de voir son autorité ainsi outragée. Ses yeux s'agitaient comme prêts à sortir de leur orbite; ses lèvres bleues tremblaient. L'esclave le considéra un instant d'un air calme : puis tout à coup, lui présentant avec dignité une cognée qu'il tenait à la main :
- Blanc, dit-il, si tu veux me frapper, prends au moins cette hache.
Mon oncle, qui ne se connaissait plus, aurait certainement exaucé son vœu, et se précipitait sur la hache, quand j'intervins à mon tour. Je m'emparai lestement de la cognée, et je la jetai dans le puits d'une noria, qui était voisine.
- Que fais-tu ? me dit mon oncle avec emportement.
- Je vous sauve, lui répondis-je, du malheur de frapper le défenseur de votre fille? C'est à cet esclave que vous devez Marie : c'est le nègre dont vous m'avez promis la liberté.
Le moment était mal choisi pour invoquer cette promesse. Mes paroles effleurèrent à peine l'esprit ulcéré du colon.
- Sa liberté! me répliqua-t-il d'un air sombre. Oui, il a mérité la fin de son esclavage. Sa liberté! nous verrons de quelle nature sera celle que lui donneront les juges de la cour martiale.
Ces paroles sinistres me glacèrent. Marie et moi le suppliâmes inutilement. Le nègre dont la négligence avait causé cette scène fut puni de la bastonnade, et l'on plongea son défenseur dans les cachots du fort Gaiifet, comme coupable d'avoir porté la main sur un blanc. De l'esclave au maître, c'était un crime capital.
Chapitre XI
Ces circonstances avaient éveillé ma curiosité.
Je pris des renseignements sur le compte du prisonnier. On me révéla des particularités singulières. On m'apprit que ses compagnons semblaient avoir le plus profond respect pour ce jeune nègre. Esclave comme eux, il lui
suffisait d'un signe pour s'en faire obéir. Il n'était point né dans les cases; on ne lui connaissait ni père ni mère; il y avait même peu d'années, disait-on, qu'un vaisseau négrier l'avait jeté à Saint-Domingue (...)
Quoiqu'il parût absorbé dans une noire mélancolie, sa force extraordinaire, jointe à une adresse merveilleuse, en faisait un sujet du plus grand prix pour la culture des plantations. Il tournait plus vite et plus longtemps que ne l'aurait fait le meilleur cheval les roues des norias. Il lui arrivait souvent de faire en un jour l'ouvrage de dix de ses camarades, pour les soustraire aux châtiments réservés à la négligence ou à la fatigue. Aussi était-il adoré des esclaves; mais la vénération qu'ils lui portaient, toute différente de la terreur superstitieuse dont ils environnaient le fou Habibrah, semblait avoir aussi quelque cause cachée; c'était une espèce de culte.
Cet homme bizarre était connu dans les cases sous le nom de Pierrot.
Chapitre XII
Quoique fort jeune, comme neveu de l'un des plus riches colons du Cap, j'étais capitaine des milices de la paroisse de l'Acul.
A ce titre, il me fut facile de rendre visite au prisonnier.
Le fort Galifet était confié à la garde d'un détachement des dragons jaunes, dont le chef était le sergent Thadée. Guidé par lui, j'arrivai à la porte du cachot; il l'ouvrit et se retira. J'entrai.
Le noir était assis, car il ne pouvait se tenir debout à cause de sa haute taille. Il n'était pas seul; un dogue énorme se leva en grondant et s'avança vers moi.
- Rask! cria le noir.
Le jeune dogue se tut, et revint se coucher aux pieds de son maître, où il acheva de dévorer quelques misérables aliments..
J'étais en uniforme; la lumière que répandait le soupirail de cet étroit cachot était si faible que Pierrot ne pouvait distinguer qui j'étais
- Je suis prêt, me dit-il d'un ton calme.
En achevant ces paroles, il se leva à demi.
- Je suis prêt, répéta-t-il encore.
- Je croyais, lui dis-je, surpris de la liberté de ses mouvements, je croyais que vous aviez des fers.
L'émotion faisait trembler ma voix. Le prisonnier ne parut pas la reconnaître.
Il poussa du pied quelques débris qui retentirent
- Des fers! je les ai brisés.
Il y avait dans l'accent dont il prononça ces dernières paroles quelque chose qui semblait dire Je ne suis pas fait pour porter des fers . Je repris :
- L'on ne m'avait pas dit qu'on vous eût laissé un chien.
- C'est moi qui l'ai fait entrer.
J'étais de plus en plus étonné. La porte du cachot était fermée en dehors d'un triple verrou. Le soupirail avait à peine six pouces de largeur, et était garni, de deux barreaux de fer. Il paraît qu'il comprit le sens de mes réflexions; il se leva autant que la voûte prop basse le lui permettait, détacha sans effort une pierre énorme placée au-dessous du soupirail,

enleva les deux barreaux scellés en dehors de cette pierre, et pratiqua ainsi une ouverture où deux hommes auraient pu facilement passer. Cette ouverture donnait de plain-pied sur le bois de bananiers et de cocotiers qui couvre le morne auquel le fort était adossé.
Le chien, voyant l'issue ouverte, crut que son maître voulait qu'il sortît. Il se dressa prêt à partir; un geste du noir le renvoya à sa place.
La surprise me rendait muet; tout à coup un rayon du jour éclaira vivement mon visage. Le prisonnier se redressa comme s'il eût mis par mégarde le pied sur un serpent, et son frontheurta les pierres de la voûte. Un mélange indéfinissable de mille sentiments opposés, une étrange expression de haine, de bienveillance et d'étonnement douloureux, passa rapidement dans ses yeux. Mais, reprenant un subit empire sur ses pensées, sa physionomie en moins d'un instant redevint calme et froide, et il fixa avec indifférence son regard sur le mien. Il me regardait en face comme un inconnu.
- Je puis encore vivre deux jours sans manger, dit-il.
Je fis un geste d'horreur; je remarquai alors la maigreur de l'infortuné.
Il ajouta;
- Mon chien ne peut manger que de ma main; si je n'avais pu élargir le soupirail, le pauvre Rask serait mort de faim. Il vaut mieux que ce soit moi que lui, puisqu'il faut toujours que je meure.
- Non, m'écriai-je, non, vous ne mourrez pas de faim!
Il ne me comprit pas.
_ Sans doute, reprit-il en souriant amèrement, j'aurais pu vivre encore deux jours sans manger; mais je suis prêt monsieur l'officier; aujourd'hui vaut encore mieux que demain; ne faites pas de mal à Rask.
Je sentis alors ce que voulait dire son je suis prêt. Accusé d'un crime qui était puni de mort, il croyait que je venais pour le mener au supplice; et cet homme doué de forces colossales, quand tous les moyens de fuir lui étaient ouverts, doux et tranquille, répétait à un enfant : Je suis prêt.
- Ne faites pas de mal à Rask, répéta-t-il encore.
Je ne pus me contenir.
- Quoi! lui dis-je, non seulement vous me prenez pour votre bourreau, mais encore vous doutez de mon humanité envers ce pauvre chien qui ne m'a rien fait!
Il s'attendrit, sa voix s'altéra.
- Blanc, dit-il en me tendant la main, blanc, pardonne, j'aime mon chien; et, ajouta-t-il après un court silence, les tiens m'ont fait bien du mal.
Je l'embrassai, je lui serrai la main, je le détrompai.
- Ne me connaissiez-vous pas? lui dis-je.
- Je savais que tu étais un blanc, et pour les blancs, quelque bons qu'ils soient, un noir est si peu de chose? D'ailleurs, j'ai aussi à me plaindre de toi.
- Et de quoi? repris-je étonné.
- Ne m'as-tu pas conservé deux fois la vie?
Cette inculpation étrange me fit sourire. Il s'en aperçut, et poursuivit avec amertume ;
- Oui, je devrais t'en vouloir. Tu m'as sauvé d'un crocodile et d'un colon; et, ce qui est pis encore, tu m'as enlevé le droit de te haïr. Je suis bien malheureux!
La singularité de son langage et de ses idées ne me surprenait presque plus. Elle était en harmonie avec lui-même.
- Je vous dois bien plus que vous ne me devez, lui dis-je. Je vous dois la vie de ma fiancée, de Marie.
Il éprouva comme une commotion électrique.
- Maria! dit-il d'une voix étouffée; et sa tête tomba sur ses mains, qui se crispaient violemment, tandis que de pénibles soupirs soulevaient les larges parois de sa poitrine.
J'avoue que mes soupçons assoupis se réveillèrent, mais sans colère et sans jalousie. J'étais trop près du bonheur, et lui trop près de la mort, pour qu'un pareil rival, s'il l'était en effet, pût exciter en moi d'autres sentiments que la bienveillance et la pitié.
Il releva enfin la tête.
- Va! me dit-il, ne me remercie pas!
Il ajouta, après une pause :
- Je ne suis pourtant pas d'un rang inférieur au tien!
Cette parole paraissait révéler un ordre d'idées qui piquait vivement ma curiosité; je le pressai de me dire qui il était et ce qu'il avait souffert. Il garda un sombre silence.
Ma démarche l'avait touché; mes offres de srvice, mes prières parurent vaincre son dégoût de la vie. Il sortit, et rapporta quelques bananes et une énorme noix de coco. Puis il referma l'ouverture et se mit à manger. En causant avec lui, je remaquai qu'il parlait avec facilité le français et l'espagnol, et que son esprit ne paraissait pas dénué de culture; il savait des romances espagnoles qu'il chantait avec expression.
Cet homme était si inexplicable, sous tant d'autres rapports, que jusqu'alors la pureté de son langage ne m'avait pas frappé. J'essayai de nouveau d'en savoir la cause; il se tut. Enfin je le quittai, ordonnant à mon fidèle Thadée d'avoir pour lui tous les égards et tous les soins possibles.
Chapitre XIII
Je le voyais tous les jours à la même heure.Son affaire m'inquiétait; malgré mes prières, mon oncle s'obstinait à le poursuivre. Je ne cachais pas mes craintes à Pierrot; il m'écoutait avec indifférence.
Souvent Rask arrivait tandis que nous étions ensemble, portant une large feuille de palmier autour de son cou. Le noir la détachait, lisait les caractères inconnus qui y étaient tracés, puis la déchirait. J'étais habitué à ne pas lui faire de question.
Un jour j'entrai sans qu'il parût prendre garde à moi. Il tournait le dos à la porte de son cachot, et chantait d'un ton mélancolique l'air espagnol : Yo que soy contrabandista (Moi qui suis contrebandier). Quand il eut fini, il se tourna brusquement vers moi, et me cria :
- Frère, promets, si jamais tu doutes de moi, d'écarter tous tes soupçons quand tu m'entendras chanter cet air.
Son regard était imposant; je lui promis ce qu'il désirait, sans trop savoir ce qu'il entendait par ces mots : Si jamais tu doutes de moi... Il prit l'écorce profonde de la noix qu'il avait cueillie le jour de ma première visite, et conservée depuis, la remplit de vin de palmier, m'engagea à y porter les lèvres, et la vida d'un trait. A compter de ce jour, il ne m'appela plus que son frère.
Cependant, je commençais à concevoir quelque espérance. Mon oncle n'était plus aussi irrité.
Marie le suppliait avec moi. Il nous laissa entendre qu'il ne donnerait peut-être pas suite à l'accusation.
Je ne disais rien au noir duchangement de mon oncle, voulant jouir du plaisir de lui annoncer sa liberté tout entière, si je l'obtenais. Ce qui m'étonnait, c'était de voir que, se croyant voué à la mort, il ne profitait d'aucun des moyens de fuir qui étaient en son pouvoir. Je lui en parlai.
- Je dois rester, me répondit-il froidement; on penserait que j'ai eu peur.
Chapitre XIV
Enfin Marie obtint, comme cadeau de mariage, la grâce du prisonnier. Je courus au fort Galifet annoncer à Pierrot son salut, désormais certain.
- Frère! lui criai-je en entrant, frère! réjouis-toi! ta vie est sauvée, Marie l'a demandée à son père pour son présent de noces!
L'esclave tressaillit.
- Marie! noces! ma vie! Comment tout cela peut-il aller ensemble?
- Cela est tout simple, repris-je. Marie, à qui tu as sauvé la vie, se marie.
- Avec qui? s'écria l'esclave; et son regard était égaré et terrible;
- Ne le sais-tu pas? répondis-je doucement : avec moi. .
Son visage formidable redevint bienveillant et résigné.
- Ah c'est vrai, me dit-il, c'est avec toi! Et quel est le jour?
- C'est le 22 août.
- Le 22 août! es-tu fou? reprit-il avec une expression d'angoisse et d'effroi.
Il s'arrêta. Je le regardais, étonné. Après un silence, il me serra vivement la main.
- Frère, je te dois tant qu'il faut que ma bouche te donne un avis. Crois-moi, va au Cap, et marie-toi avant le 22 août.
Je voulus en vain connaître le sens de ces paroles énigmatiques.
- Adieu, me dit-il avec solennité. J'en ai peut-être déjà trop dit; mais je hais encore plus l'ingratitude que le parjure.
Je le quittai, plein d'indécisions et d'inquiétudes qui s'effacèrent cependant bientôt dans mes pensées de bonheur.
Mon oncle retira sa plainte le jour même. Je retournai au fort pour en faire sortir Pierrot. Thadée, le sachant libre, entra avec moi dans la prison. Il n'y était plus. Rask, qui s'y trouvait seul, vint à moi d'un air caressant; à son cou était attachée une feuille de palmier; je la pris et j'y lus ces mots : Merci, tu m'as sauvé la vie une troisième fois. Frère, n'oublie pas ta promesse. Au-dessous étaient écrits, comme signature, les mots : Yo que soy contrabandista.
Thadée était encore plus étonné que moi; il ignorait le secret du soupirail, et s'imaginait que le nègre s'était changé en chien. Je lui laissai croire ce qu'il voulut, me contentant d'exiger de lui le silence sur ce qu'il avait vu.
Je voulus emmener Rask. En sortant du fort, il s'enfonça dans les haies voisines et disparut.
Chapitre XV
Mon oncle fut outré de l'évasion de l'esclave. Il ordonna des recherches, et écrivit au gouverneur pour mettre Pierrot à son entière disposition si on le retrouvait.
Le 22 août arriva. Mon union avec Marie fut célébrée avec pompe à la paroisse de l'Acul. Qu'elle fut heureuse cette journée de laquelle allait dater tous mes malheurs !
Le soir, bien impatiemment attendu, vint enfin. Mais mon office de capitaine des milices exigeait de moi ce soir-là une ronde aux postes de l'Acul; cette précaution était alors impérieusement commandée par les révoltes de noirs qui avaient eu lieu aux mois précédents de juin et de Juillet. Mon oncle fut le premier a me rappeler mon devoir; il me fallut me résigner. J'endossai mon uniforme, et je partis.
Vers minuit, j'aperçus à l'horizon une lueur rougeâtre s'élever et s'étendre du côté du Cap.
Les soidats et moi l'attribuâmes d'abord à quelque incendie accidentel; mais un moment après, les flammes devinrent si apparentes, !a fumée, poussée par ie vent, grossit et s'épaissit à un tel point que je repris prompternent le chemin du fort pour donner l'alarme et envoyer des secours. En passant près des cases de nos noirs, je fus surpris de l'agitation extraordinaire qui y régnait. La plupart étaient encore eveillés et parlaient avec la plus grande vivacité. Un nom bizarre, Bug-Jargal, prononcé avec respect, revenait souvent au milieu de leur jargon inintelligible. Je saisis pourtant quelques paroles, dont le sens me parut être que ies noirs de la plaine du nord étaient en pleine révolte, et livraient aux flammes les habitations et les plantations situées de l'autre côté du Cap. En traversant un fond marécageux, je heurtai du pied un amas de haches et de pioches cachées dans les joncs et les mangliers. Justement inquiet, je fis sur-le-champ mettre sous les armes les milices de l'Acul, et j'ordonnai de surveiller les esclaves; tout rentra dans le calme.
Vers les deux heures du matin, mon oncle m'ordonna de laisser dans I'Acul une partie des milices sous les ordres du lieutenant, et de prendre avec le reste des soldats le chemin du Cap.
Je n'oublierai jamais l'aspect de cette ville, quand j'en approchai. Les flammes, qui dévoraient les plantations autour d'elle, y répandaient une sombre lumière, obscurcie par des torrents de fumée que le vent chassait dans les rues...
C'était un spectacle affreux et imposant que de voir d'un côté les pâles habitants exposant encore leur vie pour disputer au fléau terrible l'unique toit qui allait leur rester de tant richesses; tandis que, de l'autre, les navires (de la rade), redoutant le même sort, et favorisés du moins par ce vent si funeste aux malheureux colons s'éloignaient à pleines voiles sur une mer teinte des feux sanglants de l'incendie.
Chapitre XVI
Je me rendis à l'hôtel du gouverneur.
Différentes personnalités y délibéraient tumultueusement.
- Monsieur le gouverneur, disait un membre de l'assemblée, il y a longtemps que nous avions annoncé et prédit ces troubles...
- Vous le disiez sans y croire, repartit aigrement un autre membre de l'assemblée.
- Eh, messieurs! s'exclama le gouverneur. Conseillez-moi et ne vous disputez pas. Voici les rapports qui me sont parvenus. Les esclaves de cinq propriétaires se sont révoltés. Ils ont incendié les plantations et massacré les colons. Effrayés, plusieurs habitants du Cap on tué leurs esclaves...
Un colon, qui se faisait appeler le citoyen-général C***, avait déjà présidé à quelques sanglantes exécutions. Il préconisa d'horribles supplices.
- Faisons un cordon de têtes de nègres qui entoure la ville, dit-il. J'ai cinq cent esclaves non révoltés. Je les offre!
- Hou? hou? c'est abominable? C'est horrible! crièrent quelques voix.
- Morbleu? quels maudits bavards! dit M. de Rouvray, l'un des principaux propriétaires de l'île. Ce qu'il faut faire, c'est battre la générale et marcher sur les rebelles avec tous nos soldats.
- Vous êtes dans le vrai, M. de Rouvray, dit le gouverneur. Voici comment nous allons procéder...
Il exposa les mesures qu'il entendait appliquer. Quant à moi, je fus prié de rallier ma troupe et de reprendre le chemin de l'Acul.
Chapitre XVII
Le jour commençait à poindre. J'étais encore sur la place d'armes lorsque j'appris que la révolte avait gagné les plaines de l'Acul, et que les noirs assiégeaient le fort Galifet, où s'étaient enfermés les milices et les colons. Il faut vous dire que ce fort Galifet était fort peu de chose; on appelait fort à Saint-Domingue tout ouvrage en terre.
Il n'y avait pas un moment à perdre. Je fis prendre des chevaux à ceux de mes soldats pour qui je pus en trouver; et, guidé par le dragon, j'arrivai sur les domaines de mon oncle vers dix heures du matin.

Enfin un tournant de la route nous laissa voir le fort Galifet. Le drapeau tricolore flottait encore sur la plate-forme, et un feu bien nourri couronnait le contour des murs. Je poussai un cri de joie.
- Au galop, piquez des deux! lâchez les brides! criai-je à mes camarades.
Et, redoublant de vitesse, nous nous dirigeâmes vers le fort, au bas duquel on apercevait la maison de mon oncle, portes et fenêtres brisées, mais debout encore, et rouge des reflets de l'embrasement, qui ne l'avait pas atteinte, parce que le vent soufflait de la mer et qu'elle est isolée des plantations.
Une multitude de nègres, embusqués dans cette maison, se montraient à la fois à toutes les croisées et jusque sur le toit; et les torches, les piques, les haches, brillaient au milieu des coups de fusil qu'ils ne cessaient de tirer contre le fort, tandis qu'une autre foule de leurs camarades montait, tombait et remontait sans cesse autour des murs assiégés qu'ils avaient chargés d'échelles. Ce flot de noirs, toujours repoussé et toujours renaissant sur ces urailles grises, ressemblait de loin à un essaim de fourmis essayant de gravir l'écaille d'une grande tortue, et dont le lent animal se débarrassait par une secousse d'intervalle en intervalle.
Nous approchions du fort...
Les regards fixés sur le drapeau qui le dominait, j'encourageai mes soldats au nom de leurs familles renfermées comme la mienne dans ces murs que
nous allions secourir. Une acclamation générale me répondit, et, formant mon petit escadron, je me préparai à donner le signal de charger le troupeau assiégeant.
En ce moment un grand cri s'éleva de l'enceinte du fort, un tourbillon de fumée enveloppa l'édifice tout entier, roula quelque temps ses plis autour des murs, d'où s'échappait une rumeur pareille au bruit d'une fournaise, et, en s'éclaircissant nous laissa voir le fort Galifet surmonté d'un drapeau rouge. - Tout était fini.
Chapitre XVIII
Je ne vous dirai pas ce qui se passa en moi à cet horrible spectacle. Le fort pris, ses défenseurs égorgés, vingt familles massacrées, tout ce désastre général, je l'avouerai à ma honte, ne m'occupa pas un instant. Marie perdue pour moi ! perdue pour moi peu d'heures après celle qui me l'avait donnée pour jamais ! perdue pour moi par ma faute, puisque, si je ne l'avais pas quittée la nuit précédente pour courir au Cap sur l'ordre de mon oncle, j'aurais pu du moins la défendre ou mourir près d'elle et avec elle, ce qui n'eût, en quelque sorte, pas été la perdre ! Ces pensées de désolation égarèrent ma douleur jusqu'à la folie. Mon désespoir était du remords.
Cependant mes compagnons, exaspérés, avaient crié : vengeance ! nous nous étions précipités le sabre aux dents, les pistolets aux deux poings, au milieu des insurgés vainqueurs. Quoique bien supérieurs en nombre, les noirs fuyaient à notre approche, mais nous les voyions distinctement à droite et à gauche, devant et derrière nous, massacrant les blancs et se hâtant d'incendier le fort. r
Notre fureur s'accroissait de leur lâcheté.
A une poterne du fort, Thadée, couvert de blessures, se présenta devant moi.
— Mon capitaine, me dit-il, votre Pierrot est un sorcier, un obi, comme disent ces damnés nègres, ou au moins un diable. Nous tenions bon ; vous arriviez, et tout était sauvé, quand il a pénétré dans le fort, je ne sais par où, et voyez! — Quant à monsieur votre oncle, à sa famille, à madame...
— Marie ! interrompis-je, où est Marie ?
En ce moment un grand noir sortit de derrière une palissade enflammée, emportant une jeune femme qui criait et se débattait dans ses bras.
La jeune femme était Marie, le noir était Pierrot.
- Perfide lui criai-Je.
Je dirigeai un pistolet vers lui; un des esclaves révoltés se jeta au-devant de la balle, et tomba mort. Pierrot se retourna, et parut m'adresser quelques paroles; puis il s'enfonça avec sa proie au milieu des touffes de cannes embrasées. Un instant après, un chien énorme passa à sa suite, tenant dans sa gueule un berceau, dans lequel était le dernier enfant de mon oncle. Je reconnus aussi le chien; c'était Rask. Transporté de rage, je déchargeai mon second pistolet : mais je le manquai.
Je me mis à courir comme un insensé sur sa trace; mais ma double course nocturne, tant d'heures passées sans prendre de repos et de nourriture, mes craintes pour Marie, le passage subit du comble du bonheur au dernier terme du malheur, toutes ces violentes émotions de l'âme m'avaient épuisé plus encore que les fatigues du corps. Après quelques pas je chancelai; un nuage se répandit sur mes yeux, et je tombai évanoui.
Chapitre XIX
Quand je me réveillai, j'étais dans la maison dévastée de mon oncle et dans les bras de Thadée. Cet excellent Thadée fixait sur moi des yeux pleins d'anxiété.
-- Victoire ! cria-t-il dès qu'il sentit mon pouls se ranimer sous sa main, victoire ! les nègres sont en déroute, et le capitaine est ressuscité !
J'interrompis son cri de joie par mon éternelle question :
— Où est Marie ?
Je n'avais point encore rallié mes idées; il ne me restait que le sentiment et non le souvenir de mon malheur. Thadée baissa la tête. Alors toute ma mémoire me revint ; je me retraçai mon horrible nuit de noces, et le grand nègre emportant Marie dans ses bras à travers les flammes s'offrit à moi infernale vision. L'affreuse lumière qui venait d'éclater dans la colonie, et de montrer à tous les blancs des ennemis dans leurs esclaves, me fit voir dans ce Pierrot, si bon, si généreux, si dévoué, qui me devait trois fois la vie, un ingrat, un monstre, un rival! L'enlèvement de ma femme, la nuit même de notre union, me prouvait ce que j'avais d'abord soupçonné, et je reconnus enfin clairement que le chanteur du pavillon n'était autre que l'exécrable ravisseur de Marie. Pour si peu d'heures, que de changements!
Thadée me dit qu'il avait vainement poursuivi Pierrot et son chien ; que les nègres s'étaient retirés, quoique leur nombre eût pu facilement écraser ma faible troupe, et que l'incendie des propriétés de ma famille continuait sans qu'il fût possible de l'arrêter.
Je lui demandai si l'on savait ce qu'était devenu mon oncle, dans la chambre duquel on m'avait apporté. Il me prit la main en silence, et, me conduisant vers l'alcôve, il en tira les rideaux.
Mon malheureux oncle était là, gisant sur son lit ensanglanté, un poignard profondément enfoncé dans le cœur. Au calme de sa figure, on voyait qu'il avait été frappé dans le sommeil. La couche du nain Habibrah, qui dormait habituellement à ses pieds, était aussi tachée de sang, et les mêmes souillures se faisaient remarquer sur la veste chamarrée du pauvre fou, jetée à terre à quelques pas du lit.
Je ne doutai pas que le bouffon ne fût mort victime de son attachement connu pour mon oncle, et n'eût été massacré par ses camarades, peut-être en défendant son maître. Je me reprochai amèrement ces préventions qui m'avaient fait porter de si faux jugements sur Habibrah et sur Pierrot; je mêlai aux larmes que m'arracha la fin prématurée de mon oncle quelques regrets pour son fou. D'après mes ordres, on rechercha son corps, mais en vain. Je supposai que les nègres avaient emporté et jeté le nain dans les flammes ; et j'ordonnai que, dans le service funèbre de mon beau-père, des prières fussent dites pour le repos de l'âme du fidèle Habibrah.
Chapitre XX
Ces émotions m'avaient brisé, je dus garder la chambre.
Pendant ce temps, l'insurrection faisait des progrès effrayants. Des bandes sanguinaires, commandées par Biassou, par Jean-François et par Boukmann, parcouraient la région, des bords de la Limonade à Limbé. Les nègres du Morne-Rouge avaient pour chef un nommé Bug-Jargal. Le caractère généreux de ce dernier contrastait d'une manière singulière avec la férocité des trois autres.
Dix jours plus tard, je pus enfin me rendre au Cap, auprès du gouverneur.
- Monsieur le gouverneur, lui dis-je, j'entre en convalescence, je suis à votre service.
- Je vais vous donner un poste à défendre.
- S'il vous plaît, monsieur le gouverneur, c'est dans une colonne mobile que je voudrais m'engager.
Ma requête fut acceptée.
Chapitre XXI
Les bandes s'étaient repliées vers les montagnes. Nous les poursuivîmes. Quelquefois notre marche était arrêtée par des embrasements qui des champs cultivés s'étaient communiqués aux forêts et aux savanes.
Chapitre XXII
Le soir du troisième jour, nous entrâmes dans les gorges de la Grande-Rivière.
Nous assîmes notre camp sur un mornet dominé de tous côtés par des rochers à pic, couverts d'épaisses forêts. La Grande-Rivière coulait derrière le camp; resserrée entre deux côtes, elle était dans cet endroit étroite et profonde.
Le soleil cessa bientôt de dorer la cime aiguë des monts lointains du Dondon. Tout à coup le redoutable chant d'Oua-Nassé se fit entendre sur nos têtes. C'étaient les hommes de Biassou.
Le danger était imminent. Les chefs s'éveillant en sursaut coururent rassembler leurs soldats : le tambour battit la générale; la trompette sonna l'alarme; nos lignes se formèrent en tumulte, et les révoltés, au lieu de profiter du désordre où nous étions, immobiles, nous regardaient en chantant Oua-Nassé.
Un noir gigantesque parut seul sur le plus élevé des pics secondaires qui encaissent la Grande-Rivière;

une plume couleur de feu flottait sur son front; une hache était dans sa main droite, un drapeau rouge dans sa main gauche; je reconnus Pierrot! Si une carabine se fût trouvée à ma portée, la rage m'aurait peut-être fait commettre une lâcheté. Le noir répéta le refrain d'Oua-Nassé, planta son drapeau sur le pic, lança sa hache au milieu de nous, et s'engloutit dans les flots du fleuve. Un regret s'éleva en moi, car je crus qu'il ne mourrait plus de ma main.
Alors les noirs commencèrent à rouler sur nos colonnes d'énormes quartiers de rochers; une grêle de balles et de flèches tomba sur le mornet. Nos soldats, furieux de ne pouvoir atteindre les assaillants, expiraient en désespérés, écrasés par les rochers, criblés de balles ou percés de flèches. Une horrible confusion régnait dans l'armée. Soudain un bruit affreux parut sortir du milieu de la Grande-Rivière. Une scène extraordinaire s'y passait. Les dragons jaunes, extrêmement maltraités par les masses que les
rebelles poussaient du haut des montagnes, avaient conçu l'idée de se réfugier, pour y échapper, sous les voûtes flexibles de liane dont le fleuve était couvert. Thadée avait le premier mis en avant ce moyen, d'ailleurs ingénieux...
Ici le narrateur fut soudainement interrompu.
Chapitre XXIII
Il y avait plus d'un quart d'heure que le sergent Thadée, le bras droit en écharpe, s'était glissé, sans être vu de personne, dans un coin de la tente.
Sensible à l'éloge de d'Auvernay, il le remercia :
- Vous êtes bien bon, mon capitaine, dit-il (...)
Eh bien oui, ajouta-t-il, ce fut moi qui proposai d'entrer sous les lianes pour empêcherr des chrétiens d'être tués par des pierres.
Mais les noirs du Morne-Rouge s'étaient cachés là...
On se battait, on jurait, on criait. Étant tout nus, ils étaient plus alertes que nous; mais nos coups portaient mieux que les leurs. Nous nagions d'un bras, et nous battions de l'autre, comme cela se pratique toujours dans ce cas-là. - Ceux qui ne savaient pas nager, dites, mon capitaine, se suspendaient d'une main aux lianes et les noirs les tiraient par les pieds. Au milieu de la bagarre, je vis un grand nègre qui se défendait comme un Belzébuth contre huit ou dix de mes camarades; je nageai là, et je reconnus Pierrot, autrement dit Bug... Mais cela ne doit se découvrir qu'après, n'est-ce pas, mon capitaine? Je reconnus Pierrot. Depuis la prise du fort, nous étions brouillés ensemble; je le saisis à la gorge; il allait se délivrer de moi d'un coup de poignard, quand il me regarda, et se rendit au lieu de me tuer; ce qui fut très malheureux, mon capitaine, car s'il ne s'était pas rendu... - Mais cela se saura plus tard(...)
D'Auverney paraissait violemment agité.
- Oui, dit-il, oui, tu as raison, mon vieux Thadée. Cette nuit-là fut une nuit fatale. Il serait tombé dans une de ces profondes rêveries qui lui étaient habituelles, si l'assemblée ne l'eût vivement pressé de continuer. Il poursuivit.
Chapitre XXIV
- Tandis que la scène que Thadée vient de décrire se passait derrière le mornet, j'étais parvenu, avec quelques-uns des miens, à grimper de broussaille en broussaille sur un pic nommé le Pic du Paon.
Bientôt une partie de notre armée se trouva avantageusement postée.
Cet aspect ébranla le courage des insurgés. Notre feu se soutenait. Des clameurs lamentables, auxquelles se mêlait le nom de Bug-Jargal, retentirent soudain dans l'armée de Biassou. Une grande épouvante s'y manifesta. Plusieurs noirs du Morne-Rouge parurent sur le roc où flottait le drapeau écarlate: ils se prosternèrent, enlevèrent l'étendard, et se précipitèrent avec lui dans les gouffres de la Grande Rivière. Cela semblait signifier que leur chef était mort ou pris.
Notre audace s'en accrut à tel point que je résolus de chasser à l'arme blanche les rebelles des rochers qu'ils occupaient encore...
Je m'élançai le premier... Et soudain je me sentis saisir par six ou sept noirs qui me désarmèrent et me lièrent avec des cordes d'écorce. Le plus vigoureux d'entre eux me chargea sur ses épaules et m'emporta vers les forêts, en sautant de roche en roche avec l'agilité d'un chamois.
Chapitre XXV
Après avoir traversé des halliers et franchi des torrents, nous arrivâmes dans une haute vallée, située dans le cœur même des mornes, dans ce qu'on appelle à Saint-Domingue les doubles montagnes.
C'était là le point de ralliement de tous les insurgés.
Le nègre dont j'étais le prisonnier m'attacha au pied d'un chêne. Ce noir appartenait à une bande du Morne-Rouge. Une idée me vint. J'avais entendu parler de la générositédu chef de cette bande, Bug-Jargal...
Je pensai donc que si je pouvais me soustraire à Biassou, j'obtiendrais peut-être de Bug-JargaI une mort sans supplices, une mort de soldat. Je demandai à ce nègre du Morne-Rouge de me conduire à son chef, Bug-JargaI. Il tressaillit.
- Bug-JargaI! dit-il en se frappant le front avec désespoir : puis passant rapidement à l'expression de la fureur, il grinça des dents et me cria en me montrant le poing : - Biassou! Biassou! - Après ce nom menaçant, il me quitta.
La colère et la douleur du nègre me rappelèrent cette circonstance du combat de laquelle nous avions conclu la prise ou la mort du chef des bandes du Morne-Rouge. Je n'en doutai plus; et je me résignai à cette vengeance de Biassou dont le noir semblait me menacer.
Chapitre XXVI
Cependant les ténèbres couvraient encore la vallée, où la foule des noirs et le nombre des feux s'accroissaient sans cesse. Un groupe de négresses vint allumer un foyer près de moi.
A leurs bijoux multicolores, je reconnus des griotes, c'est à dire des sorcières.

Leurs invocations, leurs grimaces provoquèrent chez moi ce qu'on appelle le fou rire.
Je voulais en vain le réprimer, il éclata. Ce rire, échappé à un cœur bien triste, fit naître une scène singulièrement sombre et effrayante.
Troublées dans leur mystère, les griotes s'armèrent de scies, de tenailles, de haches, de poignards, et organisèrent autour de moi une danse menaçante. L'arrivée d'un personnage assez bizarre les arrêta...
C'était un homme très gros et très petit, une sorte de nain, dont le visage était caché par un voile blanc, percé de trois trous, pour la bouche et les yeux, à la manière des pénitents. Ce voile, qui tombait sur son cou et ses épaules, laissait nue sa poitrine velue, dont la couleur me parut être celle des griffes, et sur laquelle brillait, suspendu à une chaîne d'or, le soleil d'un ostensoir d'argent tronqué. On voyait le manche en croix d'un poignard grossier passer au-dessus de sa ceinture écarlate qui soutenait un jupon rayé de vert, de jaune et de noir, dont la frange descendait jusqu'à ses pieds larges et difformes. Ses bras, nus comme sa poitrine, agitaient un bâton blanc ; un chapelet, dont les grains étaient d'adrézarach, pendait à sa ceinture, près du poignard; et son front était surmonté d'un bonnet pointu orné de sonnettes dans lequel, lorsqu'il s'approcha, je ne fus pas peu surpris de reconnaître la gorra d'Habibrah. Seulement, parmi les hiéroglyphes dont cette espèce de mitre était couverte, on remarquait des taches de sang. C'était sans doute le sang du fidèle bouffon. Ces traces de meurtre me parurent une nouvelle preuve de sa mort, et réveillèrent dans mon cœur un dernier regret.
Au moment où les griotes aperçurent cet héritier du bonnet d'Habibrah, elles s'écrièrent toutes ensemble : - L'obi ! et tombèrent prosternées. Je devinai que c'était le sorcier de l'armée de Biassou. - Basta ! Basta ! dit-il en arrivant auprès d'elles, avec une voix sourde et grave, dexaïs el prisonero de Biassu (Il suffit Il suffit! Laissez le prisonnier de Biassou) . Toutes les négresses, se relevant en tumulte, jetèrent les instruments de mort dont elles étaient chargées, et, à un geste de l'obi, elles se dispersèrent comme une nuée de sauterelles.
En ce moment le regard de l'obi parut se fixer sur moi; il tressaillit, recula d'un pas, et reporta son bâton blanc vers les griotes, comme s'il eût voulu les rappeler. Cependant, après avoir grommelé entre ses dents le mot maldicho (maudit), et dit quelques paroles à l'oreille du nègre, il se retira lentement, en croisant les bras, et dans l'attitude d'une profonde méditation.
Chapitre XXVII
Mon gardien m'apprit alors que Biassou demandait à me voir, et qu'il fallait me préparer à soutenir dans une heure une entrevue avec ce chef.
C'était sans doute encore une heure de vie. En attendant qu'elle fût écoulée, mes regards erraient sur le camp des rebelles (...)
De temps en temps, des attroupements de nègres curieux se formaient autour de moi. Tous me regardaient d'un air menaçant.
Chapitre XXVIII
Un peloton de soldats de couleur me conduisit dans une grotte.

Une lampe de cuivre à cinq becs, pendue par des chaînes à la voûte, jetait une lumière vacillante sur les parois humides de cette caverne fermée au jour. Entre deux haies de soldats mulâtres, j'aperçus un homme de couleur, assis sur un énorme tronc d'acajou, que recouvrait à demi un tapis de plumes de perroquets.
Derrière son siège se tenaient, silencieux et immobiles, deux enfants revêtus du caleçon des esclaves, et portant chacun un large éventail de plumes de paon. Ces deux enfants esclaves étaient blancs.
Deux carreaux de velours cramoisi, qui paraissaient avoir appartenu à quelque prie-Dieu de presbytère, marquaient deux places à droite et à gauche du bloc d'acajou. L'une de ces places, celle de droite, était occupée par l'obi qui m'avait arraché à la fureur des griotes. Il était assis, les jambes repliées, tenant sa baguette droite, immobile, comme une idole de porcelaine dans une pagode chinoise.

Seulement, à travers les trous de son voile, je voyais briller ses yeux flamboyants, constamment attachés sur moi.
Le chef devant lequel j'étais introduit était d'une taille moyenne. Son costume était ridicule. Il portait des bottes grises, un chapeau rond, et des épaulettes qui pendaient des deux côtés de sa poitrine.

- Je suis Biassou, me dit-il.
Je m'attendais à ce nom, mais je ne pus l'entendre de cette bouche, au milieu de ce rire féroce, sans frémir intérieurement. Mon visage pourtant resta calme et fier. Je ne répondis rien.
- Eh bien! reprit-il en assez mauvais français, est-ce que tu viens déjà d'être empalé, pour ne pouvoir plier l'épine du dos en présence de Jean Biassou, généralissime des pays conquis (...)
Je croisai les bras sur ma poitrine, et le regardai fixement. Il recommença à ricaner. Ce tic lui était familier.
- Oh ! oh ! me pareces hombre de buen corazon (Tu me parais homme de bon courage) Eh bien, écoute ce que je vais te dire. Es-tu créole ?
- Non, répondis-je, je suis français.
Mon assurance lui fit froncer le sourcil. Il reprit en ricanant :
- Tant mieux ! Je vois à ton uniforme que tu es officier. Quel âge as-tu ?
- Vingt ans.
- Quand les as-tu atteints ?
A cette question, qui réveillait en moi de bien douloureux souvenirs, je restai un moment absorbé dans mes pensées. Il la répéta vivement. Je lui répondis :
- Le jour où ton compagnon Léogri fut pendu.
La colère contracta ses traits ; son ricanement se prolongea. Il se contint cependant.
- Il y a vingt-trois jours que Léogri fut pendu, me dit-il. Français, tu lui diras ce soir, de ma part, que tu as vécu vingt-quatre jours de plus que lui. Je veux te laisser au monde encore cette journée, afin que tu puisses lui conter ce que tu as vu dans le quartier général de Jean Biassou (...)
Alors il ordonna que l'on me fit asseoir entre deux gardes dans un coin de la grotte, et, adressant un signe à quelques nègres affublés de l'habit d'aide de camp:
- Qu'on batte le rappel, que toute l'armée se rassemble autour de notre quartier général, pour que nous la passions en revue. Et vous, monsieur le chapelain, dit-il en se tournant vers l'obi, couvrez-vous de vos vêtements sacerdotaux, et célébrez pour nous et nos soldats le saint sacrifice de la messe (...)
L'intention de Biassou fut promptement exécutée. En un clin d'oeil l'intérieur de la grotte fut disposé pour cette parodie du divin mystère (...) On érigea en autel (une) caisse de sucre volée, qui fut couverte d'un drap blanc, en guise de nappe (...)
Quand les vases sacrés furent placés sur la nappe, l'obi s'aperçut qu'il manquait une croix : il tira son poignard, dont la garde horizontale présentait cette forme, et le planta debout entre le calice et l'ostensoir, devant le tabernacle. Alors, sans ôter son bonnet de sorcier et son voile de pénitent, il jeta promptement la chape volée au prieur de l'Acul sur son dos et sa poitrine nue (...)
Toute l'armée noire était maintenant rangée en carrés épais devant l'ouverture de la grotte.
Biassou ôta son chapeau et s'agenouilla devant l'autel -A genoux! cria-t-il d'une voix forte. -A genoux! répétèrent les chefs de chaque bataillon. Un roulement de tambour se fit entendre. Toutes les hordes étaient agenouillées.
Mes gardes me poussèrent rudement par les épaules, et je tombai à genoux comme les autres.
L'obi officia gravement. Les deux petits pages blancs de Biassou faisaient les offices de diacre et de sous-diacre.
La foule des rebelles, toujours prosternée, assistait à la cérémonie avec un recueillement dont le généralissime donnait le premier l'exemple. Au moment de l'exaltation, l'obi, levant entre ses mains l'hostie consacrée, se tourna vers l'armée, et cria en jargon créole: - Zoté coné bon Giu; ce li mo fe zoté voer. Blan touyé li, touyé blanc yo toute. (Vous connaissez le bon Dieu: c'est lui que je vous fais voir. Les blancs l'ont tué, tuez tous les blancs.)
A ces mots, prononcés d'une voix forte, mais qu'il me semblait avoir déjà entendue quelque part et en d'autres temps, toute la horde poussa un rugissement : ils entrechoquèrent longtemps leurs armes, et il ne fallut rien moins que la sauvegarde de Biassou pour empêcher que ce bruit sinistre ne sonnât ma dernière heure. Je compris à quels excès de courage et d'atrocité pouvaient se porter des hommes pour qui un poignard était une croix, et sur l'esprit desquels toute impression est prompte et profonde.
Chapitre XXIX
D'Auvernay poursuivit son récit :
-- La cérémonie terminée, le généralissime s'adressa à ses troupes. Je n'essaierai pas, messieurs, de vous décrire quel sombre enthousiasme se manifesta dans l'armée insurgée après l'allocution de Biassou.
Ce fut un concert discordant de cris, de plaintes, de hurlements. (... )
Les guitares, les tamtams, les tambours , les balafos, mêlaient leur bruit aux décharges de mousqueterie. C'était quelque chose d'un sabbat.
Biassou fit un signe de la main; le tumulte cessa comme par un prodige; chaque nègre reprit son rang en silence. Cette discipline, à laquelle Biassou avait plié ses égaux par le simple ascendant de la pensée et de la volonté me frappa, pour ainsi dire, d'admiration. Tous les soldats de cette armée de rebelles paraissaient parler et se mouvoir sous la main du chef, comme les touches du clavecin sous les doigts du musicien.
Chapitre XXX
Un autre spectacle excita mon attention, c'était le pansement des blessés.
L'obi remplissait dans l'armée les doubles fonctions de médecin de l'âme et de médecin du corps.
Pour ce charlatan, la guérison des malades comptait peu.
Je le vis composer un remède avec la cendre de trois ou quatre pages du missel mêlée à quelques gouttes de vin versées dans un calice.
Chapitre XXXI
Une autre scène, dont l'obi voilé était encore le principal acteur, succéda à celle-ci; le médecin avait remplacé le prêtre, le sorcier remplaça le médecin(...)
En ce moment, un homme de couleur, vêtu d'une veste et d'un pantalon blanc, coiffé d'un madras, à la manière des riches colons, arriva près de Biassou. La consternation était peinte sur sa figure.
- Eh bien? dit le généralissime à voix basse, qu'est-ce? qu'avez-vous, Rigaud?
C'était ce chef mulâtre(...) connu sous le nom de général Rigaud, homme rusé sous des dehors candides, cruel sous un air de douceur. Je l'examinai avec attention.
- Général, répondit Rigaud (et il parlait très bas, mais j'étais placé près de Biassou, et j'entendais), il y a là, aux limites du camp, un émissaire de Jean-François. Boukmann vient d'être tué dans un engagement (...)
- N'est-ce que cela? dit Biassou; et ses yeux brillaient de la secrète joie de voir diminuer le nombre des chefs,et, par conséquent, croître son importance.
- L'émissaire de Jean-François a en outre un message à vous transmettre.
- C'est bon, reprit Biassou (...)
Il ajouta :
-- Nous recevrons ce messager dans un quart d'heure. Mais avant, écoutez avec moi les prédictions du bon per.
Par ces mots de créole, le généralissime désignait l'obi, qui remplissait son office de devin.
Une foule l'entourait. Biassou lui dit :
- Monsieur le chapelain, puisque vous savez les choses à venir, il nous plairait que vous voulussiez bien lire ce qu'il adviendra de notre fortune, à nous Jean Biassou (...)
- Votre main, général, dit l'obi en se baissant pour la saisir. Empezo (je commence). La ligne de la jointure (...) vous promet des richesses et du bonheur (...)
Je ne sais pourquoi cet obi tourmentait ma pensée; quand il en eut fini avec l'éblouissant avenir du chef, je voulus le faire parler.
- Il y a encore quelqu'un dont vous n'avez point tiré l'horoscope, c'est moi ! lui dis-je (...)
Il s'avança précipitamment jusqu'auprès de moi et me dit sourdement à l'oreille (...) :
- Voyons ta main.
Je la lui présentai en le regardant en face. Ses yeux étincelaient. II parut examiner ma main.
- Ta mort est prochaine... me dit-il.
Je l'écoutai avec indifférence et mépris.
- Tu doutes de ma science, poursuivit l'obi? Écoute jusqu'au bout. Je t'ai dit l'avenir, voici du passé. Ta femme t'a été enlevée.
Je tressaillis; je voulais m'élancer de mon siège. Mes gardiens me retinrent.
- Tu n'es pas patient, reprit !e sorcier; écoute donc jusqu'à la fin (... ) Ta femme t'a été enlevée la nuit même de tes noces.
- Misérable ! m'écriai-je, tu sais où elle est ! Qui es-tu?
Je tentai encore de me délivrer et de lui arracher son voile; mais il fallut céder au nombre et à la force; et je vis avec rage le mystérieux obi s'éloigner en me disant :
- Me crois-tu maintenant? Prépare-toi à ta mort prochaine.
Chapitre XXXII
Le messager envoyé par Jean-François avait remis une dépêche à Biassou. Celui-ci en avait pris connaissance, puis il l'avait glissée dans sa poche en faisant une grimace.
Peu après, le généralissime s'était replacé sur son siège d'acajou : l'obi s'était assis à sa droite, Rigaud à sa gauche,
Quelques prisonniers furent appelés à comparaître devant cette sorte de tribunal. Biassou, qui se faisait appeler parfois le vengeur de l'humanité, décidait de la peine. C'était presque toujours la peine de mort, souvent assortie de diverses tortures.
Ainsi, Jacques Belin, charpentier de l'hôpital des Pères, au Cap, fut condamné à être scié vif entre deux planches. Biassou, qui avait été son esclave, lui lança, quand les gardes l'emmenèrent:
-- Remercie-moi, je te procure une mort de charpentier.
Chapitre XXXIII
Ce fut ensuite le tour du citoyen-général C***.
Biassou lui demanda :
- Que penserais-tu d'un blanc qui aurait proposé de ceindre la ville du Cap d'un cordon de têtes d'esclaves?...
- Je suis un fervent négrophile... Grâce ! grâce ! dit le citoyen terrifié.
Impitoyable, Biassou lui répondit :
- Prépare-toi à mourir.
Il fit un geste, et les noirs déposèrent auprès de moi le malheureux négrophile, qui, sans pouvoir prononcer une parole, était tombé à ses pieds comme foudroyé.
Chapitre XXXIV
- A ton tour à présent ! dit le chef en se tournant vers le dernier des prisonniers...
Ce colon était un sang-mêlé qui se disait blanc auprès des blancs. Mais en présence de Biassou, le malheureux répétait en se lamentant misérablement :
- Je suis un mulâtre! Je suis un des vôtres.
Biassou lui demanda de le prouver en poignardant lui-même le citoyen C***.
Le sang-mêlé se précipita sur le poignard que Biassou lui offrait.
Alors commença une horrible lutte (...)
Quand ( le citoyenC***) vit le colon fondre sur lui, et le fer briller sur sa tête, l'imminence du danger le réveilla en sursaut. Il se dressa debout; il arrêta le bras du meurtrier en criant d'une voix lamentable:
- Grâce ! grâce ! Que me voulez-vous donc? Que vous ai-je fait? (...)
- Tais-toi ! tais-toi ! cria le sang-mêlé furieux (...)
Mais l'autre hurlait (...)
Le sang-mêlé fit un dernier effort pour le réduire au silence, écarta violemment les deux mains qui le retenaient, et fouilla de son poignard à travers les vêtements du citoyen C***.

L'infortuné sentit la pointe du fer, et mordit avec rage le bras qui l'enfonçait.
— Monstre ! scélérat ! tu m'assassines !
Il jeta un regard vers Biassou.
— Défendez-moi, vengeur de l'humanité !
Mais le meurtrier appuya fortement sur le poignard; un flot de sang jaillit autour de sa main et jusqu'à son visage. Les genoux du malheureux négrophile plièrent subitement, ses bras s'affaissèrent, ses yeux s'éteignirent, sa bouche poussa un sourd gémissement. Il tomba mort.
Chapitre XXXV
Cette scène, dans laquelle je m'attendais à jouer bientôt mon rôle, m'avait glacé d'horreur. Le vengeur de l'humanité avait contemplé la lutte de ses deux victimes d'un œil impassible. Quand ce fut terminé, il se tourna vers ses pages épouvantés.
- Apportez-moi d'autre tabac, dit-il; et il se remit à le mâcher paisiblement.
L'obi et Rigaud étaient immobiles, et les nègres paraissaient eux-mêmes effrayés de l'horrible spectacle que leur chef venait de leur donner.
Il restait cependant encore un blanc à poignarder, c'était moi; mon tour était venu. Je jetai un regard sur cet assassin qui allait être mon bourreau.
Mais le chef en décida autrement. Et, s'adressant au sang-mêlé :
- Allons, lui dit Biassou, c'est bien. Je suis content de toi, l'ami. Il jeta un coup d'œil sur moi, et ajouta : - Je te fais grâce de l'autre. Va-t'en.
Chapitre XXXVI
L'obi avait prédit que Boukmann mourrait en héros . Or le messager envoyé par Jean-François sait que sa mort a été peu glorieuse. Il faut donc fermer la bouche à ce nègre qui pourrait détruire l'effet des prophéties de l'obi.
Cet homme ayant décidé de participer à une revue organisée par Biassou, celui-ci le fit appeler et lui demanda :
- Comment t'appelles-tu?
- Mon nom de guerre est Vavelan; mon patron chez les bienheureux est saint Sabas, diacre et martyr...
Biassou l'interrompit :
- De quel front oses-tu te présenter à la parade, au milieu des espingoles luisantes et des baudriers blancs, avec ton sabre sans fourreau, ton caleçon déchiré, tes pieds couverts de boue ?
— Notre général, répondit le noir, ce n'est pas ma faute, j'ai été chargé par le grand-amiral Jean-François de vous porter la nouvelle de la mort du chef des marrons anglais, Boukmann ; et si mes vêtements sont déchirés, si mes pieds sont sales, c'est que j'ai couru à perdre haleine pour vous l'apporter plus tôt ; mais on m'a retenu au camp, et...
Biassou fronça le sourcil.

— Il ne s'agit point de cela, gavacho ! mais de ton audace d'assister à la revue dans ce désordre. Recommande ton âme à saint Sabas, diacre et martyr, ton patron. Va te faire fusiller !
Ici j'eus encore une nouvelle preuve du pouvoir moral de Biassou sur les rebelles. L'infortuné, chargé d'aller lui-même se faire exécuter, ne se permit par un murmure : il baissa la tête, croisa les bras sur sa poitrine, salua trois fois son juge impitoyable, et, après s'être agenouillé devant l'obi, qui lui donna gravement une absolution sommaire, il sortit de la grotte. Quelques minutes après, une détonation de mousqueterie annonça à Biassou que le nègre avait obéi et vécu.
Le chef, débarrassé de toute inquiétude, se tourna alors vers Rigaud, l'œil étincelant de plaisir, et avec un ricanement de triomphe qui semblait dire : — Admirez !
Chapitre XXXVII
Cependant la revue continuait (...)
En passant tour à tour devant la grotte, les bandes inclinaient leur bannière, et Biassou rendait le salut. Il adressait à chaque troupe quelque réprimande ou quelque éloge; et chaque parole de sa bouche, sévère ou flatteuse, était recueillie par les siens avec un respect fanatique et une sorte de crainte superstitieuse.
Ce flot de barbares et de sauvages passa enfin. J'avoue que la vue de tant de brigands, qui m'avait distrait d'abord, finissait par me peser. Cependant le jour tombait, et, au moment où les derniers rangs défilèrent, le soleil ne jetait plus qu'une teinte de cuivre rouge sur le front granitique des montagnes de l'orient.
Chapitre XXXVIII
Quand la revue fut terminée, (Biassou) m'adressa la parole :
- Jeune homme, me dit-il, tu as pu juger à ton aise de mon génie et de ma puissance. Voici que l'heure est venue pour toi d'en aller rendre compte à Léogri (...) Mais il ne tient qu'à toi qu'elle ne vienne pas.
- Comment ! m'écriai-je étonné : que veux-tu dire.
- Oui, continua Biassou, ta vie dépend de toi; tu peux la sauver si tu veux.
Cet accès de clémence me parut un prodige.
- Écoute, me dit encore le généralissime, en tirant de la poche de sa veste la dépêche de Jean-François : Boukmann vient de périr dans un combat, nos affaires vont mal. En conséquence, nous pensons qu'il conviendrait de traiter avec le gouverneur et l'assemblée coloniale. Voici la lettre que nous adressons à l'assemblée à ce sujet : écoute!
Il me lut un très long texte, confus, insipide, ridicule.
- Tu vois, ajouta-t-il après la lecture de cette pièce de diplomatie nègre, tu vois que nous sommes pacifiques. Mais ni Jean-François, ni moi, n'avons été élevés dans les écoles des blancs, où l'on apprend le beau langage. Tu parais avoir appris cette science frivole qui nous manque. Corrige les fautes qui pourraient, dans notre dépêche, prêter à rire aux blancs. A ce prix, je t'accorde la vie.
Je refusai son offre.
Il parut surpris.
- Comment? s'écria-t-il, tu aimes mieux mourir que de redresser quelques traits de plume sur un morceau de parchemin .
- Oui, lui répondis-je.
Ma résolution semblait l'embarrasser. Il me dit après un instant de rêverie :
- Écoute bien, jeune fou, je suis moins obstiné que toi. Je te donne jusqu'à demain pour te décider à m'obéir; demain, au coucher du soleil, tu seras ramené devant moi. Pense alors à me satisfaire. Adieu, la nuit porte conseil. Songes-y bien, chez nous la mort n'est pas seulement la mort.
Le sens de ces dernières paroles, accompagnées d'un rire affreux, n'était pas équivoque; et les tourments que Biassou avait coutume d'inventer pour ses victimes achevaient de l'expliquer.
- Candi, ramenez le prisonnier, poursuivit Biassou; confiez-en la garde aux noirs du Morne- Rouge; je veux qu'il vive encore un tour de soleil, et mes autres soldats n'auraient peut-être pas la patience d'attendre que les vingt-quatre heures fussent écoulées.
Le mulâtre Candi, qui était le chef de sa garde, me fit lier les bras derrière le dos. Un soldat prit l'extrémité de la corde, et nous sortîmes de la grotte.
Chapitre XXXIX
Pour celui qui a toujours été heureux, le désespoir commence par la stupeur (...) Si cette position violente de l'âme se prolonge, elle dérange l'équilibre de la pensée et devient folie, état peut-être heureux, dans lequel la vie n'est plus pour l'infortuné qu'une vision, dont il est lui-même le fantôme.
Chapitre LX
Les gardes de Biassou me remirent aux nègres du Morne-Rouge.
Sans opposer de résistance je me laissai lier par la ceinture au tronc d'un arbre. Quand la nuit fut venue, l'accablement physique dans lequel je me trouvais ne contribua pas peu aux vagues rêveries qui égarèrent ma pensée. Il me semblait lutter contre un cauchemar affreux. Mon cœur revenait sans cesse à Marie. Je m'interrogeais avec angoisse sur son sort... L'enchaînement douloureux de mes idées ramenait alors Pierrot devant moi, et la rage me rendait presque insensé; je me haïssais, je me maudissais, je me méprisais pour avoir un moment uni mon amitié pour Pierrot à mon amour pour Marie.
Toutes ces émotions m'agitaient au milieu d'un demi-sommeil dans lequel l'épuisement m'avait plongé. Je ne sais combien de temps il dura; mais j'en fus soudainement arraché par le retentissement d'une voix mâle qui chantait distinctement, mais de loin : Yo que soy contrabandista (...) Je pensai que cette voix était une illusion du sommeil, mais elle recommença, et chanta le couplet d'une romance espagnole (...)
Cette fois, il n'y avait plus de rêve. C'était la voix de Pierrot! Un moment après, elle s'éleva encore dans l'ombre et le silence, et fit entendre pour la deuxième fois, presque à mon oreille, l'air connu: Yo que soy contrabandista.

Un dogue vint joyeusement se rouler à mes pieds, c'était Rask. Je levai les yeux. Un noir était devant moi, et la lueur du foyer projetait à côté du chien son ombre colossale; c'était Pierrot. La vengeance me transporta; la surprise me rendit immobile et muet. Je ne dormais pas. Les morts revenaient donc! Ce n'était plus un songe, mais une apparition. Je me détournai avec horreur. A cette vue, sa tête tomba sur sa poitrine.
- Frère, murmura-t-il à voix basse, tu m'avais promis de ne jamais douter de moi quand tu m'entendrais chanter cet air; frère, dis, as-tu oublié ta promesse?
La colère me rendit la parole.
- Monstre! m'écriai-je, je te retrouve donc enfin; bourreau, assassin de mon oncle, ravisseur de Marie, oses-tu m'appeler ton frère? Tiens, ne m'approche pas!
J'oubliais que j'étais attaché de manière à ne pouvoir faire presque aucun mouvement. J'abaissai comme involontairement les yeux sur mon côté pour y chercher mon épée. Cette intention visible le frappa. Il prit un air ému, mais doux.
- Non, dit-il, non, je n'approcherai pas. Tu es malheureux, je te plains; toi, tu ne me plains pas, quoique je sois plus malheureux que toi.
Je haussai les épaules, il comprit ce reproche muet. Il me regarda d'un air rêveur.
- Oui, tu as beaucoup perdu; mais crois-moi,j'ai perdu plus que toi.
Cependant ce bruit de voix avait réveillé les nègres qui me gardaient. Apercevant un étranger, ils se levèrent précipitamment en saisissant leurs armes; mais dès que leurs regards se furent arrêtés sur Pierrot, ils poussèrent un cri de surprise et de joie, et tombèrent prosternés en battant la terre de leurs fronts.
Mais les respects que ces nègres rendaient à Pierrot, les caresses que Rask portait alternativement de son maître à moi, en me regardant avec inquiétude, comme étonné de mon froid accueil, rien ne faisait impression sur moi en ce moment. J'étais tout entier à l'émotion de ma rage, rendue impuissante par les liens qui me chargeaient.
- Oh! m'écriai-je enfin, en pleurant de fureur sous les entraves qui me retenaient, oh! que je suis malheureux! Je regrettais que ce misérable se fût fait justice à lui-même; je le croyais mort, et je me désolais pour ma vengeance. Et maintenant le voilà qui vient me narguer lui-même; il est là, vivant, sous mes yeux, et je ne puis jouir du bonheur de le poignarder! Oh! qui me délivrera de ces exécrables nœuds?
Pierrot se retourna vers les nègres, toujours en adoration devant lui.
- Camarades, dit-il, détachez le prisonnier.
Chapitre LXI
II fut promptement obéi. Mes six gardiens coupèrent avec empressement les cordes qui m'entouraient. Je me levai debout et libre, mais je restai immobile; l'étonnement m'enchaînait à son tour.
- Ce n'est pas tout, reprit alors Pierrot; et, arrachant le poignard de l'un de ses nègres, il me le présenta en disant : - Tu peux te satisfaire. A Dieu ne plaise que je te dispute le droit de disposer de ma vie! Tu l'as sauvée trois fois; elle est bien à toi maintenant; frappe, si tu veux frapper.
Il n'y avait ni reproche ni amertume dans sa voix. Il n'était que triste et résigné.
Cette voie inattendue ouverte à ma vengeance par celui même qu'elle brûlait d'atteindre avait quelque chose de trop étrange et de trop facile. Je sentis que toute ma haine pour Pierrot, tout mon amour pour Marie ne suffisaient pas pour me porter à un assassinat; d'ailleurs, quelles que fussent les apparences, une voix me criait au fond du cœur qu'un ennemi et un coupable ne vient pas de cette manière au-devant de la vengeance et du châtiment. Vous le dirai-je enfin? il y avait dans le prestige impérieux dont cet être extraordinaire était environné quelque chose qui me subjuguait moi-même malgré moi dans ce moment. Je repoussai le poignard.
- Malheureux? lui dis-je, je veux bien te tuer dans un combat, mais non t'assassiner. Défends-toi!
- Que je me défende! répondit-il étonné; et contre qui?
- Contre moi!
Il fit un geste de stupeur.
- Contre toi! C'est la seule chose pour laquelle je ne puisse t'obéir. Vois-tu Rask? je puis bien l'égorger, il se laissera faire; mais je ne saurais le contraindre à lutter contre moi, il ne me comprendrait point. Je ne te comprends pas; je suis Rask pour toi.
Il ajouta après un silence :
- Je vois la haine dans tes yeux, comme tu l'as pu voir un jour dans les miens. Je sais que tu as éprouvé bien des malheurs, ton oncle massacré, tes champs incendiés, tes amis égorgés; on a saccagé tes maisons, dévasté ton héritage; mais ce n'est pas moi, ce sont les miens. Écoute, je t'ai dit un jour que les tiens m'avaient fait bien du mal; tu m'as répondu que ce n'était pas toi; qu'ai-je fait alors?
Son visage s'éclaircit; il s'attendait à me voir tomber dans ses bras. Je le regardai d'un air farouche.
- Tu désavoues tout ce que m'ont fait les tiens, lui dis-je avec l'accent de la fureur, et tu ne parles pas de ce que tu m'as fait, toi!
- Quoi donc? demanda-t-il.
Je m'approchai violemment de lui, et ma voix devint un tonnerre :
- Où est Marie? qu'as-tu fait de Marie?
A ce nom un nuage passa sur son front; il parut un moment embarrassé. Enfin, rompant le silence :
- Maria! répondit-il. Oui, tu as raison... Mais trop d'oreilles nous écoutent
Son embarras, ces mots : Tu as raison, rallumèrent un enfer dans mon coeur. Je crus qu'il éludait ma question. En ce moment, il me regarda avec son visage ouvert, et me dit avec une émotion profonde :
- Ne me soupçonne pas, je t'en conjure. Je te dirai tout cela ailleurs. Tiens, aime-moi comme je t'aime, avec confiance.
Il s'arrêta un instant pour observer l'effet de ses paroles, et ajouta avec attendrissement :
- Puis-je t'appeler frère?
Mais ma colère jalouse avait repris toute sa violence, et ces paroles tendres, qui me parurent hypocrites, ne firent que l'exaspérer.
- Oses-tu bien me rappeler ce temps? m'écriai-je, misérable ingrat!
Il m'interrompit. De grosses larmes brillaient dans ses yeux.
- Ce n'est pas moi qui suis ingrat!
- Eh bien, parle! repris-je avec emportement. Qu'as-tu fait de Marie?
- Ailleurs, ailleurs! me répondit-il. Ici nos oreilles n'entendent pas seules ce que nous disons. Au reste, tu ne me croirais pas sans doute sur parole, et puis le temps presse. Voilà qu'il fait jour, et il faut que je te tire d'ici. Écoute, tout est fini puisque tu doutes de moi, et tu feras aussi bien de m'achever avec un poignard : mais attends encore un peu avant d'exécuter ce que tu appelles ta vengeance; je dois d'abord te délivrer. Viens avec moi trouver Biassou.
Cette manière d'agir et de parler cachait un mystère que je ne pouvais comprendre. Malgré toutes mes préventions contre cet homme, sa voix faisait toujours vibrer une corde dans mon cœur. En l'écoutant, je ne sais quelle puissance me dominait. Je me surprenais balançant entre la vengeance et la pitié, la défiance et un aveugle abandon. Je le suivis.
Chapitre LXII
Loin de chercher à nous arrêter, les noirs et les mulâtres se prosternaient sur notre passage.

Arrivés à la ligne de gardes qui veillait devant la grotte de Biassou, le mulâtre Candi, leur chef, s'inclina jusqu'à terre.
Le respect des simples soldats nègres pour Pierrot ne m'avait pas étonné; mais en voyant Candi, l'un de leurs principaux officiers, s'humilier ainsi devant l'esclave de mon oncle, je commençai à me demander quel pouvait être cet homme dont l'autorité semblait si grande. Ce fut bien autre chose quand je vis le généralissime (...) s'incliner humblement devant mon compagnon, et lui offrir son propre trône d'acajou. Pierrot refusa.
- Jean Biassou, dit-il, je ne suis pas venu vous prendre votre place, mais simplement vous demander une grâce.
- Alteza, répondit Biassou en redoublant ses salutations., vous savez que vous pouvez disposer de tout ce qui dépend de Jean Biassou, de tout ce qui appartient à Jean Biassou, et de Jean Biassou lui-même.
Ce titre d'alteza, qui équivaut à celui d'altesse ou de hautesse, donné à Pierrot par Biassou, accrut encore mon étonnement.
- Je n'en veux pas tant, reprit vivement Pierrot; je ne vous demande que la vie et la liberté de ce prisonnier.
Il me désignait de la main. Biassou parut un moment interdit; cet embarras fut court.
- Alteza, dit le généralissime, cet homme ne dépend pas de moi, il appartient à mes soldats...
- Eh bien, quels motifs de haine peuvent-ils avoir contre lui?
- Ils veulent venger sur lui la mort de Boukmann, qui vient d'être tué par les troupes du gouvernement...
- Écoutez - moi, Jean Biassou, dit Pierrot. Prisonnier au camp des blancs, d'où j'ai réussi à m'échapper, j'ignorais la mort de Boukmann, que vous m'apprenez. Mais cette mort est un juste châtiment du ciel pour ses crimes...
Biassou, qui écoutait avec un sombre respect, fit une exclamation de surprise.
- Boukmann a commis des atrocités! poursuivit Pierrot. Ces cruautés perdront notre juste cause!... Pourquoi ces massacres qui contraignent les blancs à la férocité?...
L'éclat de son regard, l'accent de sa voix donnaient à ses paroles une force de conviction et d'autorité impossible à reproduire.
Chapitre LXIII
Biassou demeura un moment pensif, puis s'écria, donnant à {'expression de ses traits le plus de franchise qu'il put :
- Allons, alteza, je veux vous prouver quel est mon désir de vous plaire. Permettez-moi seulement de dire deux mots en secret au prisonnier; il sera libre ensuite de vous suivre.
- Vraiment? qu'à cela ne tienne, répondit Pierrot en s'éloignant de quelques pas.
Biassou m'entraîna dans un coin de la grotte et me dit à voix basse :
- Je ne puis t'accorder ia vie qu'à une condition; tu la connais, y souscris-tu?
II me montrait la dépêche de Jean-François. Un consentement m'eût paru une bassesse.
- Non, lui dis-je.
Je ne souhaitais qu'un moment de liberté.
- Qu'est-ce que cela? dit Biassou (...) Tu désires un moment de liberté, c'est la seule chose que je puisse t'accorder. Je te laisserai libre de le suivre ; donne-moi seulement d'abord ta parole d'honneur de venir te remettre dans mes mains deux heures avant le coucher du soleil. - Tu es français, n'est-ce pas?
- Vous le dirai-je, messieurs? la vie m'était à charge; je répugnais d'ailleurs à la recevoir de ce Pierrot, que tant d'apparences désignaient à ma haine (...) Je ne désirais réellement que quelques heures de liberté pour achever, avant de mourir, d'éclaircir le sort de ma bien-aimée Marie et le mien. La parole que Biassou, confiant en l'honneur français, me demandait était un moyen sûr et facile d'obtenir encore un jour; je la donnai.
Après m'avoir lié de la sorte, le chef se rapprocha de Pierrot.
- Alteza, dit-il d'un ton obséquieux, le prisonnier blanc est à vos ordres; vous pouvez l'emmener; il est libre de vous accompagner.
Je n'avais jamais vu autant de bonheur dans les yeux de Pierrot.
Chapitre LXIV
Il me tardait d'être seul avec Pierrot (...)
Nous avions traversé les triples haies de noirs prosternés sur notre passage(...) Rask, joyeux nous devançait, puis revenait à nous; Pierrot marchait avec rapidité; je l'arrêtai brusquement.
- Écoute, lui dis-je, il est inutile d'aller plus loin. Les oreilles que tu craignais ne peuvent plus nous entendre; parle, qu'as-tu fait de Marie?
Une émotion concentrée faisait haleter ma voix. Il me regarda avec douceur (et dit) :
- Rien ne peut donc dissiper tes doutes sur ma foi! - Tu le sauras bientôt.
- Bientôt, monstre! répliquai-je. C'est maintenant que je veux savoir. Où est Marie? où est Marie? entends-tu? Réponds, ou échange ta vie contre la mienne. Défends-toi!
- Je t'ai déjà dit, reprit-il avec tristesse, que cela ne se pouvait pas. Le torrent ne lutte pas contre sa source; ma vie, que tu as sauvée trois fois, ne peut combattr contre ta vie. Je le voudrais d'ailleurs, que la chose serait impossible. Nous n'avons qu'un poignard pour nous deux.
En parlant ainsi il tira un poignard de sa ceinture et me le présenta.
- Tiens, dit-il.
J'étais hors de moi. Je saisis le poignard et le fis briller sur sa poitrine. Il ne songeait pas à s'y soustraire.
- Misérable, lui dis-je, ne me force point à un assassinat. Je te plonge cette lame dans le coeur, si tu ne me dis pas où est ma femme à l'instant.
Il me répondit sans colère :
_ Tu es, le maître. Mais, je t'en prie à mains jointes, laisse-moi encore une heure de vie, et suis-moi (...)
Son accent avait une expression ineffable de persuasion et de douleur (...)
- Allons dis-je, je t'accorde ce sursis d'une heure; je te suivrai.
Je voulus lui rendre le poignard.
- Non, répondit-il, garde-le, tu te défies de moi. Mais viens, ne perdons pas de temps.
Chapitre LXV
Nous nous enfonçâmes dans une forêt vierge. Au bout d'une demi-heure environ, nous débouchâmes sur une jolie savane verte, arrosée d'une eau de roche, et bordée par la lisière fraîche et profonde des grands arbres centenaires de la forêt. Une caverne, dont une multitude de plantes grimpantes, la clématite, la liane, le jasmin, verdissaient le front grisâtre, s'ouvrait sur la savane. Rask allait aboyer, Pierrot le fit taire d'un signe, et, sans dire une parole, m'entraîna par la main dans la caverne.
Une femme, le dos tourné à la lumière, était assise dans cette grotte, sur un tapis de sparterie. Au bruit de nos pas, elle se retourna. - Mes amis, c'était Marie?
Elle était vêtue d'une robe blanche comme le jour de notre union, et portait encore dans ses cheveux la couronne de fleurs d'oranger, dernière parure virginale de la jeune épouse, que mes mains n'avaient pas détachée de son front. Elle m'aperçut, me reconnut, jeta un cri,

et tomba dans mes bras, mourante de joie et de surprise. J'étais éperdu.
A ce cri, une vieille femme qui portait un enfant dans ses bras accourut d'une deuxième chambre pratiquée dans un enfoncement de la caverne. C'était la nourrice de Marie, et le dernier enfant de mon oncle. Pierrot était allé chercher de l'eau à la source voisine. Il en jeta quelques gouttes sur le visage de Marie. Leur fraîcheur rappela !a vie; elle ouvrit les yeux.
- Léopold, dit-elle, mon Léopold!
- Marie!... répondis-je; et le reste de nos paroles s'acheva dans un baiser.
— Pas devant moi au moins ! s'écria une voix déchirante.
Nous levâmes les yeux : c'était Pierrot. Il était là, assistant à nos caresses comme à un supplice. Son sein gonflé haletait, une sueur glacée tombait à grosses gouttes de son front. Tous ses membres tremblaient. Tout à coup il cacha son visage de ses deux mains, et s'enfuit hors de la grotte en répétant avec un accent terrible : — Pas devant moi !
Marie se souleva de mes bras à demi, et s'écria en le suivant des yeux :
— Grand Dieu ! mon Léopold, notre amour paraît lui faire mal. Est-ce qu'il m'aimerait ?
Le cri de l'esclave m'avait prouvé qu'il était mon rival ; l'exclamation de Marie me prouvait qu'il était aussi mon ami.
— Marie ! répondis-je, et une félicité inouïe entra dans mon cœur en même temps qu'un mortel regret ; Marie ! est-ce que tu l'ignorais ?
— Mais je l'ignore encore, me dit-elle avec une chaste rougeur. Comment ! il m'aime ! Je ne m'en étais jamais aperçue.
Je la pressai sur mon cœur avec ivresse.
- Je retrouve ma femme et mon ami! m'écriai-je, que je suis heureux et que je suis coupable! J'avais douté de lui.
- Comment! reprit Marie étonnée, de lui! de Pierrot! Oh oui, tu es bien coupable. Tu lui dois deux fois ma vie, et peut-être plus encore, ajouta-t-elle en baissant les yeux. Sans lui le crocodile de la rivière m'aurait dévorée, sans lui les nègres... C'est Pierrot qui m'a arrachée de leurs mains, au moment où ils allaient sans doute me rejoindre à mon malheureux père!
Elle s'interrompit et pleura.
- Et pourquoi, lui demandai-je, Pierrot ne t'a-t-il pas renvoyée au Cap, à ton mari.
- Il l'a tenté, répondit-elle, mais il ne l'a pu...
- II t'a donc amenée ici?
- Oui, mon Léopold; cette grotte isolée est connue de lui seul. Il pourvoyait à tous nos besoins. Cependant, ne l'ayant pas vu depuis trois jours, je commençais à m'inquiéter, lorsqu'il est revenu avec toi. Ce pauvre ami, il a donc été te chercher?
- Oui, lui répondis-je.
- Mais comment se fait-il avec cela, reprit-elle, qu'il soit amoureux de moi? En es-tu sûr? Il était avec moi si humble, si respectueux, plus que lorsqu'il était notre esclave! Il est vrai qu'il me regardait quelquefois d'un air singulier; mais ce n'était que de la tristesse et je l'attribuais à mon malheur. Si tu savais avec quel dévouement passionné il m'entretenait de mon Léopold? Son amitié parlait de toi presque comme mon amour.
Ces explications de Marie m'enchantaient et me désolaient à la fois. Je me rappelais avec quelle cruauté j'avais traité ce généreux Pierrot et je sentais toute la force de son reproche tendre et résigné : - Ce n'est pas moi qui suis un ingrat.
En ce moment Pierrot rentra. Sa physionomie était sombre et douloureuse. On aurait dit un condamné qui revient de la torture, mais qui en a triomphé (...)
Sa figure eut quelque temps encore une expression de rudesse; il paraissait éprouver de violents combats; il fit un pas vers moi et recula, il ouvrit la bouche et se tut. Ce moment fut de courte durée; il m'ouvrit ses bras en disant:
- Puis-je à présent t'appeler frère ?
Je ne lui répondis qu'en me jetant sur son cœur.
Il ajouta, après une légère pause :
- Tu es bon, mais le malheur t'avait rendu injuste.
- J'ai retrouvé mon frère, lui dis-je; je ne suis plus malheureux; mais je suis bien coupable.
- Coupable, frère! Je l'ai été aussi, et plus que toi. Tu n'es plus malheureux; moi je le serai toujours!
Chapitre LXVI
La joie que les premiers transports de l'amitié avaient fait briller sur son visage s'évanouit; ses traits prirent une expression de tristesse singulière et énergique.
- Écoute, me dit-il d'un ton froid; mon père était roi au pays de Kakongo. Nous vivions heureux et puissants. Des européens vinrent... Frère, ils nous vendirent.
La poitrine du noir se gonfla, ses yeux étincelaient.
- Le maître du pays Kakongo eut un maître, et son fils se courba en esclave sur les sillons de Santo-Domingo. On sépara le jeune lion de son vieux père pour les dompter plus aisément. Frère, entends-tu? j'ai été vendu à différents maîtres comme une pièce de bétail.
Je frémis. Il ajouta :
- Ma femme a été prostituée à des blancs. Écoute, frère; elle est morte et m'a demandé vengeance. Te le dirai-je? continua-t-il en hésitant et en baissant les yeux, j'ai été coupable, j'en ai aimé une autre. - Mais passons! J'avais des enfants; ils ont été tués... Tous les miens me pressaient de les délivrer et de me venger. Ils m'élurent leur chef. Tu sais les malheurs qu'entraîna cette rébellion. - J'arrivai dans l'Acul la nuit même de l'insurrection. - Tu étais absent. - Ne pouvant calmer la fureur des révoltés, je parvins à sauver Maria, sa nourrice et le plus jeune de ses frères... - Frère, voilà mon crime.
De plus en plus pénétré de remords et de reconnaissance, je voulus me jeter aux pieds de Pierrot, il m'arrêta d'un air offensé.
- Allons, viens, dit-il un moment après en me prenant par la main, emmène ta femme et partons tous les cinq.
Je lui demandai avec surprise où il voulait nous conduire.
- Au camp des blancs, me répondit-il. Cette retraite n'est plus sûre. Demain, à la pointe du jour, !es blancs doivent attaquer le camp de Biassou; la forêt sera certainement incendiée. Et puis nous n'avons plus un moment à perdre; dix têtes répondent de la mienne. Nous pouvons nous hâter, car tu es libre; nous le devons, car je ne le suis pas.
Ces paroles accrurent ma surprise; je lui en demandai l'explication.
- N'as-tu pas entendu raconter que Bug-Jarga! était prisonnier? dit-il avec impatience.
- Oui, mais qu'as-tu de commun avec ce Bug-Jargal?
Il parut à son tour étonné, et répondit gravement :
- Je suis ce Bug-Jargal.
Chapitre LXVII
J'étais habitué, pour ainsi dire, à la surprise avec cet homme. Ce n'était pas sans étonnement que je venais de voir un instant auparavant l'esclave Pierrot se transformer en roi africain. Mon admiration était au comble d'avoir maintenant à reconnaître en lui le redoutable et magnanime Bug-Jargal, chef des révoltés du Morne-Rouge. Je comprenais enfin d'où venaient les respects que rendaient tous les rebelles, et même Biassou, au chef Bug-Jargal, au roi de Kakongo.
Il ne parut pas s'apercevoir de l'impression qu'avaient produites sur moi ses dernières paroles.
- L'on m'avait dit, reprit-il, que tu étais de ton côté prisonnier du camp de Biassou; j'étais venu pour te délivrer.
- Pourquoi me disais-tu donc tout à l'heure que tu n'étais pas libre?
Il me regarda, comme cherchant à deviner ce qui amenait cette question toute naturelle.
- Écoute, me dit-il, ce matin j'étais prisonnier parmi les tiens. J'entendis annoncer dans le camp que Biassou avait déclaré son intention de faire mourir avant le coucher du soleil un jeune captif nommé Léopold d'Auverney. On renforça les gardes autour de moi. J'appris que mon exécution suivrait la tienne, et qu'en cas d'évasion dix de mes camarades répondraient de moi. - Tu vois que je suis pressé.
Je le retins encore.
- Tu t'es donc échappé? lui dis-je.
- Et comment serais-je ici? Ne fallait-il pas te sauver? Ne te dois-je pas la vie? Allons, suis-moi maintenant. Nous sommes à une heure de marche du camp des blancs comme du camp de Biassou. Vois, l'ombre de ces cocotiers s'allonge, et leur tête ronde paraît sur l'herbe comme l'œuf énorme du condor. Dans trois heures le soleil sera couché. Viens, frère, le temps presse.
Dans trois heures le soleil sera couché. Ces paroles si simples me glacèrent comme une apparition funèbre. Elles me rappelèrent la promesse fatale que j'avais faite à Biassou. Hélas! en revoyant Marie, je n'avais plus pensé à notre séparation éternelle et prochaine; je n'avais été que ravi et enivré; tant d'émotions m'avaient enlevé la mémoire, et j'avais oublié ma mort dans mon bonheur. Le mot de mon ami me rejeta violemment dans mon infortune. Dans trois heures le soleil sera couché! Il fallait une bonne heure pour me rendre au camp de Biassou. - Mon devoir était impérieusement prescrit; le brigand avait ma parole, et il valait mieux encore mourir que de donner à ce barbare le droit de mépriser la seule chose à laquelle il parût se fier encore, l'honneur d'un français. L'alternative était terrible; je choisis ce que je devais choisir; mais, je l'avouerai, messieurs, j'hésitai un moment. Étais-je coupable?
Chapitre LXVIII
Enfin, poussant un soupir, je pris d'une main la main de Bug-Jargal, de l'autre celle de ma pauvre Marie, qui observait avec anxiété le nuage sinistre répandu sur mes traits.
- Bug-Jargal, dis-je avec effort, je te confie le seul être au monde que j'aime plus que toi, Marie. - Retournez au camp sans moi, car je ne puis vous suivre.
- Mon Dieu, s'écria Marie respirant à peine, quelque nouveau malheur !
Bug-JargaI avait tressailli. Un étonnement douloureux se peignait dans ses yeux.
- Frère, que dis-tu ?
La terreur qui oppressait Marie à la seule idée d'un malheur que sa trop prévoyante tendresse semblait deviner me faisait une loi de lui en cacher la réalité et de lui épargner des adieux si déchirants; je me penchai à l'oreille de Bug-Jargaî, et lui dis à voix basse :
- Je suis captif. J'ai juré à Biassou de revenir me mettre en son pouvoir deux heures avant la fin du jour; j'ai promis de mourir.
Il bondit de fureur; sa voix devint éclatante,
- Le monstre! Voilà pourquoi il a voulu t'entretenir secrètement; c'était pour t'arracher cette promesse. J'aurais dû me défier de ce misérable Biassou. Comment n'ai-je pas prévu quelque perfidie ? Ce n'est pas un noir, c'est un mulâtre.
- Qu'est-ce donc? Quelle perfidie? Quelle promesse dit Marie épouvantée; qui est ce Biassou?
- Tais-toi, tais-toi, répétai-je bas à Bug-JargaI, n'alarmons pas Marie.
- Bien me dit-il d'un ton sombre. Mais comment as-tu pu consentir à cette promesse? Pourquoi l'as-tu donnée ?
- Je te croyais ingrat, je croyais Marie perdue pour moi. Que m'importait la vie?
- Mais une promesse de bouche ne peut t'engager avec ce brigand ?
- J'ai donné ma parole d'honneur.
Il parut chercher à comprendre ce que je voulais dire.
- Ta parole d'honneur î Qu'est-ce que cela ? Vous n'avez pas bu à la même coupe? Vous n'avez pas rompu ensemble un anneau ou une branche d'érable à fleurs rouges.
- Non.
- Eh bien ! que nous dis-tu donc? Qu'est-ce qui peut t'engager.
- Mon honneur, répondis-je.
- Je ne sais pas ce que cela signifie. Rien ne te lie avec Biassou. Viens avec nous.
- Je ne puis frère, j'ai promis.
- Non! tu n'as pas promis! s'écria-t-il avec emportement; puis élevant la voix : - Sœur, joignez-vous à moi ! empêchez votre mari de nous quitter; il veut retourner au camp des nègres d'où je l'ai tiré, sous prétexte qu'il a promis sa mort à leur chef, à Biassou.
- Qu'as-tu fait ? m'écriai-je.
Il était trop tard pour prévenir l'effet de ce mouvement généreux qui lui faisait implorer pour la vie de son rival l'aide de celle qu'il aimait. Marie s'était jetée dans mes bras avec un cri de désespoir. Ses mains jointes autour de mon cou la suspendaient sur mon cœur, car elle était sans force et presque sans haleine.
- Oh ! murmurait-elle péniblement, que dit-il là, mon Léopold ? N'est-il pas vrai qu'il me trompe, et que ce n'est pas au moment qui vient de nous réunir que tu veux me quitter, et me quitter pour mourir? Réponds-moi vite ou je meurs. Tu n'as pas le droit de donner ta vie, parce que tu ne dois pas donner la mienne. Tu ne voudrais pas te séparer de moi pour ne me revoir jamais.
- Marie, repris-je, ne le crois pas; je vais te quitter en effet; il le faut; mais nous nous reverrons ailleurs.
- Ailleurs, reprit-elle avec effroi, ailleurs, où?...
- Dans le ciel ! répondis-je, ne pouvant mentir à cet ange.
Elle s'évanouit encore une fois, mais alors c'était de douleur. L'heure pressait; ma résolution était prise. Je la déposai entre les bras de Bug-Jargal, dont les yeux étaient pleins de larmes.
- Rien ne peut donc te retenir ? me dit-il. Je n'ajouterai rien à ce que tu vois. Comment peux-tu résister à Maria? Pour une seule des paroles qu'elle t'a dites, je lui aurais sacrifié un monde, et toi tu ne veux pas lui sacrifier ta mort?
- L'honneur ! répondis-je. Adieu, Bug-Jargal; adieu frère, je te la lègue.
Il me prit la main; il était pensif, et semblait à peine m'entendre.
- Frère, il y a au camp des blancs un de tes parents; je lui remettrai Maria; quant à moi, je ne puis accepter ton legs.
Il me montra un pic dont le sommet dominait toute la contrée environnante.

Sans m'arrêter au sens inconnu de ces dernières paroles, je l'embrassai; je déposai un baiser sur le front pâle de Marie, que les soins de sa nourrice commençaient à ranimer, et je m'enfuis précipitamment, de peur que son premier regard, sa première plainte ne m'enlevassent toute ma force.
Chapitre LXVIX
Je m'enfuis, je me plongeai dans la profonde forêt, en suivant la trace que nous y avions laissée, sans même oser jeter un coup d'œil derrière moi.

Quelques heures auparavant, que m'importait d'être au monde?... Mais j'étais sorti un moment du sépulcre, j'avais été enivré dans ce court moment de ce qu'il y a de plus céleste sur la terre, l'amour, le dévouement, la liberté; et maintenant il fallait brusquement redescendre au tombeau!
Chapitre L
Quand l'affaissement du regret fut passé, une sorte de rage s'empara de moi; je m'enfonçai à grands pas dans la vallée; je sentais le besoin d'abréger. Je me présentai aux avant-postes des nègres (...)
Deux d'entre eux s'emparèrent de moi, et se chargèrent de me conduire à Biassou.
J'entrai dans la grotte de ce chef. Il était occupé à faire jouer les ressorts de quelques instruments de torture dont il était entouré.
Nous restâmes un moment tous deux silencieux, nous regardant en face. Je l'observais; il m'épiait.
En ce moment Rigaud entra; il paraissait agité, et parla bas au généralissime.
- Qu'on rassemble tous les chefs de mon armée, dit tranquillement Biassou.
Un quart d'heure après, tous les chefs, avec leurs costumes diversement bizarres, étaient réunis devant la grotte. Biassou se leva.
- Écoutez, amigos! les blancs comptent nous attaquer ici, demain au point du jour. La position est mauvaise; il faut la quitter. Mettons-nous en marche au coucher du soleil, et gagnons la frontière espagnole.
Les chefs se retirèrent, munis d'instructions sur la conduite à suivre.
- Général, dit Rigaud, il faudrait expédier la dépêche de Jean-François. Nous sommes mal dans nos affaires; elle pourrait arrêter les blancs.
Biassou la tira précipitamment de sa poche.
- Vous m'y faites penser; mais il y a tant de fautes de gramaire, comme ils disent, qu'ils en riront. - Il me présenta le papier. - Écoute, veux-tu sauver ta vie. Aide-moi à refaire cette lettre; je te dicterai mes idées; tu écriras cela en style blanc.
Je fis un signe de tête négatif. Il parut impatienté.
- Est-ce non? me dit-il.
- Non ! répondis-je.
Il insista.
- Réfléchis bien.
Et son regard semblait appeler le mien sur l'attirail de bourreau avec lequel il jouait.
- C'est parce que j'ai réfléchi, repris-je, que je refuse (...) Je ne veux pas d'une vie qui servirait peut-être à sauver la tienne. Fais commencer mon supplice.
- Ah! ah! (...) tu refuses de me servir de secrétaire! aussi bien, tu as raison, car je ne t'en aurais pas moins fait mourir après. On ne saurait vivre avec un secret de Biassou; et puis, mon cher, j'avais promis ta mort à monsieur le chapelain.
Il se tourna vers l'obi, qui venait d'entrer.
- Bon per, votre escouade est-elle prête ?
Celui-ci fit un signe affirmatif.
- Avez-vous pris pour la composer des noirs du Morne-Rouge? Ce sont les seuls de l'armée qui ne soient point encore forcés de s'occuper des apprêts du départ.
L'obi répondit oui par un second signe.
Biassou alors me montra du doigt le grand drapeau noir que j'avais déjà remarqué, et qui figurait dans un coin de la grotte.
- Voici qui doit avertir les tiens du moment où ils pourront donner ton épaulette à ton lieutenant. - Tu sens que dans cet instant-là je dois déjà être en marche. - A propos, tu viens de te promener, comment as-tu trouvé les environs?
- J'y ai remarqué, répondis-je froidement, assez d'arbres pour y pendre toi et toute ta bande.
- Eh bien ! répliqua-t-il avec un ricanement forcé, il est un endroit que tu n'as sans doute pas vu, et avec lequel le bon per te fera faire connaissance. - Adieu, jeune capitaine, bonsoir à Léogri.
Il me salua avec ce rire qui me rappelait le bruit du serpent à sonnettes, fit un geste, me tourna le dos, et les nègres m'entraînèrent. L'obi voilé nous accompagnait, son chapelet à la main.
Chapitre LI
Je marchais au milieu d'eux sans faire de résistance : il est vrai qu'elle eût été inutile.
Nous montâmes sur la croupe d'un mont, puis nous descendîmes dans une petite vallée, qui m'eût enchanté dans un tout autre instant.
Au coucher du soleil, nous marchions le long d'un sentier tracé sur le bord d'un torrent. Je fus surpris de voir ce sentier aboutir brusquement au pied d'un roc à pic. Les nègres prirent à gauche, et nous gravîmes le roc en suivant un chemin tortueux et inégal. Une voûte se présenta, à demi bouchée par les ronces, les houx et les épines sauvages qui y croissaient. Les noirs m'y entraînèrent.
Au moment où je fis le premier pas dans ce souterrain, l'obi s'approcha de moi, et me dit d'une voix étrange : - Voici ce que j'ai à te prédire maintenant : un de nous deux seulement sortira de cette voûte et repassera par ce chemin. - Je dédaignai de répondre. Nous avançâmes dans l'obscurité(...)
Après dix minutes de marche dans les ténèbres, nous arrivâmes sur une espèce de plate-forme intérieure, formée par la nature dans le centre de la montagne. La plus grande partie de cette plate-forme demi-circulaire était inondée par le torrent qui jaillissait des veines du mont avec un bruit épouvantable. Au-dessus de cette salle souterraine, la voûte formait une sorte de dôme tapissé de lierre d'une couleur jaunâtre. Cette voûte était traversée presque dans toute sa largeur par une crevasse à travers laquelle le jour pénétrait, et dont le bord était couronné d'arbustes verts, dorés en ce moment des rayons du soleil. A i'extrémité nord de la plate-forme, le torrent se perdait avec fracas dans un gouffre au fond duquel semblait flotter, sans pouvoir y pénétrer, la vague lueur qui descendait de la crevasse. Sur l'abîme se penchait un vieil arbre, dont les plus hautes branches se mêlaient à l'écume de la cascade, et dont la souche noueuse perçait le roc, un ou deux pieds au-dessous du bord.

Cet arbre, baignant ainsi à la fois dans le torrent sa tête et sa racine, qui se projetait sur le gouffre comme un bras décharné, était si dépouillé de verdure qu'on n'en pouvait reconnaître l'espèce. Il offrait un phénomène singulier : l'humidité qui imprégnait ses racines l'empêchait seule de mourir, tandis que la violence de la cataracte lui arrachait successivement ses branches nouvelles, et le forçait de conserver éternellement les mêmes rameaux.
Chapitre LII
Les noirs s'arrêtèrent en cet endroit terrible, et je vis qu'il fallait mourir.
Alors, près de ce gouffre dans lequel je me précipitais en quelque sorte volontairement, l'image du bonheur auquel j'avais renoncé peu d'heures auparavant revint m'assaillir comme un regret, presque comme un remords. Toute prière était indigne de moi; une plainte m'échappa pourtant.
- Amis, dis-je aux noirs qui m'entouraient, savez-vous que c'est une triste chose de périr à vingt ans, quand on est plein de force et de vie, qu'on est aimé de ceux qu'on aime, et qu'on laisse derrière soi des yeux qui pleureront jusqu'à ce qu'ils se ferment ?
Un rire horrible accueillit ma plainte. C'était celui du petit obi. Cette espèce de malin esprit, cet être impénétrable s'approcha brusquement de moi.
- Ha ! ha! ha! Tu regrettes la vie. Labado sea Dios! (Dieu soit loué!) Ma seule crainte, c'était que tu n'eusses pas peur de la mort!
C'était cette même voix, ce même rire, qui avaient déjà fatigué mes conjectures.
- Misérable, lui dis-je, qui es-tu donc ?
- Tu vas le savoir ! me répondit-il d'un accent terrible. Puis, écartant le soleil d'argent qui parait sa brune poitrine : - Regarde !
Je me penchai jusqu'à lui. Deux noms étaient gravés sur le sein velu de l'obi en lettres blanchâtres, traces hideuses et ineffaçables qu'imprimait un fer ardent sur la poitrine des esclaves. L'un de ces noms était Effingham, l'autre était celui de mon oncle, le mien, d'Auverney ! Je demeurai muet de surprise.
- Eh bien ! Léopold d'Auverney, me demanda l'obi, ton nom te dit-il le mien?
- Non, répondis-je étonné de m'entendre nommer par cet homme, et cherchant à rallier mes souvenirs. Ces deux noms ne furent jamais réunis que sur la poitrine du bouffon... Mais il est mort, le pauvre nain, et d'ailleurs il nous était attaché, lui. Tu ne peux pas être Habibrah .
- Lui-même ! s'écria-t-il d'une voix effrayante; et, soulevant la sanglante gorra, il détacha son voile. Le visage difforme du nain de la maison s'offrit à mes yeux; mais à l'air de folle gaieté que je lui connaissais avait succédé une expression menaçante et sinistre.
- Grand Dieu ! m'écriai-je frappé de stupeur, tous les morts reviennent-ils? C'est Habibrah, le bouffon de mon oncle !
Le nain mit la main sur son poignard, et dit sourdement :
- Son bouffon, - et son meurtrier.
Je reculai avec horreur.
- Son meurtrier! Scélérat, est-ce donc ainsi que tu as reconnu ses bontés?
Il m'interrompit.
- Ses bontés ! dis ses outrages !
- Comment ! repris-je, c'est toi qui l'as frappé, misérable!
- Moi ! répondit-il avec une expression horrible. Je lui ai enfoncé le couteau si profondément dans le cœur, qu'à peine a-t-il eu le temps de sortir du sommeil pour entrer dans la mort. Il a crié faiblement : A moi, Habibrah ! -J'étais à lui.
Son atroce récit, son atroce sang froid me révoltèrent.
- Malheureux ! lâche assassin ! tu avais donc oublié les faveurs qu'il n'accordait qu'à toi? Tu mangeais près de sa table, tu dormais près de son lit...
- ...Comme un chien! interrompit brusquement Habibrah. como un perro! Va! je ne me suis que trop souvenu de ces faveurs qui sont des affronts ! Je m'en suis vengé sur lui, je vais m'en venger sur toi ! Écoute. Crois-tu donc que pour être mulâtre, nain et difforme, je ne sois pas un homme? Ah! j'ai une âme, et une âme plus profonde et plus forte que celle dont je vais délivrer ton corps de jeune fille! J'ai été donné à ton oncle comme un sapajou. Je servais à ses plaisirs, j'amusais ses mépris. Il m'aimait, dis-tu; j'avais une place dans son cœur; oui, entre sa guenon et son perroquet. Je m'en suis choisi une autre avec mon poignard!
Je frémissais.
- Oui, continua le nain, c'est moi! c'est bien moi! regarde-moi en face, Léopold d'Auverney. Tu as assez ri de moi, tu peux frémir maintenant. Ah! tu me rappelles la honteuse prédilection de ton oncle pour celui qu'il nommait son bouffon ! Quelle prédilection, bon Giu! Si j'entrais dans vos salons, mille rires dédaigneux m'accueillaient ; ma taille, mes difformités, mes traits, mon costume dérisoire, jusqu'aux infirmités déplorables de ma nature, tout en moi prêtait aux railleries de ton exécrable oncle et de ses exécrables amis. Et moi, je ne pouvais pas même me taire; il fallait, o rabia ! (ô rage!) il fallait mêler mon rire aux rires que j'excitais ! Réponds, crois-tu que de pareilles humiliations soient un titre à la reconnaissance d'une créature humaine ? Crois-tu qu'elles ne vaillent pas les misères des autres esclaves, les travaux sans relâche, les ardeurs du soleil, les carcans de fer et le fouet des commandeurs ? Crois-tu qu'elles ne suffisent pas pour faire germer dans un cœur d'homme une haine ardente, implacable, éternelle, comme le stigmate d'infamie qui flétrit ma poitrine? Oh! pour avoir souffert si longtemps, que ma vengeance a été courte ! Que n'ai-je pu faire endurer à mon odieux tyran tous les tourments qui renaissaient pour moi à tous les moments de tous les jours ! Que n'a-t-il pu avant de mourir connaître l'amertume de l'orgueil blessé et sentir quelles traces brûlantes laissent les larmes de honte et de rage sur un visage condamné à un rire perpétuel ! Hélas ! il est bien dur d'avoir tant attendu l'heure de punir, et d'en finir d'un coup de poignard ! Encore s'il avait pu savoir quelle main le frappait! Mais j'étais trop impatient d'entendre son dernier râle; j'ai enfoncé trop vite le couteau : il est mort sans m'avoir reconnu, et ma fureur a trompé ma vengeance ! Cette fois, du moins, elle sera plus complète. Tu me vois bien, n'est-ce pas ? Il est vrai que tu dois avoir peine à me reconnaître dans le nouveau jour qui me montre à toi ! Tu ne m'avais jamais vu que sous un air riant et joyeux : maintenant que rien n'interdit à mon âme de paraître dans mes yeux, je ne dois plus me ressembler. Tu ne connaissais que mon masque : voici mon visage !
Il était horrible.
— Monstre! m'écriai-je, tu te trompes, il y a encore quelque chose du baladin dans l'atrocité de tes traits et de ton cœur.
— Ne parle pas d'atrocité ! interrompit Habibrah. Songe à la cruauté de ton oncle...
— Misérable! repris-je indigné, s'il était cruel, c'était par toi! Tu plains le sort des malheureux esclaves : mais pourquoi alors tournais-tu contre tes frères le crédit que la faiblesse de ton maître t'accordait? Pourquoi n'as-tu jamais essayé de le fléchir en leur faveur ?
— J'en aurais été bien fâché! Moi, empêcher un blanc de se souiller d'une atrocité ! Non ! non ! Je l'engageais au contraire à redoubler de mauvais traitements envers ses esclaves, afin d'avancer l'heure de la révolte, afin que l'excès de l'oppression amenât enfin la vengeance ! En paraissant nuire à mes frères, je les servais !
Je restai confondu devant une si profonde combinaison de la haine.
— Eh bien ! continua le nain, trouves-tu que j'ai su méditer et exécuter? Que dis-tu du bouffon Habibrah ? Que dis-tu du fou de ton oncle ?
— Achève ce que tu as si bien commencé, lui répondis-je. Fais-moi mourir, mais hâte-toi !
II se mit à se promener de long en large sur la plate-forme, en se frottant les mains.
— Et s'il ne me plaît pas de me hâter, à moi ? si je veux jouir à mon aise de tes angoisses? Vois-tu, Biassou me devait ma part dans le butin du dernier pillage. Quand je t'ai vu au camp des noirs, je ne lui ai demandé que ta vie. Il me l'a accordée volontiers ; et maintenant elle est à moi! Je m'en amuse. Tu vas bientôt suivre cette cascade dans ce gouffre, sois tranquille; mais je dois te dire auparavant qu'ayant découvert la retraite où ta femme avait été cachée, j'ai inspiré aujourd'hui à Biassou de faire incendier la forêt, cela doit être commencé à présent. Ainsi ta famille est anéantie. Ton oncle a péri par le fer ; tu vas périr par l'eau, ta Marie par le feu !
— Misérable ! misérable ! m'écriai-je ; et je fis un mouvement pour me jeter sur lui.
Il se retourna vers les nègres.
— Allons, attachez-le ! il avance son heure.
Alors les nègres commencèrent à me lier en silence avec des cordes qu'ils avaient apportées. Tout à coup je crus entendre les aboiements lointains d'un chien, je pris ce bruit pour une illusion causée par le mugissement de la cascade. Les nègres achevèrent de m'attacher, et m'approchèrent du gouffre qui devait m'engloutir. Le nain, croisant les bras, me regardait avec une joie triomphante. Je levai les yeux vers la crevasse pour fuir son odieuse vue, et pour découvrir encore le ciel. En ce moment un aboiement plus fort et plus prononcé se fit entendre. La tête énorme de Rask passa par l'ouverture. Je tressaillis. Le nain s'écria :
— Allons !
Les noirs, qui n'avaient pas remarqué les aboiements, se préparèrent à me lancer au milieu de l'abîme.
Chapitre LIII
— Camarades ! cria une voix tonnante.
Tous se retournèrent; c'était Bug-Jargal. Il était debout sur le bord de la crevasse ; une plume rouge flottait sur sa tête.
— Camarades, répéta-t-il, arrêtez !
Les noirs se prosternèrent. Il continua :
— Je suis Bug-Jargal.
Les noirs frappèrent la terre de leurs fronts, en poussant des cris dont il était difficile de distinguer l'expression.
— Déliez le prisonnier, cria le chef.
Ici le nain parut se réveiller de la stupeur où l'avait plongé cette apparition inattendue. Il arrêta brusquement les bras des noirs prêts à couper mes liens.
— Comment! qu'est-ce? s'écria-t-il. Que quiere decir eso?(Que veut dire ceci?)
Puis, levant la tête vers Bug-Jargal :
— Chef du Morne-Rouge, que venez-vous faire ici?
Bug-Jargal répondit :
— Je viens commander à mes frères !
— En effet, dit le nain avec une rage concentrée, ce sont des noirs du Morne-Rouge ! Mais de quel droit, ajouta-t-il en haussant la voix, disposez-vous de mon prisonnier ?
Le chef répondit :
- Je suis Bug-Jargal.
Les noirs frappèrent la terre de leurs fronts.
- Bug-Jargal, reprit Habibrah, ne peut défaire ce qu'à fait Biassou. Ce blanc m'a été donné par Biassou. Je veux qu'il meure; il mourra. -Vosotros (Vous), dit-il aux noirs, obéissez ! Jetez-le dans le gouffre.
A la voix puissante de l'obi, les noirs se relevèrent et firent un pas vers moi. Je crus que c'en était fait.
- Déliez le prisonnier ! cria Bug-Jargal.
En un clin d'oeil je fus libre. Ma surprise égalait la rage de l'obi. Il voulut se jeter sur moi. Les noirs l'arrêtèrent. Alors il s'exhala en imprécations et en menaces.
- Comment ! misérables ! vous refusez de m'obéir !
Il leur dit encore :
- Vos cheveux deviendront blancs; les moustiques vous dévoreront tout vivants; votre haleine brûlera votre gosier comme un sable ardent; vous mourrez...
Les noirs paraissaient terrifiés des malédictions de l'obi. Il voulut profiter de leur indécision, et s'écria :
- Je veux que le blanc meure. Vous m'obéirez; il mourra.
Bug-Jargal répondit gravement :
- Il vivra ? Je suis Bug-Jargal. Mon père était roi au pays de Kakongo, et rendait la justice sur le seuil de sa porte.
Les noirs s'étaient prosternés de nouveau.
Le chef poursuivit :
- Frères ? allez dire à Biassou de ne pas déployer sur la montagne le drapeau noir qui doit annoncer aux blancs la mort de ce captif; car ce captif a sauvé la vie à Bug-Jargal, et Bug-Jargal veut qu'il vive.
Ils se relevèrent. Bug-jargal jeta sa plume rouge au milieu d'eux. Le chef du détachement croisa les bras sur sa poitrine, et ramassa le panache avec respect; puis ils sortirent sans proférer une parole. L'obi disparut avec eux dans les ténèbres de l'avenue souterraine.
Je n'essaierai pas de vous peindre, messieurs, la situation où je me trouvais. Je fixai des yeux humides sur Pierrot, qui de son côté me contemplait avec une singulière expression de reconnaissance et de fierté.
- Dieu soit béni, dit-il enfin, tout est sauvé. Frère, retourne par où tu es venu. Tu me retrouveras dans la vallée.
Il me fit un signe de la main , et se retira.
Chapitre LIV
Pressé d'arriver à ce rendez-vous et de savoir par quel merveilleux bonheur mon sauveur m'avait été ramené si à propos, je me disposai à sortir de l'effrayante caverne. Cependant de nouveaux dangers m'y étaient réservés. A l'instant où je me dirigeai vers la galerie souterraine, un obstacle imprévu m'en barra tout à coup l'entrée. C'était encore Habibrah. Le rancuneux obi n'avait pas suivi les nègres comme je i'avais cru; il s'était caché derrière un pilier de roches, attendant un moment plus propice pour sa vengeance. Ce moment était venu. Le nain se montra subitement et rit. J'étais seul, désarmé; un poignard, le même qui lui tenait lieu de crucifix, brillait dans sa main. A sa vue je reculai involontairement.
— Ha ! ha ! maldicho ! tu croyais donc m'échapper ! mais le fou est moins fou que toi. Je te tiens, et cette fois je ne te ferai pas attendre. Ton ami Bug-Jargal ne t'attendra pas non plus en vain. Tu iras au rendez-vous dans la vallée, mais c'est le flot de ce torrent qui se chargera de t'y conduire.
En parlant ainsi, il se précipita sur moi le poignard levé.
— Monstre ! lui dis-je en reculant sur la plate-forme, tout à l'heure tu n'étais qu'un bourreau, maintenant tu es un assassin !
— Je me venge ! répondit-il en grinçant des dents.
En ce moment j'étais sur le bord du précipice; il fondit sur moi, afin de m'y pousser d'un coup de poignard. J'esquivai le choc. Le pied lui manqua sur cette mousse glissante dont les rochers humides sont en quelque sorte enduits ; il roula sur la pente arrondie par les flots.
— Mille démons! s'écria-t-il en rugissant.
II était tombé dans l'abîme.
Je vous ai dit qu'une racine du vieil arbre sortait d'entre les fentes du granit, un peu au-dessous du bord. Le nain la rencontra dans sa chute, sa jupe chamarrée s'embarrassa dans les nœuds de la souche, et, saisissant ce dernier appui, il s'y cramponna avec une énergie extraordinaire. Son bonnet aigu se détacha de sa tête ; il fallut lâcher son poignard ; et cette arme d'assassin et la gorra sonnante du bouffon disparurent ensemble en se heurant dans les profondeurs de la cataracte.
Habibrah, suspendu sur l'horrible gouffre, essaya d'abord de remonter sur la plate-forme; mais ses petits bras ne pouvaient atteindre jusqu'à l'arête de l'escarpement, et ses ongles s'usaient en efforts impuissants pour entamer la surface visqueuse du roc qui surplombait dans le ténébreux abîme. Il hurlait de rage.
La moindre secousse de ma part eût suffi pour le précipiter ; mais c'eût été une lâcheté, et je n'y songeai pas un moment. Cette modération le frappa. Remerciant le ciel du salut qu'il m'envoyait d'une manière si inespérée, je me décidais à l'abandonner à son sort, et j'allais sortir de la salle souterraine, quand j'entendis tout à coup la voix du nain sortir de l'abîme, suppliante et douloureuse :
— Maître ! criait-il, maître ! ne vous en allez pas, de grâce! au nom du bon Giu, ne laissez pas mourir, impénitente et coupable, une créature humaine que vous pouvez sauver. Hélas ! les forces me manquent, la branche glisse et plie dans mes mains, le poids de mon corps m'entraîne, je vais la lâcher ou elle va se rompre. — Hélas ! maître ! l'effroyable gouffre tourbillonne au-dessous de moi! Nombre santo de Dios! N'aurez-vous aucune pitié pour votre pauvre bouffon ? Il est bien criminel ; mais ne lui prouverez-vous pas que les blancs valent mieux que les mulâtres, les maîtres que les esclaves ?
Je m'étais approché du précipice presque ému, et la terne lumière qui descendait de la crevasse me montrait sur le visage repoussant du nain une expression que je ne lui connaissais pas encore, celle de la prière et de la détresse.
— Senor Léopold, continua-t-il, encouragé par le mouvement de pitié qui m'était échappé, serait-il vrai qu'un être humain vît son semblable dans une position aussi horrible, pût le secourir, et ne le fît pas ? Hélas ! tendez-moi la main, maître. Il ne faudrait qu'un peu d'aide pour me sauver. Ce qui est tout pour moi est si peu de chose pour vous ! Tirez-moi à vous, de grâce ! Ma reconnaissance égalera mes crimes.
Je l'interrompis :
— Malheureux ! ne rappelle pas ce souvenir !
— C'est pour le détester, maître ! reprit-il. Ah ! soyez plus généreux que moi ! Ô ciel ! ô ciel ! je faiblis ! Je tombe. — Ay desdichado ! La main ! votre main ! tendez-moi la main ! au nom de la mère qui vous a porté!
Je ne saurais vous dire à quel point était lamentable cet accent de terreur et de souffrance ! J'oubliai tout. Ce n'était plus un ennemi, un traître, un assassin, c'était un malheureux qu'un léger effort de ma part pouvait arracher à une mort affreuse. Il m'implorait si pitoyablement ! Toute parole, tout reproche eût été inutile et ridicule ; le besoin d'aide paraissait urgent. Je me baissai, et, m'agenouillant le long du bord, l'une de mes mains appuyée sur le tronc de l'arbre dont la racine soutenait l'infortuné Habibrah, je lui tendis l'autre...

— Scélérat ! m'écriai-je, que fais-tu ?
— Je me venge ! répondit-il avec un rire éclatant et infernal. Ah ! je te tiens enfin ! Imbécile ! tu t'es livré toi-même ! je te tiens ! Tu étais sauvé, j'étais perdu ; et c'est toi qui rentres volontairement dans la gueule du caïman, parce qu'elle a gémi après avoir rugi! Me voilà consolé, puisque ma mort est une vengeance ! Tu es pris au piège, amigo! et j'aurai un compagnon humain chez les poissons du lac.
— Ah ! traître ! dis-je en me roidissant, voilà comme tu me récompenses d'avoir voulu te tirer du péril!
— Oui, reprenait-il, je sais que j'aurais pu me sauver avec toi, mais j'aime mieux que tu périsses avec moi. J'aime mieux ta mort que ma vie ! Viens !
En même temps, ses deux mains bronzées et calleuses se crispaient sur la mienne avec des efforts inouïs ; ses yeux flamboyaient, sa bouche écumait ; ses forces, dont il déplorait si douloureusement l'abandon un moment auparavant, lui étaient revenues, exaltées par la rage et la vengeance; ses pieds s'appuyaient ainsi que deux leviers aux parois perpendiculaires du rocher, et il bondissait comme un tigre sur la racine, qui, mêlée à ses vêtements, le soutenait malgré lui ; car il eût voulu la briser afin de peser de tout son poids sur moi et de m'entraîner plus vite. Il interrompait quelquefois, pour la mordre avec fureur, le rire épouvantable que m'offrait son monstrueux visage. On eût dit l'horrible démon de cette caverne cherchant à attirer une proie dans son palais d'abîmes et de ténèbres.
Un de mes genoux s'était heureusement arrêté dans une anfractuosité du rocher; mon bras s'était en quelque sorte noué à l'arbre qui m'appuyait; et je luttais contre les efforts du nain avec toute l'énergie que le sentiment de conservation peut donner dans un semblable moment. De temps en temps je soulevais péniblement ma poitrine, et j'appelais de toutes mes forces : Burg-Jargal ! Mais le fracas de la cascade et l'éloignement me laissaient bien peu d'espoir qu'il pût entendre ma voix.
Cependant le nain, qui ne s'était pas attendu à tant de résistance, redoublait ses furieuses secousses. Je commençais à perdre mes forces, bien que cette lutte eût duré bien moins de temps qu'il ne m'en faut pour vous la raconter. Un tiraillement insupportable paralysait presque mon bras; ma vue se troublait; des lueurs livides et confuses se croisaient devant mes yeux, des tintements remplissaient mes oreilles ; j'entendais crier la racine prête à se rompre, rire le monstre prêt à tomber, et il me semblait que le gouffre hurlant se rapprochait de moi.
Avant de tout abandonner à l'épuisement et au désespoir, je tentai un dernier appel; je rassemblai mes forces éteintes, et je criai encore une fois : Bug-Jargal! Un aboiement me répondit. J'avais reconnu Rask, je tournais les yeux. Bug-Jargal et son chien étaient au bord de la crevasse. Je ne sais s'il avait entendu ma voix ou si quelque inquiétude l'avait ramené. Il vit mon danger.
— Tiens bon ! me cria-t-il.
Habibrah, craignant mon salut, me criait de son côté en écumant de fureur :
— Viens donc ! viens ! et il ramassait, pour en finir, le reste de sa vigueur surnaturelle.
En ce moment, mon bras fatigué se détacha de l'arbre. C'en était fait de moi! quand je me sentis saisir par-derrière; c'était Rask. A un signe de son maître il avait sauté de la crevasse sur la plate-forme, et sa gueule me retenait puissamment par les basques de mon habit.
Telle fut la fin du bouffon de mon oncle. Ce secours inattendu me sauva. Habibrah avait consumé toute sa force dans son dernier effort; je rappelai la mienne pour lui arracher ma main. Ses doigts engourdis et roides furent enfin contraints de me lâcher; la racine, si longtemps tourmentée, se brisa sous son poids; et, tandis que Rask me retirait violemment en arrière, le misérable nain s'engloutit dans l'écume de la sombre cascade, en me jetant une malédiction que je n'entendis pas, et qui retomba avec lui dans l'abîme.
Chapitre LV
Cette scène effrayante, cette lutte forcenée, son dénouement terrible, m'avaient accablé. J'étais presque sans force et sans connaissance, la voix de Bug-Jargal me ranima.
— Frère ! me criait-il, hâte-toi de sortir d'ici ! Le soleil sera couché dans une demi-heure. Je vais t'attendre là-bas. Suis Rask.
Cette parole amie me rendit tout à la fois espérance, vigueur et courage. Je me relevai. Le dogue s'enfonça rapidement dans l'avenue souterraine; je le suivis; son jappement me guidait dans l'ombre. Après quelques instants je revis le jour devant moi ; enfin nous atteignîmes l'issue, et je respirai librement. En sortant de dessous la voûte humide et noire je me rappelai la
prédiction du nain, au moment où nous y étions entrés :
« L'un de nous deux seulement repassera par ce chemin. »
Son attente avait été trompée, mais sa prophétie s'était réalisée.
Chapitre LVI
Parvenu dans la vallée, je revis Bug-Jargal ; je me jetai dans ses bras, et j'y demeurai oppressé, ayant mille questions à lui faire et ne pouvant parler.
— Écoute, me dit-il, ta femme, ma sœur, est en sûreté. Je l'ai remise, au camp des blancs, à l'un de vos parents, qui commande les avant-postes ; je voulais me rendre prisonnier, de peur qu'on ne sacrifiât en ma place les dix têtes qui répondent de la mienne. Ton parent m'a dit de fuir et de tâcher de prévenir ton supplice, les dix noirs ne devant être exécutés que si tu l'étais, ce que Biassou devait faire annoncer en arborant un drapeau noir sur la plus haute de nos montagnes. Alors j'ai couru, Rask m'a conduit, et je suis arrivé à temps, grâce au ciel ! Tu vivras, et moi aussi.
Il me tendit la main et ajouta :
— Frère, es-tu content ?
Je le serrai de nouveau dans mes bras ; je le conjurai de ne plus me quitter, de rester avec moi parmi les blancs ; je lui promis un grade dans l'armée coloniale.
Il m'interrompit d'un air farouche.
— Frère, est-ce que je te propose de t'enrôler parmi les miens ?
Je gardai le silence, je sentais mon tort. Il ajouta avec gaieté :
— Allons, viens vite revoir et rassurer ta femme !
Cette proposition répondait à un besoin pressant de mon cœur ; je me levai ivre de bonheur : nous partîmes. Le noir connaissait le chemin; il marchait devant moi; Rask nous suivait...
Ici d'Auverney s'arrêta et jeta un sombre regard autour de lui. La sueur coulait à grosses gouttes de son front. Il couvrit son visage avec sa main. Rask le regardait d'un air inquiet.
— Oui, c'est ainsi que tu me regardais ! murmura-t-il.
Un instant après, il se leva violemment agité, et sortit de la tente. Le sergent et le dogue l'accompagnèrent.
Chapitre LVII
Restés seuls, les officiers commentèrent sur le ton de la plaisanterie le récit de leur compagnon d'armes. Mais l'absence de d'Auverney fut de courte durée.
Le bruit du fusil du factionnaire avertit que d'Auverney rentrait. Tout le monde se tut. Il se promena quelque temps les bras croisés et en silence. Le vieux Thadée, qui s'était rassis dans un coin, l'observait à la dérobée, et s'efforçait de paraître caresser Rask, pour que le capitaine ne s'aperçût pas de son inquiétude.
D'Auverney reprit enfin :
Chapitre LVIII
— Rask nous suivait. Le rocher le plus élevé de la vallée n'était plus éclairé par le soleil; une lueur s'y peignit tout à coup, et passa. Le noir tressaillit ; il me serra fortement la main.
— Écoute, me dit-il.
Un bruit sourd, semblable à la décharge d'une pièce d'artillerie, se fit entendre alors dans les vallées, et se prolongea d'échos en échos.
— C'est le signal ! dit le nègre d'une voix sombre. Il reprit : — C'est un coup de canon, n'est-ce pas ?
Je fis un signe de tête affirmatif.
En deux bonds il fut sur une roche élevée; je l'y suivis. Il croisa les bras, et se mit à sourire tristement.
— Vois-tu ? me dit-il.
Je regardai du côté qu'il m'indiquait, et je vis le pic qu'il m'avait montré lors de mon entrevue avec Marie, le seul que le soleil éclairât encore, surmonté d'un grand drapeau noir.
Ici, d'Auverney fit une pause.
— J'ai su depuis que Biassou, pressé de partir, et me croyant mort, avait fait arborer l'étendard avant le retour du détachement qui avait dû m'exécuter.
Bug-Jargal était toujours là, debout, les bras croisés, et contemplant le lugubre drapeau. Soudain il se retourna vivement et fit quelques pas, comme pour descendre du roc.
— Dieu ! Dieu ! mes malheureux compagnons !
Il revint à moi. — As-tu entendu le canon? me demanda-t-il. — Je ne répondis point.
— Eh bien ! frère, c'était le signal. On les conduit maintenant.
Sa tête tomba sur sa poitrine. Il se rapprocha encore de moi.
— Va retrouver ta femme, frère ; Rask te conduira.
Il siffla un air africain, le chien se mit à remuer la queue, et parut vouloir se diriger vers un point de la vallée.
Bug-Jargal me prit la main et s'efforça de sourire, mais ce sourire était convulsif.
— Adieu ! me cria-t-il d'une voix forte ; et il se perdit dans les touffes d'arbres qui nous entouraient.
J'étais pétrifié. Le peu que je comprenais à ce qui venait d'avoir lieu me faisait prévoir tous les malheurs.
Rask, voyant son maître disparaître, s'avança sur le bord du roc, et se mit à secouer la tête avec un hurlement plaintif. Il revint en baissant la queue ; ses grands yeux étaient humides; il me regarda d'un air inquiet, puis il retourna vers l'endroit d'où son maître était parti, et aboya à plusieurs reprises. Je le compris ; je sentais les mêmes craintes que lui. Je fis quelques pas de son côté; alors il partit comme un trait en suivant les traces de Bug-Jargal ! je l'aurais eu bientôt perdu de vue, quoique je courusse aussi de toutes mes forces, si, de temps en temps, il ne se fût arrêté, comme pour me donner le temps de le joindre. — Nous traversâmes ainsi plusieurs vallées, nous franchîmes des collines couvertes de bouquets de bois. Enfin...
La voix de d'Auverney s'éteignit.
Un sombre désespoir se manifesta sur tous ses traits ; il put à peine articuler ces mots :
— Poursuis, Thadée, car je n'ai pas plus de force qu'une vieille femme.
Le vieux sergent n'était pas moins ému que le capitaine ; il se mit pourtant en devoir de lui obéir. — Avec votre permission. — Puisque vous le désirez, mon capitaine... — II faut vous dire, mes officiers, que, quoique Bug-Jargal, dit Pierrot, fût un grand nègre, bien doux, bien fort, bien courageux, et le premier brave de la terre, après vous, s'il vous plaît, mon capitaine, je n'en étais pas moins bien animé contre lui, ce que je ne me pardonnerai jamais, quoique mon capitaine me l'ait pardonné. Si bien, mon capitaine, qu'après avoir entendu annoncer votre mort pour le soir du second jour, j'entrai dans une furieuse colère contre ce pauvre homme, et ce fut avec un vrai plaisir infernal que je lui annonçai que ce serait lui ou, à défaut, dix des siens, qui vous tiendraient compagnie, et qui seraient fusillés en matière de représailles, comme on dit. A cette nouvelle, il ne manifesta rien, sinon qu'une heure après il se sauva en, pratiquant un grand trou...
D'Auverney fit un geste d'impatience. Thadée reprit :
— Soit ! — Quand on vit le grand drapeau noir sur la montagne, comme il n'était pas revenu, ce qui ne nous étonnait pas, avec votre permission, mes officiers, on tira le coup de canon de signal, et je fus chargé de conduire les dix nègres au lieu de l'exécution, appelé la Bouche-du-Grand-Diable, et éloigné du camp environ... Enfin, qu'importe! Quand nous fûmes là, vous sentez bien, messieurs, que ce n'était pas pour leur donner la clef des champs, je les fis lier, comme cela se pratique, et je disposai mes pelotons. Voilà que je vois arriver de la forêt le grand nègre. Les bras m'en tombèrent. Il vint à moi tout essoufflé.
— J'arrive à temps ! dit-il. Bonjour, Thadée.
— Oui, messieurs, il ne dit que cela, et il alla délier ses compatriotes. J'étais là, moi, tout stupéfait. Alors, avec votre permission, mon capitaine, il s'engagea un grand combat de générosité entre les noirs et lui, lequel aurait bien dû durer un peu plus longtemps... N'importe ! oui, je m'en accuse, ce fut moi qui le fis cesser. Il prit la place des noirs. En ce moment son grand chien... Pauvre Rask ! il arriva et me sauta à la gorge. Il aurait bien dû, mon capitaine, s'y tenir quelques moments de plus ! Mais Pierrot fit un signe, et le pauvre dogue me lâcha; Bug-Jargal ne put pourtant pas empêcher qu'il ne vînt se coucher à ses pieds. Alors, je vous croyais mort, mon capitaine. J'étais en colère...—Je criai...
Le sergent étendit la main, regarda le capitaine, mais ne put articuler le mot fatal.
— Bug-Jargaî tombe. — Une balle avait cassé la patte de son chien. — Depuis ce temps-là, mes officiers (et le sergent secouait la tête tristement), depuis ce temps-là il est boiteux. J'entendis des gémissements dans le bois voisin; j'y entrai; c'était vous, mon capitaine, une balle vous avait atteint au
moment où vous accouriez pour sauver le grand nègre. — Oui, mon capitaine, vous gémissiez ; mais c'était sur lui ! Bug-Jargal était mort ! — Vous, mon capitaine, on vous rapporta au camp. Vous étiez blessé moins dangereusement que lui, car vous guérîtes, grâce aux bons soins de madame Marie.
Le sergent s'arrêta. D'Auvemey reprit d'une voix solennelle et douloureuse:
— Bug-Jargal était mort !
Thadée baissa la tête.
— Oui, dit-il ; et il m'avait laissé la vie ; et c'est moi qui l'ai tué ! —
Note
Comme les lecteurs ont en général l'habitude d'exiger des éclaircissements définitifs sur le sort de chacun des personnages auxquels on a tenté de les intéresser, il a été fait des recherches, dans l'intention de satisfaire cette habitude, sur la destinée ultérieure du capitaine Léopold d'Auverney, de son sergent et de son chien. Le lecteur se rappelle peut-être que la sombre mélancolie du capitaine provenait d'une double cause, la mort de Bug-Jargal, dit Pierrot, et la perte de sa chère Marie, laquelle n'avait été sauvée de l'incendie du fort Galifet que pour périr peu de temps après dans le premier incendie du Cap. Quant au capitaine lui même, voilà ce qu'on a découvert sur son compte.
Le lendemain d'une grande bataille gagnée par les troupes de la république française sur l'armée de l'Europe, le général divisionnaire M***, chargé du commandement en chef, rédigea le rapport qui devait être envoyé à la Convention nationale sur la victoire de la veille.
En voici un extrait :
" LÉOPOLD D'AUVERNEY, capitaine dans la 32e demi-brigade, a décidé la nouvelle victoire que nos armes ont obtenue. Une redoute formidable avait été établie par les coalisés; elle était la clef de la bataille; il fallait l'emporter. La mort du brave qui l'attaquerait le premier était certaine. Le capitaine d'Auverney s'est dévoué; il a pris la redoute, s'y est fait tuer, et nous avons vaincu. Le sergent Thadée, de la 32e, et un chien, ont été trouvés morts près de lui. Nous proposons à la Convention nationale de décréter que le capitaine Léopold d'Auverney a bien mérité de la patrie."
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LA FAYETTE
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L'Aventure Américaine de
LA FAYETTE
par Gérard SONCARRIEU
Table des matières
Avant-Propos
1 - Marions-les
2 - Pourquoi pas?
3 - Nous sommes tous des Insurgents
4 - Un voyage difficile
5 - L'affront de Philadelphie
6 - Le Héros du Nouveau Monde
7 - Kayewla, le Cavalier Redoutable
8 - L'alliance française
9 - Guillaume inimitable
10 - A père prudent, fils enthousiaste
11 - La campagne de Virginie
12 - Yorktown
13 - Le Héros des Deux Mondes
14 - Une tournée triomphale
15 - Épilogue
Avant-Propos
La Nouvelle-France, c'était le nom des possessions françaises du Canada jusqu'en 1763.
A cette date, après une guerre et la capitulation de Montréal, la France a cédé, par le traité de Paris, tout le Canada à I'Angleterre.
La Nouvelle-Angleterre, c'était le nom donné aux premières colonies anglaises fondées au XVIIe siècle en Amérique du Nord.
En raison de bouleversements politiques et religieux en métropole, les immigrant arrivèrent nombreux.
De 1 603 a 1 733, de Boston à Charleston, les Anglais formèrent 13 colonies sur les rivages de I'Atlantique.
Mais des tensions existaient entre ces colonies et la métropole. L'Angleterre voulant leur imposer des taxes qu'ils jugeaient prohibitives, les colons proclamèrent leur indépendance dès 1 774.
II s'ensuivit une guerre qui allait durer 8 ans, la guerre d'Independance, à laquelle la Déclaration d'Indépendance du 4 juillet 1776 devait donner tout son sens.
Le jeune marquis de La Fayette prit une part active à cette guerre.
1
Marions-les

L'hôtel de Noailles qui existe toujours
rue Saint Honoré
Le comte mit la tête à la portière.
- Nous arrivons, Picard, l'hôtel de Noailles est là-bas, rue Saint-Honoré, juste en face le couvent des Jacobins.
"Voilà bien la meilleure! se dit le cocher. Comme si je ne savais pas où est l'hôtel de l'une des plus illustres familles de France ! Il vieillit, pépère..."
En guise de réponse, l'homme se contenta de grommeler pour encourager ses chevaux, pensant que vraiment son maître, le comte de la Rivière, radotait.
Bientôt, la voiture s'engagea entre les colonnes qui encadraient l'entrée. Elle traversa la cour d'honneur. Sur le perron, le duc d’Ayen attendait son visiteur.
- Monsieur le comte, comme je suis heureux de vous accueillir, lui dit-il à bras ouverts.
- Ah! monsieur le duc de Noailles, c'est trop d'honneur que vous me faites, de venir me chercher jusqu'au marche-pied de ma voiture.
- Hum! ... fit le gentilhomme, je suis le duc d'Ayen.
Il pensa :"Ce pauvre comte, il est sénile, de plus en plus..."
Et d'une voix plus forte, comme s'il craignait que l'ouïe de l'arrivant fût aussi faible que sa vue, il crut bon de préciser:
- Le duc de Noailles, c'est mon père ... Depuis 1737, le fils aîné du duc de Noailles porte le titre de duc d’Ayen, mon cher comte...
Il s'en tint là, car le vieil homme, voûté, maigre, fragile, mais fermement appuyé sur sa canne, leva vers lui un visage sévère signifiant que, si ses yeux étaient fatigués, ses facultés mentales restaient intactes.
- J'aurais pu vous recevoir à Versailles, dans mon appartement du château, dit le duc en entraînant son hôte à travers les pièces de sa demeure parisienne, -mais j'ai craint les oreilles indiscrètes. Vous connaissez la cour, monsieur le Comte, mieux vaut éviter les clabauderies, encore que notre conspiration soit des plus innocentes ...
Les deux hommes entrèrent dans un vaste cabinet où brûlait un grand feu .
- Ce printemps est très frais ... dit le duc.
- Fort propice aux douleurs, dit le comte.
- Prenez place devant la cheminée, je vais faire apporter une bouteille mise pour vous de côté...
- Oh! les beaux tableaux que vous avez là... nota le comte en prenant place. Et là... Ne serait-ce pas une toile de ce Fragonnard, dont on dit le plus grand bien?
- Quel œil vous avez ! s'exclama le duc d'Ayen, feignant d’oublier que son visiteur l'avait confondu avec son père.
De brèves considérations sur les mérites comparés de Watteau et de Boucher, puis les derniers potins de la cour laissèrent au maître d'hôtel le temps d'assurer le service du vin.
Le jeune marquis
de La Fayette
- Et que devient notre jeune mousquetaire? demanda le duc, désireux d’en venir à l’objet de la visite.
- Il a eu l'honneur de passer une revue devant le roi, il adore le métier des armes.
- Fort bien . Comme il aura bientôt seize ans, je le ferai nommer au régiment de Noailles, si vous le souhaitez, avec le grade de sous-lieutenant.
Le vieil homme inclina la tête, et, une main sur le cœur, se confondit en remerciements polis, qui peu à peu se transformèrent en une étrange lamentation.
- Quel dommage que ce soit moi, Charles-François de la Rivière, son bisaïeul, qui reçoive cette bonne nouvelle...
Souriant, le duc attendait la suite .
- Car, poursuivit le vieil homme, je ne suis que le bisaïeul du jeune marquis de La Fayette, le grand-père de sa défunte mère...
- Une sainte femme, enchaîna le duc, la promotion de Gilbert honorera sa mémoire, ainsi que la mémoire du colonel de La Fayette, son père, tué à Hastenbeck, à la tête de ses grenadiers ...
- Un héros! gémit de la Rivière. Heureuse fut ma Julie, ma petite-fille, -Dieu ait ton âme - d'épouser ce grand soldat!
- Un homme d'honneur, ajouta le duc, un pur fleuron de la plus authentique noblesse d'Auvergne...
- Oui, c'est cela ... dit le vieillard, je me souviens encore des circonstances de cette alliance, flatteuse pour notre petite Julie... Eh! dame, ce n'est pas toujours facile d'arranger un bon mariage...
A ce mot de “mariage”, d’Ayen sourit . On allait enfin entrer dans le vif du sujet.
- Vous avez combien de filles à marier, monsieur le duc? demanda abruptement le comte.
- Cinq .
L’attaque le surprit.
Ces vieux sont irritants qui, de temps en temps, semblent divaguer, et à d'autres moments font preuve d'une remarquable alacrité d'esprit.
Il épousseta du bout des doigts un peu de poudre tombée de sa perruque sur le velours bleu de sa culotte.
Il cherchait une piquante répartie .
A Versailles, il passait pour un brillant parleur...
Pris de court, il s‘en voulait de ne pas réussir à engager un échange de ces propos futiles et raffinés qui faisaient le charme de la conversation à la cour.
"Diable soit du rustaud! se disait-il, ce que j'ai à lui dire, je le lui ai déjà laissé entendre il y a près de deux ans, ce ne devrait pas être si difficile!..."
Il souhaitait tout simplement marier sa deuxième fille, Adrienne de Noailles, au jeune marquis Gilbert de La Fayette. Lorsque cette idée lui était venue la première fois, Adrienne n'avait guère plus de douze ans, et pour cette raison, son épouse, la duchesse d'Ayen, s'était opposée à ce projet. Mais à présent ...
- Votre aînée se prénomme bien Louise? demanda le vieillard.
- Louise, oui, nous songeons aussi à l'établir! ... dit le duc en haussant la voix, comme s'il s'adressait à un sourd. Mais souvenez-vous : celle dont je vous avais parlé se nomme Adrienne...
- Adrienne, quel joli nom! Ah! comme la mère de Gilbert aurait été heureuse d'être là, à ma place, pour vous entendre, monsieur le duc ... gémit le vieil homme.
- Je vous comprends...
- Sa mère, ou son grand-père maternel, Joseph-Yves-Thibault-Hacinthe, marquis de la Rivière, mon fils ... .
Et d'une voix geignarde, il entreprit de brosser le panégyrique de ce cher disparu : un homme épris d'ordre, économe, remarquable gestionnaire de ses biens, de ses terres de Bretagne, de ses terres de Touraine, de ses rentes sur la Compagnie des Indes, soit 15 000 livres par-ci, 60 000 par-là -au total 120 000 livres ... Oui, c'était une colossale fortune de 120 000 livres de rentes qu’il avait laissée à son fils et dont Gilbert avait hérité, faisant de lui l'un des plus beaux partis de France.
- Eût-il été pauvre, dit le duc, que ses qualités lui auraient gagné la faveur du roi ...
- Votre fille Louise a quand même bien de la chance ...
- Pas Louise, Adrienne! coupa le duc.
- C'est cela, Adrienne. Veuillez m'excuser, monsieur le duc, je suis si vieux, je perds un peu la tête, mais si ... mais si ... Et pourtant, Dieu a voulu que ce soit moi qui survive ... Il a voulu que je sois le tuteur du jeune Gilbert du Motier, marquis de La Fayette, et à ce titre, il me faut vous demander quelle dot vous donnerez à votre fille, Adrienne de Noailles..
Le duc eut un mouvement de recul, comme pour mieux s’adosser à son siège, serrant dans ses poings, contre sa forte poitrine, les bords de son justaucorps. Mais il parvint à dominer la colère qu'il sentait monter en lui.
- Ne pensez-vous pas, monsieur, dit-il d'une voix contenue, que nous pourrions, comme il est d'usage, laisser les notaires de nos deux familles établir les clauses d'un éventuel contrat de mariage?
Le vieillard resta coi, le dos rond sur sa chaise, les doigts noueux de ses mains agrippés à ses genoux maigres, à la fois gêné d'avoir froissé peut-être la susceptibilité d'un grand seigneur, mais fier aussi d'avoir bien joué son rôle de tuteur vigilant.
Le duc agita une sonnette. Le maître d'hôtel vint remplir les verres.
- Je suis heureux de vous avoir rencontré, cher comte, reprit le duc, buvons à l’avenir militaire de Gilbert, mais avant que nous nous séparions, je voudrais vous inviter à participer à un complot...
Le duc d'Ayen redevenait lui-même.
Le vieillard n'essaya pas de reprendre l'initiative du dialogue . D'Ayen put exposer à loisir l’intrigue à laquelle il songeait.
Il s'agissait de mettre Gilbert et Adrienne en présence l'un de l'autre, et de faire en sorte que cette entrevue ait toutes les apparences d'une rencontre impromptue.
* *
*
Quelques jours plus tard, en application des accords qu'il avait passé avec le le duc d'Ayen, le vieux comte réussit à entraîner son arrière petit-fils sur les pentes du Mont Valérien.
- Tu mettras ton bel uniforme rouge à boutons et parures d’or, lui avait-il recommandé, et tu suivras mon carrosse à cheval. Ne me demande pas pourquoi...
Le jeune officier chevauchait donc, l'œil fixé sur le calvaire érigé par Louis XIII au sommet de la colline, pensant que, peut-être, son bisaïeul avait participé au tout premier pèlerinage . "Non, tout de même, songeait-il, car cela date d'environ cent quarante ans..."
Il en était là de ses souriantes pensées lorsqu'une étrange cavalcade, lancée au grand galop, déboucha au détour du chemin, et vint se jeter dans l'attelage de M. de la Rivière.
Ce fut un choc épouvantable, mais dont les conséquences se révélèrent moins graves que l'on aurait pu craindre. En effet, les montures, qui se débattaient pattes en l'air, étaient des petits ânes . Quant à celles qui les montaient, trois jeunes filles, elles avaient sauté à terre avant le tamponnement.
Cependant, quand les chevaux du carrosse furent apaisés, quand bêtes et gens furent remis sur pied, quatre ânes purent être dénombrés, ainsi qu'une quatrième écuyère, plus âgée que les autres, et plus endolorie, car elle n'avait pas échappé à la mêlée.
- Je suis Melle Marin, se présenta-t-elle en se tenant les reins, la gouvernante de ces demoiselles, Louise, Adrienne et Clotilde, trois filles de M. le duc d'Ayen.
- Voici mon arrière petit-fils, Gilbert du Motier, marquis de La Fayette... dit le vieillard.
* *
*
Dans les semaines qui suivirent, Gilbert et Adrienne eurent tout loisir de se remémorer en riant cette première rencontre, car le jeune homme fut invité plusieurs fois à l'hôtel de Noailles.
- Dans le fond, disait le jeune marquis, l'âne capricieux de Melle Marin, en s'emballant, m'a tiré une fâcheuse épine du pied. Mais oui, parce que je suis mauvais cavalier, et que je n'aurais rien gagné à ce qui était prévu, c'est à dire à défiler comme à la parade, devant vos montures alignées dans un pré ...
- Je n'en crois rien, Gilbert.
- Qu'est-ce que vous ne croyez pas, Adrienne?
- Que vous êtes mauvais cavalier.
- Mais je vous assure que je suis gauche, que je n'ai pas une bonne assiette. Cela vient de ce que j'ai appris l'équitation à la campagne, et non dans un école. Ah! si vous pouviez voir, au manège où je vais maintenant, le comte d'Artois, qui est de mon âge... Lui, c'est un beau jeune homme sur un cheval!
- Plutôt que de ce manège et de ce jeune homme, parlez-moi de votre province, Gilbert, parlez-moi de votre enfance.
Il était né au château de Chavaniac, près de Brioude, où il était resté jusqu'à l'âge de onze ans. Trois femmes l'avaient élevé, sa grand-mère et deux tantes, son père ayant été tué à la guerre, alors qu'il n'avait que deux ans, et sa mère ayant dû regagner Paris.
- Comme ce doit être dur d'être séparé de sa chère maman, soupirait Adrienne.
- Je comparais ma vie à celle d'Henri IV, souriait Gilbert. Comme lui je jouais avec des petits paysans. Comme lui je lisais la Vie des hommes illustres, de Plutarque, guidé par l'abbé Fayon, mon précepteur. Comme lui je rêvais d'exploits! J'avais huit ans quand apparut la bête du Gévaudan...
- Ce grand loup qui dévora plus de cinquante personnes?
- On ne savait pas ce qu'était cette bête monstrueuse. Un soir, armé de ma petite épée, j'ai décidé d'aller à sa recherche, à travers la montagne...
L'entreprise s'acheva par une fessée, mais il en aurait fallu davantage pour effacer toutes les marques de l'émerveillement qui se lisaient sur le frais minois d'Adrienne.
Comme elle l'admirait, ce héros qu'on lui offrait, et qui, s'il n'avait pas terrassé la bête, s'était rattrapé en amorçant depuis une belle carrière militaire!
Lorsqu'il avait eu onze ans, il était venu à Paris, où il était entré au collège du Plessis (aujourd'hui, lycée Louis-le-Grand) . Il y avait poursuivi de bonnes études, marquées, hélas! par des deuils douloureux. A l'âge de treize ans, il avait perdu sa mère, et peu après son grand-père.
Son arrière-grand-père, chargé de gérer la fortune dont il héritait, lui avait appris qu'il était très riche.
- Grande fut ma surprise, expliquait le jeune marquis, fort grande, pour deux raisons : la première, c'est que mon grand-père de la Rivière, plus avare qu'Harpagon, nous avait toujours caché la valeur des biens qui me revenaient; la seconde, c'est que du côté des La Fayette, on ne m'avait promis que misère dorée. Au château de Chavaniac, on ne menait pas grand train vous savez, avec, pour tout le monde, 25 000 livres ...
- Et pourtant coupait Adrienne que les chiffres ennuyaient, vous n'avez quitté le collège que pour les mousquetaires . La cour ne vous a-t-elle pas attiré?
- J'y serais aussi malhabile que sur un cheval de carrousel. Mais c'est trop parler de moi, Adrienne, alors que je ne sais presque rien de vos goûts, de vos espoirs, de votre vie ...
- J'ai si peu à dire ... murmurait-elle en rougissant.
Elle se confiait cependant, et c'était l'histoire toute simple, toute belle, de cinq fillettes groupées autour d'une maman rayonnante d'amour, l'histoire de grands éclats de rire, de parties de croquet, de promenades à dos d'âne, l'histoire aussi de longues heures consacrées à l'étude, d'autres à la prière.
Mais déjà Louise, la sœur aînée, avait quitté le nid, peu de temps après la rencontre du Mont Valérien. Son père lui avait accordé deux mois de fiançailles, puis elle avait épousé son cousin Louis, vicomte de Noailles.
Et maintenant, le duc d'Ayen, qui menait rondement son petit monde, s'apprêtait à marier Adrienne et Gilbert.
Les yeux d'Adrienne s'embuaient lorsqu'elle évoquait sa mère, et ses sœurs, et tout ce passé chaleureux qu'il lui faudrait quitter.
Mais aucune larme ne mouillait ses bonnes joues roses, et la tristesse qui voilait un instant son visage cédait vite la place à un sourire joyeux, quand Gilbert s'enhardissait jusqu'à lui prendre les mains.
- Je vous aime, Adrienne.
- Je vous aime, Gilbert.
* *
*
Nous sommes le 11 avril 1774, à midi. La chapelle de l'hôtel de Noailles resplendit des mille feux que répandent lustres et girandoles..
Ils entrent en se donnant la main,
Adrienne est très belle avec sa jupe rose en forme de coupole, maintenue par cinq cerceaux, sa taille juvénile étroitement serrée, la soie de son corsage agrémentée de pierreries et de motifs à fleurs. Ses cheveux, légers, gonflés, poudrés auréolent un visage illuminé par le bonheur.
Gilbert semble également heureux. Ses cheveux roux, relevés en rouleaux parfaits sur ses oreilles, sont rassemblés sur sa nuque dans un catogan. Son bel habit de soie, orné de brocarts d'or et d'argent, donne une certaine grâce à sa haute silhouette dégingandée.
Ils marchent jusqu'à l'autel et s'agenouillent sur des carreaux de velours rouge frangés d'or.
Derrière eux, sur des prie-Dieu, le comte de la Rivière et le maréchal duc de Noailles échangent des sourires émus.
"Quels beaux enfants! songe le comte. Et comme j'ai bien fait de tenir bon pour la dot. Dame, 200 000 livres à 4,5%, cela nous fait 9000 bonnes livres de rente!"
"Quels beaux enfants! se dit le maréchal. Et quel beau contrat de mariage ! Pas une signature n'y a manqué: il y a celle de Louis XV, celle du dauphin, de Mesdames, de tous les princes, sans aucune exception!"
Son émotion est si grande qu'il ne peut s'empêcher de serrer le bras de sa voisine, sa femme, née de Cossé-Brissac.
Le deuxième rang de l'assistance est occupé par le duc et la duchesse d'Ayen, le vicomte de Noailles et son épouse Louise . Puis viennent Clotilde, Pauline et Rosalie.
Rosalie a sept ans . Elle demande à Pauline, qui en a huit:
- C'est bien quatorze ans et demi qu’elle a , Adrienne?
Rosalie compte en s'aidant des grains de son chapelet.
- Elle a quatorze ans et cinq mois.
- Et lui?
- A peu près seize et demi.
- Chut! taisez-vous, fait Clotilde.
Mais, bien loin de se calmer, Rosalie fait signe à sa sœur plus âgée de se pencher vers elle, pour lui souffler à 1’oreille:
- Toi qui as onze ans, ce sera bientôt à ton tour de te marier, et c'en sera fini de la nichée des Noailles.
- Mais pas du tout! proteste Clotilde. Je n'ai pas envie de me marier! Et d'ailleurs, Adrienne ne nous quitte pas! Elle logera avec Gilbert dans une aile de l'hôtel.
- Allez-vous bientôt vous taire! gronde Louise sourdement.
Le vicomte de Noailles la soutient d'un froncement des sourcils qui se voudrait sévère. Plus loin, la maman des bavardes agite, en signe de réprobation, le chapelet qui pend à ses mains jointes. Le duc d'Ayen caresse d'un doigt faussement désinvolte son ruban de l'Ordre de Saint-Louis et, tournant la tête, sourit aux invités, pour excuser l'incartade de ses filles.
L’entrée de l'abbé Paul de Murat, vicaire général de 1’archevéché de Paris, met un terme à l'incident.
C'est un cousin de Gilbert, et c'est lui qui bénit l'union des deux adolescents, inclinés au pied de l'autel, tremblants de ferveur, éperdus d'amour.
La cérémonie religieuse n'a rassemblé que la famille, mais la réception du soir fera de ce mariage l'un des plus marquants du siècle.
Durant tout l'après-midi, les petites sœurs de la jeune épousée, qui n'ont pas été punies pour leur caquetage, écrasent leur nez contre les vitres du salon et voient les plus beaux équipages du monde envahir la cour de leur hôtel . Les crinières des chevaux, nattées avec des rubans multicolores, sont rehaussées de plumets. Les harnais sont décorés de plaques d'or. Les livrées des cochers et des pages assis à leurs côtés n'ont pas moins de couleur ni d'éclat que les vêtements de leurs maîtres. Quant aux laquais, accrochés à l'arrière des carrosses, ils ressemblent à des officiers en grande tenue.
Toutefois, ni les habits des valets, ni même ceux des grands seigneurs, si merveilleux qu'ils soient, ne constituent le plus beau du spectacle aux yeux des enfants .
- Regarde, des oiseaux dans une cage!
- Et là, ce panier débordant de vraies fleurs!
Ce sont des coiffures, que les demoiselles de Noailles décrivent ainsi, car la mode est aux cheveux dressés en tours extravagantes, décorées avec la plus grande fantaisie.
Toute la fine fleur de la noblesse de France se réunit aujourd'hui à l'hôtel de Noailles.
Un somptueux buffet attend les invités. La vaisselle, d'or et de vermeil, est en harmonie avec le marbre des tables, la marqueterie des meubles de Boulle, les doux reflets des vieux vases de Chine, les tapisseries, les tableaux.
La nuit tombe, mais les jardins, qui s'étendent derrière l'hôtel jusqu'au parc des Tuileries, sont illuminés, et, tout à coup, le ciel de Paris s'embrase du flamboiement d'un grand feu d'artifice.
Ensuite, la musique qui berce l'assemblée depuis le début de la soirée devient plus vive; le grand salon se transforme en salle de bal, et tout le monde danse, même les enfants.
Comme on comprend les regrets de Clotilde, Pauline et Rosalie, lorsqu'on les prie de se retirer pour aller se coucher!
Un peu plus tard, Gilbert et Adrienne quittent aussi le bal On les accompagne jusqu'à leur chambre en grande cérémonie.
Ils ont été félicités, choyés, comblés de cadeaux. Enfin les voilà seuls, à l'abri des rideaux de leur grand lit.
- La fête est finie, soupire Adrienne.
- La fête commence, dit Gilbert, en la prenant dans ses bras.
2
Pourquoi pas ?
Un mois après le mariage de La Fayette, Louis XV mourut de la variole .
Son petit-fils, Louis XVI, lui succéda. Il avait à peine vingt ans, et sa femme, Marie-Antoinette, était d'un an plus jeune que lui.
Leur avènement suscita un grand espoir.
- Avec Louis XV, la monarchie est tombée dans un profond discrédit, expliquait d'Ayen à son gendre Gilbert, mais tout va changer. Le roi va nommer de nouveaux ministres, il faut s'attendre à des bouleversements à la cour.
Le duc s'en réjouissait. Sa tante, la duchesse de Mouchy, était la première dame d'honneur de la jeune reine. Son autre gendre, le vicomte de Noailles, comptait parmi les familiers du couple royal. Dans ces conditions, son père le maréchal, et lui-même, et tous les siens, verraient grandir leur prestige à Versailles.
- Gilbert, mon fils, s'exclama d'Ayen un beau matin de mai, en lui ouvrant les bras, - Gilbert, vous allez être le premier de notre famille à bénéficier de la faveur du nouveau roi .
- Que voulez-vous dire?... fit Gilbert
Le duc avait obtenu pour lui le commandement d'une compagnie du régiment de Noailles.
- Capitaine! je suis capitaine! s'écria joyeusement le jeune homme.
- Vous partirez dès demain pour Metz.
Gilbert ouvrit de grands yeux, son front se rembrunit.
- Dieu sait si j'aime le métier des armes, dit-il. Et je suis sûr que la vie de garnison me plaira. Mais... demain, ce n'est pas possible, je ne suis pas disponible ...
- Et pourquoi cela, s'il vous plaît ?
- Je veux être inoculé contre la petite vérole (autre nom de la variole) .
La mort de Louis XV, au terme d'une agonie atroce, avait relancé le débat portant sur le traitement de cette maladie. Depuis une trentaine d'années, en Allemagne, en Angleterre, les médecins inoculaient le virus variolique à ceux qu'ils voulaient immunise. La reine Marie-Antoinette avait été traitée à Vienne. Mais en France, comme en Italie et en Espagne, cette pratique n'avait pas cours. Le clergé la condamnait. Elle n'était préconisée que par les philosophes ...
- Oh! je sais ce qu'en pense Voltaire, ce grand ami des Anglais... ricana d'Ayen.
- Monsieur, l'interrompit Gilbert, je n'oublie pas que les Anglais sont nos ennemis héréditaires, et en ce qui me concerne, je leur porte une haine farouche, puisque c'est un de leurs boulets qui a tué mon père, mais sur ce point ...
- J'avoue que les Anglais et Voltaire nous éloignent de notre sujet, reprit son beau-père conciliant. Voyons plutôt ce qui se passe chez nous. Voyez ce qu’a fait le roi . Pour fuir la contagion, il s'est exilé à Choisy, avec toute sa famille . Il est vrai que la maladie a rattrapé Mesdames, ses tantes. Alors il les a quittées, pour se réfugier au château de la Muette...
- Il n’empêche que, dit-on, lui et ses frères pourraient être inoculés?
- Simple rumeur de cour! Et s'ils en mouraient tous les trois! Mon fils, croyez-moi, les idées anciennes ont du bon...
- Adrienne est d'accord avec moi, monsieur, Mme d'Ayen aussi...
- Ah! celle-là... laissa échapper le duc, étonnez-vous après que ses filles fassent preuve de hardiesse d'esprit! Voilà une femme profondément pieuse, mais qui lit les philosophes, et qui aime Voltaire! ...
Le duc se reprit, et retrouva le ton qu'il jugeait convenable pour parler à son gendre.
L'oeil humide, il lui raconta les souffrances que la duchesse avait endurées lorsqu'elle avait eu la variole, dans les premiers temps de leur mariage. Mais les cicatrices qui marquaient ses joues et ses paupières ne prouvaient pas qu'elle avait raison dans la position qui était la sienne concernant l'inoculation.
- La contagion, conclut-il, menace surtout Versailles, et croyez-moi, le meilleur remède, c'est, aujourd’hui comme hier, la fuite, -ce que je vous offre, en vous envoyant à Metz.
- Mon père, ce n'est pas comme un fuyard que je souhaite prendre mon service! J'ai trop le respect du militaire! Je brûle d'entrer dans la carrière ...
- Mon fils, transigeons. Demain, vous partirez, mais dans trois mois, si votre volonté est encore d'être inoculé, j'en tomberai d'accord avec vous.
Le duc lui ouvrit de nouveau les bras; le jeune marquis accepta son accolade.
* *
*
A Metz, La Fayette retrouva son beau-frère, le vicomte de Noailles, un jeune gentilhomme qui savait se montrer aussi sérieux officier que brillant homme de cour.
En compagnie de ce gai luron, qui devint son ami, Gilbert apprit sans peine tout ce qu'il devait savoir dans le domaine des exercices militaires, des revues et des inspections. Ses progrès furent d'autant plus rapides qu'il avait du goût pour le commandement, et sa tâche d'autant plus facile que son supérieur hiérarchique, le colonel du régiment, était le prince de Poix, le frère aîné du vicomte de Noailles. - un homme de si petite taille qu'on l'appelait "petit Poix".
Au demeurant, ces jeunes gens ne passaient pas tout leur temps sur les terrains de manœuvres et les champs de tir. La Lorraine comptait de nombreux châteaux, où l'on se faisait un honneur d'accueillir ces soldats issus d'illustres familles.
A table, on installait "petit Poix", qui n'était âgé que de vingt-deux ans, sur une haute chaise, pour qu'il pût présider l'assemblée. Les vins les plus fins, les mets les plus exquis réjouissaient les convives. Les belles dames faisaient les yeux doux aux gentils officiers, et après le repas, les uns et les autres jouaient des petites comédies à la mode, connues sous le nom de proverbes.
Mais il en aurait fallu davantage pour que Gilbert oublie sa charmante épouse. Il lui écrivait souvent, pour se plaindre de ne pas recevoir assez de lettres d'elle:
" Mon cher cœur, depuis trois courriers, je ne sais pas ce que vous êtes devenue ... En attendant que je sache de vos nouvelles, vous saurez celles de mon cœur. Il vous aime toujours à la folie."
A l'automne, La Fayette regagna Paris.
La duchesse d'Ayen avait loué une maison à Chaillot, où il put s'enfermer, avec elle et avec Adrienne, afin de subir l'inoculation.
En dépit du traitement, quel bonheur pour le jeune couple!
Dès qu'il fut remis sur pied, Gilbert partit pour Chavaniac, afin de rendre visite à sa parentèle d'Auvergne.
Mais il fit seul ce long voyage.
La petite Adrienne, qui venait de fêter ses quinze ans, ne pouvait le suivre, car elle était enceinte.
* *
*
Et voici l'hiver.
Quelques flocons de neige voltigent sur le hameau des Percherons, du côté du faubourg Montmartre. Il fait très froid, mais dans les guinguettes, nombreuses par ici, les clients font ce qu'il faut pour oublier les rigueurs de la mauvaise saison.
A l'Epée-de-Bois, un estaminet fréquenté par les rejetons des meilleures familles de la capitale, l'atmosphère est particulièrement joyeuse.
- Du chambertin pour tout le monde! s'écrie un grand jeune homme roux, en tendant à bout de bras une bouteille vide.
- Veuillez nous excuser, monsieur, dit le serveur, nous n'avons, plus de chambertin, mais nous pouvons vous proposer un excellent clos Vougeot...
- Je veux du chambertin!
- Le clos Vougeot, c'est aussi du bourgogne, s'étonne le vicomte de Noailles, c'est même à mon goût le meilleur côte de Nuits! Pourquoi du chambertin à tout prix?
- Parce que tel est mon bon plaisir.
Toute la tablée s'esclaffe, chacun ayant reconnu dans ce mot une pointe contre le pouvoir royal.
- Mon cher, dit le comte de Ségur, en prenant par les épaules sa voisine, la très belle Aglaé d’Hunolstein, voyez en quel état nous sommes, nous avons beaucoup bu ...
Le comte à l'œil en feu. La charmante agite du bout des doigts son décolleté, pour se donner de l'air.
- L'état, quel état? L'État, c'est moi! réplique l'amateur de chambertin, qui n'est autre que La Fayette.
"L'État, c'est moi!" : la phrase favorite du roi soleil !
Quelle bonne plaisanterie! On frappe du pied le sol, du poing la table, pour rythmer les rires, et l'on s'accorde sur un porto, d'au moins dix ans d'âge, pour finir le repas.
- Et après, champagne! clame le jeune marquis, heureux chaque fois qu'il peut puiser dans sa colossale fortune pour régaler ses amis.
Autour de la table, les dames sont aussi nombreuses que les hommes.
Une fois, Adrienne a accompagné son mari dans cet endroit, où il est de bon ton de brocarder la cour, les modes anciennes, le pouvoir établi. Puis elle a prétexté de sa grossesse pour ne plus le suivre. En vérité, elle n'aime guère les propos échangés dans la chaleur des fins de banquet. Les attaques portées en se gaussant, au nom de Montesquieu, de Diderot ou de Jean-Jacques Rousseau, contre les ministres, contre les magistrats, contre les prêtres, heurtent sa sensibilité. Mais elle comprend que son mari rejoigne la jeunesse dorée qui se donne rendez-vous à l'Epée-de-Bois. Elle va même jusqu'à le pousser à imiter en tout le vicomte de Noailles, un habile courtisan, qui attire dans le cabaret du hameau des Percherons jusqu'aux frères du roi, le comte de Provence et le comte d'Artois. Certaine rumeur prétend qu'un soir, il y a même fait venir la reine en personne, pour qu'elle participe incognito à un bal masqué.
Adrienne croit bien faire en laissant libre son mari.
Chère innocente petite marquise de La Fayette, qui ignore ce qui se trame parfois à ]’Epée-de-Bois!
Oh! il ne s'agit ni de fronde, ni d'émeute, encore moins de révolution! C'est le joug du mariage que les joyeux drilles fréquentant cet établissement secouent, avant d'ébranler d'autres fondements de la société.
Le vicomte de Noailles oublie Louise dans les bras d'autres belles, échappées de la cour.
Gilbert de La Fayette, à dix-sept ans passés, se dit que le moment est venu pour lui aussi de prendre une maîtresse.
Et c'est sur Aglaé d'Hunolstein qu'il jette son dévolu.
Il va tenter de la conquérir.
Pourquoi Pas? : telle est la devise de sa famille.
* *
*
Aglaé, la belle des belles, on la comparait à Vénus, et chacun de citer Botticelli, Titien ou Vélasquez, pour évoquer les grâces que cachaient ses élégantes toilettes.
Ses surjupes s'ouvraient largement sur des jupes de soie à gros motifs à fleurs, soutenues par des cerceaux en forme d'ellipse du dernier cri. Sa taille de guêpe mettait en valeur l'émouvant bouquet de sa gorge et de ses épaules, scintillantes de pierreries.
Son visage, abondamment fardé, haut en couleur, était éclairé par des yeux pétillants de malice.
Pour ce qui est de la coiffure, la mignonne savait raison garder. Elle n'était pas de celles qui installaient au sommet de leurs cheveux d'extravagantes constructions, comme un voilier avec tout son gréement ou une vraie cascade, mais elle n'en rehaussait pas moins d'immenses plumes les rouleaux qui s'entassaient au-dessus de sa nuque.
L'ensemble faisait d'elle une haute tour, au pied de laquelle vinrent mourir les galantes attaques du petit marquis, qui en resta tout déconfit.
* *
*
Un jour, Gilbert sent monter en lui une grosse colère. Il se précipite chez Ségur, bouscule son valet, pénètre sans frapper dans la chambre de son ami.
- Comte, lui dit-il, vous êtes déloyal. Vous savez quels sentiments je porte à certaine personne, et vous me l'avez prise! Vous m'en rendrez raison!
Il a un poing sur la hanche, l'autre sur le pommeau de son épée, dans une attitude de matamore.
- Cher camarade, lui répond Louis-Philippe de Ségur en quittant son écritoire, avant que nous croisions le fer, permets-moi de m'expliquer? Laisse-moi te parler d'Aglaé...
Née Puget de Barbantane, la belle Aglaé a épousé le comte d'Hunolstein qui est colonel dans le régiment du duc de Chartres. Elle-même sert la duchesse de Chartres, comme dame d'honneur. Elle est aussi la maîtresse du duc ...
- Entends-tu bien ce que je te dis, mon compagnon? ... du duc de Chartres, cousin du roi, premier prince du sang! Et tu me crois assez fou pour essayer de rivaliser avec un pareil personnage? Reprends-toi, Gilbert!...
Les mains du marquis ont glissé le long de son corps; il demeure bras ballants, un peu voûté, grand, gauche.
- Mais enfin, Louis-Philippe, je l'ai vue à l'Epée-de-Bois, elle te parle à l'oreille, elle t'envoie des oeillades ...
- Allons, Gilbert, allons, le temps est venu où tu dois apprendre à mieux connaître le monde. J'ai trois ou quatre ans de plus que toi, je t'aiderai. Première leçon: Aglaé, danger! Cela dit, à la cour, à la ville, les belles ne manquent pas, dont tu obtiendras les bonnes grâces, si tu te montres adroit.
La seconde leçon fut en forme d'instante recommandation : le comte exhorta son ami à se rendre plus souvent à Versailles, aux bals de Marie-Antoinette.
* *
*
Depuis que la cour avait quitté le deuil, on dansait deux fois par semaine chez la reine, le lundi et le mercredi.
(Ci-contre portrait de la reine.)
Au début du printemps, à l'occasion de la préparation d'un grand ballet, Gilbert fut admis aux quadrilles. Il avait, pour lui servir d'exemple, ses amis Noailles et Ségur, qui savaient calquer avec élégance leurs pas sur ceux de remarquables danseurs, comme les frères Dillon.
Quatre hommes d'un côté, quatre dames de l'autre : notre jeune marquis se trouva un beau soir en face de Marie-Antoinette.
Alors il sautilla vers elle, trébucha, tendit un bras en avant; s'il ne s'était rétabli à la dernière seconde, il aurait dû s'accrocher à son épaule royale pour ne pas tomber.
Elle éclata de rire.
Plusieurs jours durant, plusieurs semaines même, Gilbert n'eut pas trop de toute la tendresse de sa chère Adrienne pour oublier sa honte.
Il resta enfermé à l'hôtel de Noailles, n'en sortant que pour se rendre au Palais du Luxembourg, où demeurait son arrière-grand-père.
En vérité, son assiduité auprès de sa chère épouse n'était pas purement égoïste. Elle avait elle aussi besoin du réconfort que lui apportait sa présence, ayant au cours de l'hiver dû perdre l'espoir d'avoir son premier enfant.
- Sortirons-nous de cette grisaille? grondait sourdement Gilbert. De ces futilités que sont la mode, les conventions sociales... Que dire de ces carrosses dont on rehausse le toit pour laisser entrer les coiffures des dames? Comédie que tout cela! Et que penser de l'arbitraire du pouvoir, des attentats contre la liberté, du relâchement des mœurs, à la cour, dans les ginguettes des faubourgs? Le monde est laid ... Adrienne, mon doux cœur, je m'en accuse, j'ai courtisé Aglaé...
Le manque de rigueur de l'analyse n'ôtait rien à la hardiesse de l'aveu, à la sincérité de la plainte.
- Je ne veux rien savoir de cette Aglaé! disait Adrienne.
Elle orientait habilement le dialogue pour qu’il ne sombre pas dans la désespérance.
- Regarde mes cheveux, ajoutait-elle, je suis frisée comme un mouton, mais de telle sorte que tu n'auras pas à faire retailler notre voiture!
Il souriait
- Et si notre société t'ennuie, lui disait-elle encore, que ne songes-tu davantage à ton régiment? Je te vois un avenir de grand soldat, mon Gilbert ...
De son côté, son beau-père lui prédisait un destin de brillant courtisan.
-Ayez de l'ambition, Gilbert, lui conseillait d'Ayen, songez à agrandir vos terres d'Auvergne, achetez des seigneuries, et, palsambleu! je m'en porte garant, nous obtiendrons que tout cela soit érigé en duché-pairie!
Quand l'été fut venu, il lui annonça:
- Mon fils, votre fortune est faite. J'ai obtenu pour vous une place d'honneur dans la maison du comte de Provence.
Le marquis fit la moue. Le duc explosa :
- Dans la maison de Monsieur, frère du roi, son héritier présomptif !
Pour ne pas heurter de front le père de sa tendre épouse, Gilbert fit mine d'accepter.
- J'enrage, confia-t-il à Adrienne. J'ai horreur de l'esclavage, jamais je ne m'enchaînerai au service d'un prince! Il faut que je trouve un biais pour me dégager...
Le moyen auquel il eut recours se révéla efficace.
Le comte de Provence était un grand fat, qui se flattait de maintes qualités, entre autres de l'excellence de sa mémoire. A l'occasion d'un bal masqué, Gilbert s'approcha de lui, et, entre deux pas de danse, déclara bien haut:
- Tout le monde sait que la mémoire tient lieu d'esprit aux sots.
Nombreux furent les rieurs, à l'abri de leurs dominos.
Le lendemain, le duc d'Ayen, l'air pincé, fit savoir à son gendre qu'il n'avait plus rien à faire à la cour.
- Vous rejoindrez votre ville de garnison, lui dit-il.
Comme l'année précédente, Gilbert et Adrienne durent se séparer.
Leurs adieux furent d'autant plus émouvants qu'ils attendaient à nouveau un enfant.
3
Nous sommes tous
des Insurgents
De passage à Metz, il fut invité à dîner au palais des Gouverneurs par le duc de Broglie, qui exerçait le commandement en chef des troupes de cette région.
Le prince de Poix et tous les officiers de son régiment participèrent à ce repas d'apparat.
Après que les premiers toasts eurent échauffé l'atmosphère, Gloucester se montra très en colère contre le roi son frère, George III.
- J'ose le dire, sa Majesté se trompe, l'Angleterre est en train de perdre ses colonies d'Amérique! s'exclama dans un français excellent le duc empourpré.

- Exactement, quatre au nord, quatre au centre, cinq au sud.
- Je croyais que les taxes dont se plaignaient les colonistes avaient été supprimées? dit le duc de Broglie.
- Pas toutes! Et c'est bien là que se situe la faute du roi, qui a voulu maintenir la tea tax, un impôt symbolique sur le thé, pour humilier les Bostoniens.
- Ces Anglais de là-bas sont mécontents, mais il ne s'agit peut-être que d'un mouvement d'humeur des marchands? ... hasarda La Fayette, bouillant de curiosité.
- Jeune homme, repartit Gloucester, la querelle de boutiquiers que vous évoquez dure depuis près de quinze ans, et elle vient de prendre un visage nouveau. Au mois de mars dernier, un certain Patrick Henry a lancé un appel aux armes contre nous.
- Alors, c'est la guerre?
- Oui, c'est une déclaration de guerre. Ceux que vous nommez les "Anglais de là-bas" ne veulent plus être Anglais! Ils réclament je ne sais quelle indépendance... Bref, ils sont tous devenus des Insurgents, qui se battent contre nos soldats, pour ce qu'ils appellent la liberté. Ils viennent même de désigner un général en chef, nommé George Washington, un homme de quelque valeur, paraît-il... -et tout cela, en raison de la maladresse de mon frère!
- Ces révoltés ont-ils la moindre chance de?... reprit le jeune marquis.
Le duc de Broglie l'interrompit.
- Je gage, dit-il, que les Insurgents ne résisteront pas longtemps aux troupes régulières du roi George.
Et, en habile diplomate, à grands renforts de hâtives transitions, il parvint à lancer une discussion portant sur la chasse, afin d'ôter au pétulant officier l'occasion de manifester davantage son anglophobie.
Ce soir-là, Gilbert ne devait pas en apprendre davantage sur les événements qui secouaient le Nouveau Monde.
Mais le duc de Gloucester en avait dit assez pour qu'il fût bouleversé, et avide de mieux connaître la ville de Boston, le général Washington, les treize colonies.
A son ami le vicomte de Noailles, il confia :
- J'ai trouvé mon chemin de Damas.
- Tu as eu des visions, comme Saint Paul?
- Louis, je t'en prie, ne plaisante pas toujours. Ecoute-moi plutôt. As-tu lu les ouvrages de l'abbé Raynal?
- Ma foi! ...
- Fais comme moi, reprends-les. Après ce que nous a dévoilé Gloucester, tu comprendras mieux les attaques de ce bon jésuite contre l'esclavage, contre les peuples colonisateurs, son combat pour la liberté, pour la défense des droits de l'humanité ...
- Gilbert, tu n'aimes pas les Anglais ...
- Ils ont tué mon père. Ils nous ont humiliés, il y a douze ans, au traité de Paris. Ils nous ont pris le Sénégal, le Canada, les îles du Saint-Laurent, la vallée de l'Ohio, la rive gauche du Mississipi, toutes les Indes... Non, je n'aime pas les Anglais, mais peu importe! Ce que je veux, ce n'est pas tellement me battre contre... c'est me battre pour... Pour un idéal, pour la liberté! ... Nous, qui nous égarons à la cour, quand ce n'est pas à l'Epée-de-Bois, nous sommes tous des mécontents, des insoumis, Louis!...
- Cela dit, mon bon Gilbert, que faut-il faire?
- Il faut aller vers ceux qui les premiers ont pris les armes, il faut rejoindre les Insurgents, mon frère. Nous sommes tous des Insurgents.
* *
*
A la fin de l'automne, La Fayette fut autorisé à regagner Paris, sa jeune épouse étant sur le point d'accoucher.
Elle l'accueillit avec ce resplendissant sourire des femmes qui ont eu une grossesse heureuse.
Durant toute son absence, elle lui avait écrit son amour, que renforçait le petit être qu'elle portait, et maintenant qu'il était là devant elle, son grand soldat, l'adoration qu'elle éprouvait pour lui, et qui se lisait dans son regard, était si forte qu'elle devait de temps en temps baisser les paupières.
- Mon cher cœur, lui disait-il, si tu savais comme le discours du duc de Gloucester m'a remué. Raynal a raison...
- J'ai rencontré l'abbé Raynal dans un salon, disait-elle, c'est un éloquent prédicateur. Il condamne la traite des Noirs pratiquée en Amérique ...
Le "cher cœur" eût probablement préféré papoter de layette et de berceau.
Elle acceptait cependant de relire avec lui quelques pages du célèbre jésuite philosophe.
." Barbares Européens! -s'écriait l'ami des Encyclopédistes, je me suis souvent embarqué par la pensée sur les vaisseaux qui vous portaient dans ces contrées lointaines. Mais descendu à terre avec vous, et devenu témoin de vos forfaits, je me suis séparé de vous; je me suis précipité parmi vos ennemis, j'ai pris les armes contre vous; j'ai baigné mes mains dans votre sang...
Un soir, Gilbert demanda à Adrienne :
- J’ai l’intention de devenir Franc-Maçon. Qu'en pensez-vous?
Elle hésita :
- La Franc-Maçonnerie est une société secrète... J'espère que dans l'initiation que vous recevrez rien ne heurtera, si peu que ce soit, vos sentiments religieux...
Toute rosissante, elle cherchait ses mots ... Elle était si scrupuleuse! Et sa foi si vive! N'avait-elle pas reporté sa première communion jusqu'à un an après son mariage ? Avant cette date, elle ne se jugeait pas assez mûre, pas assez digne.
- On rencontre peut-être quelques libres penseurs chez les Francs-Maçons, tentait de la rassurer Gilbert, mais aussi l’abbé Raynal, et beaucoup d'autres jésuites . Le duc de Chartres est Grand Maître... Notre ami Ségur est le Vénérable de la loge "La Candeur", dans laquelle il peut me faire entrer.
Et comme elle demeurait pensive :
- Les Maçons forment une chaîne d'union universelle. Ils obtiendront la réalisation de la pensée philosophique ...
Elle l'aimait tant qu'elle approuva son projet.
Le 15 décembre 1775, Adrienne mit au monde une fille, Henriette
Grande fut la joie du jeune papa, et sincère l'affection dont il entoura son épouse et leur bébé.
Mais rien n'aurait pu le détourner du nouveau sens qu'il avait donné à sa vie.
Le 25 décembre 1775, la loge "La Candeur" accueillit Gilbert . Il participa avec ferveur aux rites cérémoniels de l’initiation . Sur la Bible, devant l'étoile flamboyante des Maçons, il jura de servir l'astrologie, la science, le progrès, de même que d'autres valeurs nommées liberté, égalité, fraternité.
* *
*
Plusieurs mois ont passé.
Dehors, des merles sifflent dans une haie d'aubépine, des moineaux piaillent dans les branches d'un arbre dénudé. Au loin, un coq enroué chante encore, pour encourager le soleil à percer les nuages.
A l'heure où la nature s'éveille, les cabarets du hameau des Percherons, comme les oiseaux de nuit, s'endorment
Le silence règne à l'Epée-de-Bois.
Mais la grande salle n'est pas entièrement plongée dans l'obscurité. Une fenêtre reste ouverte, près de laquelle trois jeunes hommes, penchés sur une petite table ronde, s'entretiennent à voix basse.
- Avez-vous prévenu Adrienne? demande celui qui semble le plus âgé, et qui n'est autre que le comte de Ségur.
- Elle lit dans mon cœur comme dans un livre ouvert, elle n'ignore rien de mes sentiments ... commence La Fayette.
- Vous ne répondez pas à ma question. Sait-elle que vous allez mettre, entre elle et vous, l'Atlantique?
- Non.
Le vicomte de Noailles vole au secours de son beau-frère.
- Vous en parlez à votre aise, mon cher, lance-t-il à Ségur, on voit bien que vous n'êtes pas marié! Moi non plus, je n'ai rien dit à Louise.
- Une chose est sûre, reprend La Fayette, c'est que je ne reviendrai pas sur ma décision. En voulez-vous la preuve? Je n'appartiens plus à l'armée du roi; j'ai obtenu ma mise à la réforme temporaire... ne voulant pas passer pour déserteur!
Et comme ses deux amis restent sans voix :
- Je serais heureux, ajoute-t-il avec un sourire, si votre volonté était aussi ferme que la mienne.
- Ce que vous ignorez, mon brave Gilbert, dit Ségur sur le ton de la plaisanterie, c'est combien il est difficile de vouloir, quand on dépend de la modeste rente que vous verse votre famille. Moi, si je possédais votre fortune, j'aurais déjà équipé un navire pour aller au secours des Insurgents.
- Moi, j'espère beaucoup du comte de Broglie... dit Noailles, en se penchant vers la fenêtre pour regarder le chemin. Ces messieurs que je n’aperçois pas encore mais qui vont nous rejoindre résoudront nos problèmes...
Le comte de Broglie auquel Noailles vient de faire allusion est le frère du duc de Broglie. Ce chef de la diplomatie secrète de Louis XV rêve de se tailler un royaume en Amérique. Les émissaires qu'il a envoyés auprès de nos trois gentilshommes se font attendre jusqu'à la fin de la matinée.
Ils arrivent enfin, ils sont deux, et c'est alors qu'il est plus que jamais difficile de s'entendre, car le plus volubile ne parle qu’anglais . Il ne sait pas un mot de français, et son interprète s'exprime avec un accent allemand très prononcé.
Toutefois, des explications de ce dernier, il ressort finalement que lui-même se nomme Johann von Kalb, qu'il est Prussien, qu'il est baron, et que, depuis plusieurs années, il sert la France en général, et plus particulièrement le comte de Broglie, pour qui il a effectué des missions outre-Atlantique. Le personnage qu'il accompagne, c'est Silas Deane, que les Insurgents ont envoyé à Versailles pour demander de l'aide.
- I have had a meeting with Mr. Vergennes ... dit-il
Après avoir sans façon déposé sur la table le tricorne dont il est coiffé, il accepte le vin que lui propose La Fayette.
- Il a rencontré Vergennes, le ministre des Affaires étrangères, traduit Kalb. Il a obtenu des armes et de l'argent. Mais en cachette... Parce que Louis XVI ne veut pas entrer en guerre avec l'Angleterre... Vergennes refuse absolument que des troupes françaises passent l'Atlantique ...
- But ... but ... for the purpose in hand, we need ... We need... insiste Silas Deane, d'une voix frémissante, comme s'il était mécontent de la traduction.
- Pour les besoins de la cause, poursuit Kalb imperturbable, il faut là-bas des soldats de carrière. M. Deane n'a guère confiance dans les milices, courageuses mais désordonnées. Des officiers formés en Europe sont nécessaires pour les encadrer.
C'est alors que Silas Deane se lève, recoiffe son tricorne, rajuste les pans de son justaucorps brodé, et, tendant une main vers les trois jeunes gentilshommes, adresse à son interprète un discours éloquent.
- Il dit que le temps presse, rapporte Kalb, que le Congrès de Philadelphie est sur le point de proclamer l'indépendance des Colonies-Unies, mais que la guerre commence mal ... Il rend grâce au comte de Broglie de lui avoir permis de vous rencontrer discrètement ... Il dit qu'il va faire établir pour vous des actes d'engagement ... Il demande si vous les signerez.
- Nous les signerons, dirent d'une seule voix les trois amis.
4
Un voyage difficile
Adrienne écartait les mains et Henriette prenait son envol, pour aller se précipiter, d'une démarche trébuchante, dans les bras de son père. Elle gazouillait : "pa-pa, pa-pa", puis elle faisait le même trajet en sens inverse, ne changeant que son gentil refrain : "ma-ma, ma-ma".
C'était un adorable bébé de près de quatorze mois, aux fins cheveux châtains, un peu pâle peut-être, car de santé fragile.
- Bientôt, elle sera autonome, plaisanta Gilbert, et c'est tant mieux; vous pourrez consacrer plus de temps à sa petite sœur ou à son petit frère.
Adrienne, qui était enceinte pour la troisième fois, posa ses mains sur son ventre, mais elle ne put répondre à son mari que par un sourire, le maître d'hôtel venant d'entrer pour annoncer une visite.
Le comte de Ségur et le vicomte de Noailles, amis intimes des La Fayette, emboîtaient sans cérémonie le pas du majordome. Après l'échange des salutations, ils firent des risettes au bébé, présentèrent leurs compliments à sa mère, puis demandèrent au jeune marquis pour quelle raison il les avait conviés chez lui.
- Je vous laisse, je vous prie de m’en excuser, dit Adrienne, c'est l'heure de la toilette d'Henriette.
Après qu'elle fut partie, Gilbert sortit de sa poche un papier, qu'il agita par jeu sous le nez des arrivants.
- Devinez ce que c'est, leur dit-il, devinez!
Ségur s'empara prestement de la feuille et lut.
- Mais c'est le double de votre contrat, s'exclama-t-il, dûment contresigné par Silas Deane et le baron de Kalb.
- Ces messieurs restent à votre disposition, pour vous proposer le même engagement, dit La Fayette. Sachez que plusieurs officiers excellents ont déjà décidé de partager mes aventures.
- Je vous rejoindrai bientôt, assura Ségur. Mais pour l'heure, cela m'est impossible, et vous savez pourquoi: je brûle du désir de devenir votre oncle.
Ces mystérieuses paroles signifiaient simplement que le comte était sur le point de se marier avec une demi-soeur de la duchesse d'Ayen.
- Et vous, mon cher beau-frère, lança Gilbert à Noailles, qu'est-ce qui vous retient?
- Pour nous, les Noailles, la situation est des plus délicates, répondit le vicomte. Après la Déclaration d'Indépendance des États-Unis, Washington a connu des revers militaires. Plus que jamais, Louis XVI et son gouvernement hésitent ... Or, le maréchal, le duc d'Ayen, la duchesse de Mouchy, moi-même, j'ose le dire, sommes trop proches de la famille royale, comprenez-vous, Gilbert? ... N'oubliez pas que notre oncle, le marquis de Noailles, est ambassadeur à Londres! Que mon frère, le prince de Poix, part dans quelques jours pour l'Angleterre ... Qu'est-ce qui vous fait rire? Pourquoi riez-vous?
- Je vais vous le dire, mais procédons par ordre, répondit Gilbert. Je vous ai mandé, mes amis, pour vous annoncer deux nouvelles. La première, c'est que je suis propriétaire d'un vaisseau de 200 tonneaux... Oui, oui, je vous assure! Il s'appelle La Victoire, il a un équipage de trente hommes, il est armé de deux canons, et ... il m'en a coûté 112 000 livres!
- Comment cela est-il possible, marquis? demanda Ségur, avec l'air sévère d'un homme qui entend ne pas être dupe
- Un certain Boismartin, secrétaire du comte de Broglie, l'a acheté pour moi à Bordeaux, où il m'attend.
Noailles fut le premier à rompre le silence qui suivit cette étonnante déclaration.
- Et la seconde nouvelle? dit-il.
- Cher Louis, mon cher beau-frère, elle ne vous surprendra pas moins que la première. Permettez-moi de vous dire d'abord, cher vicomte de Noailles, ce que sont mes rapports avec les autres Noailles de ma famille... Autant ma tendre Adrienne et sa mère, la duchesse d'Ayen, me soutiennent, autant le duc d'Ayen me harcèle pour que je renonce à mon idéal et à mes projets.
- Mais c'est parce qu'il vous aime, Gilbert !
- Et c'est parce que je l'aime, pour éviter les disputes, que je pars demain... Oh! pas encore pour l'Amérique! Avant d'aller me battre pour les Insurgents, en attendant que mon vaisseau soit prêt, je vais faire un voyage...
- Où cela?
- En Angleterre, c'est pourquoi je riais tout à l'heure...
- En Angleterre?
- Oui, le prince de Poix me permet de l'accompagner.
* *
*
Le voyage dura trois semaines.
Le marquis de La Fayette fut présenté par l’ambassadeur, frère du duc d'Ayen, au roi George III.
Invité plusieurs fois à la cour, il poussa l'outrecuidance jusqu'à laisser entendre, en présence du souverain, qu'il soutenait la cause des Insurgents.
Son attitude ne lui ferma nullement les portes des meilleurs hôtels de la noblesse londonienne. Avec le prince de Poix, il participa à des dîners, à des soupers, à des bals. On leur fit visiter les environs de la capitale, on les accompagna à l'Opéra.
Mais Gilbert ne se laissa pas étourdir par cette vie mondaine . Chaque fois qu'il en avait l'occasion, il s'enfermait dans sa chambre de l'ambassade, afin de méditer avant de passer à l'action.
Il écrivait aussi, et d'abord à Adrienne. Il ne savait comment lui annoncer l'imminence de son départ.
"Adieu, mon cher cœur, lui disait-il. Je suis toujours fâché quand je vous quitte, même par écrit, et c’est à la fatalité de mon étoile, qui veut que je coure toujours, que je dois m'en prendre quand je ne vous vois pas... Vous connaissez mon cœur... il vous aime pour la vie, du sentiment le plus solide et le plus tendre.”
Cependant il n'osait pas préciser jusqu'où le conduirait bientôt la "fatalité de son étoile".
Le 9 mars enfin, il prit son courage à deux mains pour envoyer ce message au duc d'Ayen :
"Vous allez être étonné, mon cher papa... J'ai trouvé une occasion unique de me distinguer et d'apprendre mon métier : je suis officier général dans l'armée des États-Unis d'Amérique. Mon zèle pour leur cause et ma franchise ont gagné leur confiance ... Enfin, mon cher papa, dans ce moment je suis à Londres, attendant toujours des nouvelles de mes amis; dès que j'en aurai, je partirai d'ici et, sans m'arrêter à Paris, j'irai m’embarquer sur un vaisseau que j'ai frété et qui m'appartient ... Adieu, mon cher papa...
Votre tendre fils : LA FAYETTE"
Il s'en tint à ce programme.
Il regagna la France et traversa la capitale sans se rendre à l'hôtel de Noailles.
- Je n'imposerai pas à mon épouse une éprouvante scène d'attendrissement, dit-il à Kalb, qui l'hébergea trois jours à Paris.
Et le 16 mars, fouette cocher! il partit pour Bordeaux, en compagnie du baron.
Soixante-seize étapes les attendaient, trois jours et trois nuits de route, dans un léger cabriolet à deux roues tiré par deux chevaux.
* *
*
Johann von Kalb participait à l'expédition.
Ce soldat de carrière, âgé de cinquante-six ans, s'était battu pour la France pendant la guerre de Sept Ans, au cours de laquelle il avait gagné ses galons de lieutenant-colonel. Protégé qu'il était par le comte de Broglie, il semblait naturel de le voir partir pour l'Amérique avec le grade de major général, l'un des plus élevés de l'armée des États-Unis.
Plus étonnante était la promotion dont Silas Deane avait fait bénéficier La Fayette, en le nommant lui aussi, à dix-neuf ans, major général.
Le jeune marquis en était très fier. Sa nouvelle position dans la hiérarchie militaire lui inspirait même un brin d'orgueil, on l'a vu dans sa lettre à son beau-père, mais il savait se montrer modeste quand la prudence l'imposait.
A Bordeaux, il s'était fait inscrire sur la liste des passagers de La Victoire sous le nom de Gilbert du Motier, chevalier de Chavaniac.
Le 25 mars, nos deux voyageurs se trouvaient dans la chaloupe qui devait les conduire au navire lorsqu'un émissaire leur remit un ordre du roi leur interdisant le départ.
- Il nous faut renoncer... dit Kalb.
- Appareillons! dit La Fayette.
Ils tombèrent d'accord pour décider d'une escale dans le port espagnol le plus proche, celui de Los Pasajes . Là, le marquis reçut de nouvelles lettres de Versailles. Ordre lui était donné de rejoindre, à Marseille, le duc d'Ayen, afin de l'accompagner dans une mission officielle en
La Fayette revint en France, par la route, et se rendit à Bordeaux pour recueillir de plus amples informations. Son oncle par alliance, le maréchal duc de Mouchy, qui commandait la Guyenne, lui conseilla de se soumettre, s'il ne voulait pas être jeté à la Bastille.
Nulle menace n'aurait pu stimuler davantage notre combattant de la liberté. Mais il ne savait comment regimber lorsqu'il rencontra le vicomte de Mauroy, venu tout droit de Versailles, et qui souhaitait lui aussi gagner l'Amérique.
Que pensait-on de son odyssée à la cour? La Fayette apprit que, si le roi avait bien lancé contre lui une lettre de cachet, à la demande du duc d'Ayen, en revanche, les beaux esprits, les nobles cœurs, les gentes dames ne parlaient plus de son aventure que comme de celle d'un héros.
Il n'en fallait pas davantage pour le pousser à désobéir.
En compagnie de Mauroy, il repassa les Pyrénées.
Le 26 avril 1777, La Victoire leva l'ancre et prit la haute mer.
* *
*
Le lendemain, au petit jour, La Fayette, Kalb et la douzaine d'officiers qui les accompagnaient se retrouvèrent au coude à coude sur le modeste pont du petit voilier.
- Alors, messieurs, vous préférez un bol d'air au café que je vous ai préparé? leur lança gaiement le commandant Boursier.
Les mines livides des passagers torturés par le mal de mer, leurs yeux rougis par 1'insomnie, leurs haut-le-cœur amusaient le marin.
- En cette saison, continua-t-il comme si de rien n'était, les vents d'ouest sont dominants, et tout l'art de la navigation consiste à les utiliser pour aller contre eux.
Aucune question ne lui étant posée, il poursuivit :
- Écoutez-moi ces voiles qui claquent, voyez cette proue qui fend la vague : tout va bien! Nous voguons cap au sud, droit sur les Canaries, où nous trouverons le courant qui nous portera jusqu'aux Antilles ...
Silence des officiers
- Si la traversée se passe comme je l'espère, dit-il encore, un sourire ironique aux lèvres, vous mettrez pied à terre dans nos îles avant la fin du mois de mai...
- Que nous contez-vous là ? 1’interrompit La Fayette, surmontant ses nausées. La police du roi ne s'exerce-t-elle pas dans nos Antilles? Croyez-vous que je courrai le risque de m'y faire arrêter? Non, monsieur, non ! C'est pourquoi nous franchirons l'Atlantique sans escale.
- Comment cela? Et ma cargaison, monsieur le marquis? Mes marchandises... Vous m'avez bien autorisé à remplir mes cales ...
- Pour tromper l'espion anglais, commandant! Au demeurant, quand vous nous aurez déposé à Charleston, en Caroline du Sud, vous pourrez librement vous rabattre sur nos îles ...
- Je compte m'y arrêter avant ...
- Non, monsieur, après , c'est un ordre! coupa La Fayette avec une belle ardeur juvénile, que soutenait la claire conscience qu'il avait d'être, non seulement major général, mais aussi propriétaire du navire.
Le commandant esquissa une sorte de salut et disparut dans les entrailles du vaisseau.
Durant un instant, l'altercation avait fait oublier aux soldats le malaise causé par le roulis et le tangage. Maintenant, la mer leur paraissait plus grosse que jamais, et le spectacle de quelques matelots qui gambadaient allègrement dans la voilure n'était pas fait pour soulager leurs maux.
Ils se réfugièrent dans leurs cabines. Des cabines minuscules, où durant plusieurs jours ils restèrent cloîtrés.
* *
*
La Fayette fut l'un des premiers à s'habituer à la houle. Il put dès lors s'adonner à la lecture. Il parcourut quelques ouvrages militaires, destinés à compléter les connaissances qu'il jugeait indispensables à un officier supérieur. Il étudia surtout l'anglais, épuisant son lexique, sans manquer de recourir à Kalb qui possédait parfaitement cette langue.
Deux semaines après le départ, plus personne ne souffrait du mal de mer, et pour cause, le vaisseau ne bougeait presque plus.
- Ce calme plat ne me dit rien qui vaille! grommelait le commandant. Nous devrons nous estimer heureux si nous touchons terre dans les premiers jours de juin.
- Enfin, ce n'est pas possible! s'exclamait La Fayette. En passant par Paris, j'ai croisé le savant Benjamin Franklin, que les Insurgents ont envoyé en France pour soutenir les efforts de Silas Deane. Eh bien! cet homme venait de traverser l'Atlantique en quatre semaines!
- Dans l'autre sens, monsieur le marquis, dans l'autre sens!
- Vous n'allez pas me dire que nous mettrons autant de temps que Christophe Colomb à son premier voyage!
Le marin levait les bras au ciel et renonçait à poursuivre toute discussion avec ce terrien, fût-il major général.
Après l'absence de vent, la tempête se leva, entraînant un déroutement. La viande fraîche, les légumes verts, les fruits disparurent des menus. Il fallut rationner l'eau.
Le 30 mai, après cinq semaines de mer, la côte américaine demeurait fort lointaine, et le commandant Boursier s'avouait incapable de dire combien de temps durerait encore le voyage.
Ce même jour, La Fayette écrivit à Adrienne, pour lui confier son vif regret de l'avoir quittée brusquement.
"Si vous saviez ce que j'ai souffert, les tristes journées passées en fuyant tout ce que j'aime au monde! Joindrai-je à ce malheur celui d'apprendre que vous ne me pardonnez pas? En vérité, mon cœur, je serais trop à plaindre ...
Je suis depuis ma dernière lettre dans le plus ennuyeux des pays, la mer est si triste, et nous nous attristons, je crois, mutuellement, elle et moi. Je devrais être arrivé, mais les vents m'ont cruellement contrarié; je ne me verrai pas. avant huit ou dix jours à Charleston...
A présent parlons de choses importantes : parlons de vous, de la chère Henriette, de son frère ou de sa sœur. Henriette est si aimable qu'elle donne le goût des filles . Quel que soit notre nouvel enfant, je le recevrai avec une joie bien vive.-
Adieu, mon cher cœur, je vous . écrirai de Charleston, je vous écrirai avant d'y arriver. Bonsoir pour aujourd'hui.
Le 7 juin, toujours en mer, il reprit la plume:
Je suis encore dans cette triste plaine et c'est, sans nulle comparaison, ce qu'on peut faire de plus ennuyeux. Pour me consoler un peu, je pense à vous, à mes amis ...
Mais l'ennui n'a entamé ni ses convictions ni son enthousiasme, et quand ce jeune homme qui n'a pas vingt ans laisse déborder son cœur, ses propos échappent vite à la mièvrerie.
Défenseur de cette liberté que j'idolâtre, libre moi-même plus que personne, en venant comme ami offrir mes services à cette république si intéressante, je n'y porte que ma franchise et ma bonne volonté; nulle ambition, nul intérêt particulier; en travaillant pour ma gloire, je travaille pour leur bonheur.
Et revenant à sa douce et belle Adrienne:
J'espère qu'en ma faveur vous deviendrez bonne Américaine; c'est un sentiment fait pour les cœurs vertueux. Le bonheur de l'Amérique est intimement lié au bonheur de toute l'humanité. Elle va devenir le respectable et sûr asile de la vertu, de l'honnêteté, de la tolérance, de l’égalité et d'une tranquille liberté..."
La côte rêvée du pays de la liberté apparut enfin aux yeux des voyageurs le 13 juin, après cinquante-quatre jours de traversée.
Pour échapper aux vaisseaux anglais qui surveillaient les ports, La Victoire jeta l'ancre en face d'un rivage désert.
Le marquis, Kalb et leurs compagnons sautèrent dans un canot.
A terre, ils trouvèrent une maison isolée, occupée par un officier américain, le major Benjamin Huger, qui les reçut fort aimablement.
Ils ne partirent pour Charleston, la ville la plus proche, que le lendemain.

5
L'affront de Philadelphie
La résidence du major Huger, qui dépendait d'une bourgade nommée Georgetown, se trouvait à environ vingt-cinq lieues au nord-est de Charleston.
- Si vous souhaitez aller à Philadelphie, où siège le Congrès et où demeure Washington, il vous faut renoncer au bateau, exposa Huger à ses hôtes. Pour vous y rendre par voie de terre, vous devrez rassembler un équipement que vous ne trouverez pas ici.
Les arrivants écoutèrent les raisons de l'accueillant officier d'autant plus volontiers qu'il leur proposa de leur servir de guide jusqu'à la ville voisine. Et c'est ainsi qu'ils s'engagèrent dans une longue marche en direction du sud alors que le but de leur expédition était au nord.
La Fayette, Kalb et Huger allaient à cheval, les autres à pied, le major n'ayant eu que trois montures à proposer. Le plus souvent, ils longeaient la côte, mais dès que la route s'en éloignait, pour serpenter dans la forêt, l'air chaud et humide devenait accablant.
Le voyage dura trois jours. Ils arrivèrent enfin dans une ville coquette, aux maisons de bois bien alignées, aux boutiques débordantes de marchandises, une agglomération parfaitement entretenue par ses dix mille habitants blancs et leurs quelque vingt mille esclaves noirs.
Les nouveaux venus, sortis des bois en piètre équipage, plus sales, hirsutes et dépenaillés que des gueux ou des brigands, furent accueillis froidement. Mais grâce à Huger, leurs titres et leurs projets furent bientôt connus, et la meilleure société de Charleston eut à cœur de leur faire fête.
Et huit jours durant, ils eurent tout loisir d'étudier des cartes et de préparer leur convoi qui allait parcourir près de 400 lieues, à travers la Caroline du Sud, la Caroline du Nord, toute la Virginie, avant d'atteindre Philadelphie, en Pennsylvanie.
Le 25 juin 1777, le cortège s'ébranla.
La Fayette avait acheté, pour Kalb et lui, une voiture à quatre roues pourvue de ressorts. Les colonels de Lessere et de Valfort suivaient dans une sorte de cabriolet à deux roues, et les deux aides de camp dans un véhicule assez semblable. Les autres officiers se trouvaient répartis dans quatre lourds chariots, un cinquième chariot étant réservé à divers matériel, aux vivres et aux munitions. Un écuyer à cheval cheminait à côté de la colonne, un Nègre à cheval fermait la marche.
La route -mieux vaudrait dire la piste - qu'ils suivaient ne longeait pas la côte, mais traversait le Piedmont, entre les Appalaches et la mer.
Dès la sortie de Charleston, ils étaient entrés dans une magnifique forêt de pins, au-delà de laquelle s'étendaient de vastes marécages. La chaleur humide était éprouvante. Plusieurs heures passèrent avant qu'un village ne leur fût annoncé par des champs de maïs, de coton et de tabac. Puis ce fut de nouveau la forêt, et dès lors ils comprirent mieux leur carte, qui leur présentait les lieux habités de cette région comme un chapelet d'îles dans un océan de verdure.
Le soir, comme ils avaient préjugé de la qualité du chemin et de la force des chevaux, ils n'atteignirent pas le hameau où ils s'étaient promis de faire étape. La nuit les surprit au milieu des bois. Et ce fut un joyeux spectacle que celui de ces majors, de ces colonels, capitaines et autres officiers, tous gentilshommes, tous habitués à donner des ordres, occupés à allumer des flambeaux et à planter des piquets de tente. Ces combattants de la liberté ne pouvaient tout de même pas demander de tout faire à l'unique Nègre qui les accompagnait!
Cet esclave, qu'ils avaient acheté pour les aider à s'orienter s'appelait Hector. C'était un gai compagnon, qui pour un rien éclatait de rire, quand il entendait par exemple les noms à particule de ses maîtres. Celui de l'aide de camp de La Fayette : Louis Saint-Ange de la Colombe provoqua chez lui une crise d'hilarité qui faillit s'achever dans un étranglement, Kalb ayant entrepris de lui expliquer le sens de "ange" et de "colombe". Le malheureux ne s'en tira qu'en mimant avec ses coudes un mouvement d'ailes, pour retrouver son souffle en faisant voir qu'il avait compris.
Mais entre deux rires, Hector donnait de bons conseils. Au moment du coucher, quand les campeurs vérifièrent leurs armes, il leur rappela qu'au fond des forêts, plus que l'ours ou le puma, plus que l'indien ou l'esclave fugueur, l'ennemi, c'est le moustique, et sa cohorte de complices, les taons, les moucherons et dix autres familles d'insectes piqueurs .
Chacun déposa sa carabine pour mieux enduire de graisse les parties découvertes de sa peau.
Le lendemain, les voyageurs repartirent au lever du jour, trop tôt peut-être, car ils se trompèrent de chemin, ne trouvèrent pas le pont qu'ils espéraient et durent franchir à gué une large rivière.
Les ressorts de la voiture de La Fayette n'y résistèrent pas, puis un essieu se rompit. Il fallut abandonner le véhicule sur la berge, et au village suivant, se défaire de deux chevaux blessés dans l'accident.
Le jour suivant, ils perdirent un chariot, et un cheval éclopé qu'il fallut abattre.
Un cabriolet et encore un cheval le troisième jour. Ni l'entrain d'Hector, ni le spectacle merveilleux des forêts de feuillus qu'ils traversaient ne les distrayaient plus.
Ils ne voyaient plus les arbres géants, les magnolias, les tulipiers, dont la cime se perdait dans l'entrelacs des lianes. Ils cheminaient indifférents sous des voûtes de verdure, moins sensibles au parfum prenant des fleurs qu'au harcèlement des moustiques.
Des oiseaux de toutes tailles, de toutes couleurs, des perroquets, des piverts, des geais, des colibris chantaient dans le feuillage. Hector les imitait. A ce moment-là, une roue se brisait ...
Le calvaire dura vingt-deux jours.
Le 17 juillet, épuisés, malades, ils atteignirent Petersburg, avec un seul chariot et quelques chevaux rachetés au prix fort à Raleigh, la capitale de la Caroline du Nord.
Il leur restait à parcourir la moitié du trajet.
Mais la route était meilleure en Virginie, et quand ils eurent franchi le Potomak, ils entrèrent dans une région plus peuplée, où il leur fut facile de voyager.
Ils arrivèrent à Philadelphie le 27 juillet.

La place du marché à Philadelphie
* *
*
Cette ville, la seconde de la confédération après Boston, jouait alors le rôle de capitale des États-Unis. Elle comptait environ cent mille habitants.
Ses rues étaient larges, percées à angle droit et bordées de belles maisons bâties en brique rouge et noir. Entre ces maisons et la chaussée, des trottoirs, pratiquement inconnus en Europe, auraient sans doute provoqué l'étonnement de nos voyageurs si leur attention n'avait été surtout retenue par le grand nombre des piétons et l'intensité de la circulation des voitures.
L’aubergiste qui les reçut avec mauvaise humeur leur donna la raison de cette animation.
- Les réfugiés du nord envahissent la ville, traduisit Kalb. Les Anglais, partout victorieux, les poursuivent. Ils vont fondre sur Philadelphie, et de là, ils partiront à la reconquête des États du sud.
- Grâce à Dieu, nous sommes là, nous sommes venus pour vous aider à les arrêter, dit La Fayette en faisant appel à toutes les ressources de son anglais.
L'aubergiste répondit par une grimace hostile.
- N'insistez pas, dit Kalb à voix basse, j'ai l'impression qu'il est de ces Américains qui tiennent les Français pour leurs ennemis héréditaires.
Nos coureurs des bois obtinrent cependant des chambres, où ils purent abandonner leurs haillons et faire un brin de toilette. Quand ils s'estimèrent redevenus des êtres civilisés, ils se rendirent sans plus tarder, et bien que ce fût dimanche, chez le président du Congrès.
Les voilà maintenant rassemblés sous l'auvent d'une riche maison agrémentée d'une colonnade. La Fayette empoigne d'une main ferme le lourd marteau de cuivre de la porte d'entrée et frappe. Un visage soupçonneux apparaît.
- Êtes-vous M. John Hancock, président du Congrès? demande le jeune homme. Je suis le marquis de La Fayette...
Et, développant entre ses doigts un éventail de documents, il ajoute:
- Permettez-moi de vous présenter une lettre d'introduction de M. Silas Deane, des lettres de créance, nos contrats ...
La porte s'est un peu plus entrebâillée sur un vaste vestibule, mais le visage du président semble se rembrunir davantage quand une douzaine de saluts français viennent s'ajouter aux explications du jeune chef de la troupe.
Kalb répète alors en bon anglais tout ce qui vient d'être dit, puis traduit les explications de M. Hancock :
- La plupart des membres du Congrès ont quitté la ville... Il n'est pas habilité à recruter des officiers français ... Au demeurant, ce n'est pas d'encadrement que manquent les Insurgents ... Il a besoin de réfléchir... Il a peur de ne pas bien se faire comprendre... Rendez-vous demain, devant l'entrée de la maison du Congrès...
Et pour conclure :
- Nous y rencontrerons Mister Lovell, un collègue, qui parle parfaitement le français ...
- Il pourrait être poli, nous faire entrer, nous faire asseoir, nous offrir un verre, gronde le groupe sourdement.
Sans attendre la traduction, Hancock recule, disparaît et leur claque la porte au nez.
- Restons optimistes, ce n'est qu'un contretemps, tout s'arrangera demain, déclare La Fayette.
A en juger par les protestations qui l'assaillent, il va devoir longuement broder sur ce thème pour faire patienter ses compagnons.
* *
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- Messieurs, mes chers amis, je confesse mon émotion devant cet édifice, dit La Fayette, une main sur le cœur, l'autre tendue vers le bâtiment où a été proclamée l'indépendance des États-Unis.

Rédaction de la Déclaration des Droits
au Congrès de philadelphie en 1774
- Le sieur Lovell est en retard, grogne le comte de Mauroy.
- Souvenons-nous, poursuit le jeune marquis, de la Déclaration qui rappelle que tous les hommes ont été créés égaux, qu'ils ont des droits inaliénables, au premier rang desquels la vie, la liberté, la recherche du bonheur...
Une porte s'ouvre, un homme affairé apparaît, se présente :
- James Lovell, du Massachusetts, membre du Congrès, président de la Commission des demandes étrangères.
La Fayette déploie ses papiers, Lovell ne souhaite pas les examiner. La scène de la veille se répète, mais plus âpre, plus cruelle, sans interprète.
- Nous n'avons pas besoin d'officiers étrangers, dit Lovell.
- Nous sommes partis de Paris le 16 mars, s'écrie Kalb, il y a donc quatre mois et douze jours. Nous avons traversé la France, l'Océan, la forêt ...
- Que d'efforts inutiles! ...
- Silas Deane nous a recrutés, nous avons des contrats signés! s'exclament en chœur les colonels.
- Silas Deane était avant tout chargé de trouver des armes et des munitions. Il a outrepassé ses droits, il a été imprudent ...
- Maintenant que nous sommes là, à qui nous adresser? Le Congrès n'est-il pas souverain? demande La Colombe.
- Il est souverain. Mais vous n'imaginez pas le nombre d'aventuriers cupides qui tentent chaque jour de se glisser dans nos rangs ...
- Voulez-vous dire qu'il ne nous reste plus qu'à faire demi-tour? suggère le chevalier Dubuysson.
- Messieurs ... répond simplement Lovell, estimant que le mot de la fin vient d'être prononcé.
Sur un bref salut, il s'esquive, et clac! sur lui se referme la maison du Congrès.
Le capitaine de Bedaulx, la main sur le pommeau de son épée, crie en direction de la porte close:
- Nous vous demanderons raison de cette offense, monsieur!
Quant au capitaine de Vrigny, intraitable sur le point d'honneur, il a déjà dégainé.
La Fayette a toutes les peines du monde à retenir cette douzaine d'hommes chez qui la stupéfaction à laissé place à la colère.
- Prenons le parti d'attendre, leur dit-il, et cherchons le motif de cet affront avant de nous en plaindre.
* *
*
De retour à l'auberge, La Fayette écrivit une lettre destinée au secrétariat du Congrès:
" Après les sacrifices que j'ai faits, j'ai le droit d'exiger deux grâces : l'une est de servir à mes dépens (sans être payé), l'autre est de commencer à servir comme volontaire..."
Ce ton plut à ceux qui dès l'abord l'avaient repoussé. Ils réexaminèrent les rapports de Silas Deane, et ceux de Benjamin Franklin, qui avait toute leur confiance.
Pouvaient-ils renvoyer ce jeune homme, qui avait frété un vaisseau pour les rejoindre, un marquis, allié aux Noailles, l'une des plus puissantes familles de France?
Dès le 31 juillet, ses services furent acceptés . Le grade et les fonctions de major général dans l'armée des États-Unis lui furent reconnus.
Alors il plaida la cause de ses compagnons . On ne lui accorda que deux aides de camp. Il choisit La Colombe et Gimat . Pour les autres, pas de place dans les rangs des Insurgents . Ils furent invités à regagner la France.
Le comte de Mauroy accepta le premier, et voulut bien se charger du courrier de La Fayette. Ses compagnons refoulés acceptèrent de le suivre en grinçant des dents. Un seul refusa le rapatriement : le vieux baron de Kalb.
* *
*
L'affectation du nouvel engagé dépendait du commandant en chef, Washington. On imagine son émotion lors de leur première rencontre, à l'occasion d'un dîner offert par quelques membres du Congrès.
Washington est facile à reconnaître dans une assemblée, en raison de sa haute taille : il dépasse d'une tête la plupart des hommes qui l'entourent. Il porte un bel uniforme bleu et blanc, une cravate qui enserre son cou presque jusqu'au menton et ses cheveux sont soigneusement poudrés. Son visage est grave, marqué par une cicatrice de la guerre qu'il a menée autrefois contre les Français. Il parle peu. Mais son regard droit exprime cette fermeté inébranlable, cette haute autorité morale que lui reconnaissent ses concitoyens.
Washington est imposant. Cependant, son élégance et ses attitudes ne sont pas celles d'un homme de cour ou de salon. Il y a chez lui un certain manque d'aisance, qui correspond assez à la gaucherie dont La Fayette a souvent fait preuve. Est-ce pour cette raison que, dès leur première poignée de main, un fort courant de sympathie s'établit entre ces deux hommes, si différents par l'âge et l'origine?
Le chef suprême des Insurgents est un grand propriétaire de Virginie, planteur de tabac mais aussi soldat expérimenté, âgé de quarante-cinq ans. Le petit marquis venu d'Auvergne, depuis la veille officier dans l'armée des États-Unis, n'a pas vingt ans. Aussi quel n'est pas l'étonnement, et en même temps le bonheur du cadet, lorsque son glorieux aîné lui propose :
- Je vous invite à inspecter avec moi, demain, les fortifications de la Delaware.
Le lendemain, du haut d'une tour de bois qui domine le fleuve, Washington expose à La Fayette à quel point la situation militaire est préoccupante.
- L'hiver dernier, dit-il, les Anglais de Howe nous ont obligés à évacuer New-York. Nous avons essayé de riposter...
- Le jour de Noël, à Trenton, vous les avez bien surpris en traversant la Delaware encombrée par les glaces, s'exclame avec enthousiasme le jeune marquis, heureux de pouvoir évoquer un exploit célèbre du nord au sud des États-Unis.

La traversée de la Delaware le 26 décembre 1776
- Nous avons réussi quelques jolis coups, sourit le Virginien. Aujourd'hui, la situation n'en est pas moins grave ... Philadelphie se trouve prise dans un étau. Du nord, Howe fait descendre des troupes venues du Canada. Au sud, la flotte anglaise remonte l'estuaire ...
Au bas de la tour, dans le camp, des hommes vont et viennent. Ce sont des miliciens, bruyants, désordonnés, aux uniformes disparates, souvent en mauvais état. Ils font si piètre figure que Washington s'inquiète de l'opinion que pourrait émettre un officier issu de la brillante armée française.
- Je suis ici pour apprendre et non pour enseigner, déclare modestement La Fayette.
Cette réponse renforce la bonne impression déjà produite par le marquis.
Dans les jours qui suivent, le jeune major général demande à servir aux côtés du chef des Insurgents.
Cette faveur lui est accordée d'autant plus facilement que, si Washington éprouve déjà pour lui de l'amitié, il n'en pense pas moins qu’il est bien jeune pour qu'on lui confie le commandement d'une division.
Comme on l'y invite, La Fayette s'établit dans la maison où est installé le quartier-général. Moins d'un mois après son arrivée à Philadelphie, il participe aux conseils de guerre, dont il signe les procès-verbaux.
Le 26 août, au cours d'une mission de reconnaissance, le général en chef et le jeune marquis chevauchent botte à botte à la tête des troupes.
6
Le héros
du Nouveau Monde
D'où surviendront les Anglais? Attaqueront-ils au nord? Au sud? Les habitants de Philadelphie ne savent plus de quel côté fuir, l'état-major de Washington demeure perplexe.
Le 6 septembre, -c'est le jour anniversaire de Gilbert, il a vingt ans - le conseil de guerre décide de tenter d'arrêter le général Howe en marchant vers le nord.
Le 8, l'armée vient de se mettre en route lorsqu'un messager rattrape le général Washington .
Les vaisseaux anglais menacent l'estuaire de la Delaware, au sud de la ville. D'autres nouvelles suivent, plus précises. La flotte ennemie s'est engagée dans la baie de Chesapeake, qui s’enfonce profondément dans les terres.
Les troupes américaines font volte-face.
Les Anglais débarquent au fond de la baie, au Havre-de-Grace, à moins de vingt-cinq lieues de Philadelphie, presque aussi près de leur but que s'ils avaient choisi l'embouchure du fleuve.
Mais par bonheur, une rivière, la Brandywine*, sépare les assaillants de la capitale.
Washington va s'efforcer de leur en interdire le passage.
Le soir du 10 septembre, les armées ennemies campent dans la forêt, de part et d'autre du gué de Chadd's Ford.
Le lendemain, au petit jour, deux longues colonnes semblables à deux serpents rouges, se laissent deviner au loin entre les troncs des arbres, sur les deux pistes qui conduisent au gué. Ce sont les Anglais, peu soucieux de camouflage et dont les célèbres uniformes écarlates tranchent sur les couleurs de la forêt . Leur piétinement sourd, discipliné, inexorable, se rapproche. On sait qu'ils sont environ douze mille, sous les ordres des généraux Cornwallis et Knyphausen.
Du côté américain, les sentinelles donnent l'alarme, on sonne le branle-bas. Les continentaux, des soldats de métier, ayant signé un engagement de plusieurs années, le plus souvent vêtus d'uniformes convenables, se rassemblent rapidement. Mais les volontaires des milices, dont certains sont arrivés la veille, souvent déguenillés, ont quelque peine à former les rangs.
Au total, les effectifs sont à peu près égaux de part et d'autre, mais l'expérience est du côté de l'attaquant.
A bonne distance de la rivière, les habits rouges se déploient en lignes, qui se succèdent pour mitrailler l'autre berge.
Cachés à l'abri des arbres et des buissons, les gardiens du passage, encouragés par Washington à cheval, ripostent avec énergie. Ils tiennent. Quelques hommes tombent, mais un feu nourri arrête l'ennemi. L'attaque semble vouée à l'échec ...
Et soudain, alerte! Le danger vient d'un autre côté. L'assaut, conduit par Knyphausen, était un piège. Cornwallis a franchi un gué situé plus au nord. Il va prendre l'armée des Insurgents à revers.
Washington envoie son adjoint Sullivan sur ce nouveau front.
- Mon général, supplie La Fayette, qui ne s'est pas un instant éloigné de son chef, mon général, permettez-moi de l'accompagner.
Autorisation accordée.
Le jeune marquis parcourt au grand galop une bonne lieue avant d'atteindre le point le plus chaud du combat.
Les balles sifflent à ses oreilles. Son cheval virevolte. La Colombe, qui l'a suivi, lui recommande la prudence. C'est bien le moment! ... Au loin, un talus abrite la furieuse mousqueterie anglaise. En bordure du chemin, des miliciens américains, embusqués dans un petit bois, se terrent du mieux qu'ils peuvent. Et tout à coup, les habits rouges apparaissent au haut du talus, se forment en colonne et foncent vers le bosquet. Quelques volontaires peu aguerris commencent à fuir . La Fayette saute à bas de son cheval, dégaine son sabre, et, bras en croix, s'oppose à la débandade .
- Demi-tour, bande de foutriquets! hurle-t-il. About-turn (demi-tour), bayonet charge (chargez à la baïonnette) forward, forward (en avant)!
Peu importe la langue et le sens des paroles, seul le ton compte. Les fuyards se ressaisissent, un groupe de Virginiens, des continentaux aux superbes uniformes bleus et blancs, viennent à la rescousse. Le corps à corps est rude . La Fayette se débarrasse d'un Anglais et il s'apprête à en sabrer un second lorsqu'une douleur au mollet gauche lui fait mettre un genou en terre.
Une balle perdue a traversé sa botte.
- Vous êtes blessé? lui demande son aide de camp.
- Mais non, mais non, aidez-moi donc à remonter à cheval.
Avant de s'éloigner, il parcourt à plusieurs reprises la portion du champ de bataille où il vient de recevoir le baptême du feu, criant :
- Regroupez-vous, mes braves, regroupez-vous!
Puis il galope à travers la plaine, en direction d'un autre point chaud, où il retrouve le général Sullivan à la tête de sa brigade . Il lui rend compte du ralliement qu'il vient de réussir, et les deux hommes décident de reculer en bon ordre afin de rejoindre Washington.
L'opération est un succès.
Certes, le combat de la Brandywine ne peut être considéré comme une victoire; c'est même une défaite s'il faut appeler les choses par leur nom, mais ce n'est pas la déroute.
Quand tombe la nuit, les forces armées des États-Unis sont regroupées à l'entrée de Chester, à quatre lieues de Philadelphie . C'est alors que La Combe fait remarquer à La Fayette :
- Monsieur le marquis, je ne sais pas si vous êtes blessé à la jambe, mais votre botte déborde, le sang ruisselle sur la tige.
Cette botte, personne ne parvient à l'ôter, tant le mollet a enflé . Il faut la fendre au couteau.
Par bonheur, aucun os n'est touché. La blessure n'en est pas moins sérieuse. Les muscles sont très abîmés, un tendon est lésé.
- Des attelles et un gros pansement s'imposent, déclare le chirurgien, avant de recommander plusieurs semaines de repos.
Cependant, ni la perspective de cet arrêt, ni la douleur vive, ne sauraient altérer la joie secrète de Gilbert. Car nombre d'officiers l'entourent, qui le félicitent pour l'efficacité de son action.
Washington en personne, venu prendre de ses nouvelles, loue son courage un peu fou peut-être, mais bien digne de la tradition française.
* *
*
Les Frères Moraves, célèbres pour la pureté de leurs mœurs, avaient fondé à une vingtaine de lieues au nord de Philadelphie deux communautés évangéliques : Bethléem et Nazareth, - des noms traduisant bien leurs aspirations .
Les habitants de ces villes, hostiles à toute forme de violence, ennemis de la guerre, horrifiés à la vue du sang, acceptèrent cependant de soigner les blessés de la Brandywine.
La Fayette fut hébergé chez Mme Beckel, "femme du premier fermier des fermes de Bethléem". Il y reçut les soins d'excellents chirurgiens, et la fille de la maison, la charmante Liesel, toujours souriante, toute de blanc vêtue, joua à ravir le rôle d'infirmière parfaite.
Le bouillant officier n'en rongeait pas moins son frein.
Il aurait tant aimé assister Washington, contraint d'évacuer Philadelphie, où Cornwallis s'était installé.
Pour tromper son impatience, il écrivait de longues lettres à Adrienne. Il lui racontait modestement sa première bataille et lui donnait l'assurance que la situation des Insurgents n'était pas désespérée. Il lui disait aussi son amour, et son bonheur d'avoir appris qu'il était père d'une deuxième fille, nommée Anastasie.
A d’autres moments, il élaborait de vastes plans pour vaincre l'Angleterre. Par exemple, l'attaquer à l'autre bout de la terre, aux Indes. Ou, plus près, lancer le marquis de Bouillé, gouverneur des Antilles françaises, à l'assaut des Antilles anglaises. Il en discutait longuement avec le comte Pulaski, qui lui avait apporté des nouvelles de France en venant rejoindre les Insurgents, et avec Kalb, que le Congrès avait finalement recruté. Il allait même jusqu'à soumettre ses grandioses projets aux ministres de Louis XVI, à qui il écrivait directement, sans se soucier des conditions dans lesquelles il avait quitté Paris et Versailles.
Mais si allègre que fût sa plume, elle ne suffisait pas à canaliser l'énergie dont il débordait.
A la mi-octobre, alors qu'il ne pouvait pas encore poser à terre le pied de sa jambe blessée, il demanda à son aide de camp Gimat :
-Aidez-moi, je vous prie, à enfiler ma botte.
L'opération s’avéra impossible tant la jambe restait enflée.
- Peu importe, décida La Fayette, je mettrai des guêtres, nous partons demain.
Le lendemain, il rejoignit le quartier général de Washington.
Ce fut pour y apprendre une bonne nouvelle.
Au nord de l'état de New-York, à Saragota, une armée américaine confiée au général Gates venait de remporter une belle victoire sur les troupes anglaises venues du Canada . Ce succès redonna du courage à tous ceux qui se battaient pour les États-Unis.
Le 24 novembre, La Fayette, qui avait enfin recouvré l'usage de ses deux jambes, fut chargé d'une mission de reconnaissance. Et le lendemain, à la tête de quelque 300 miliciens, il attaqua, près de Gloucester, un poste tenu par environ 350 Hessois, des mercenaires allemands au service de l'Angleterre.
- On va les faire trotter comme des lièvres, mes braves!
Il tint sa promesse, heureux de pouvoir courir à nouveau sus à l'ennemi. Les mercenaires laissèrent sur le champ de bataille vingt-cinq ou trente blessés et le même nombre de morts, parmi lesquels les prisonniers reconnurent le chef du détachement. Du côté des assaillants, les pertes se limitaient à un tué et cinq blessés.
A la demande de Washington, pour le récompenser de son acte de bravoure et d'audace, le marquis de La Fayette se vit enfin confier par le Congrès des fonctions correspondant à son grade, à savoir "le commandement d'une division de 1'armée continentale".
Cependant, ni cette petite victoire, ni celle plus importante de Saratoga, n'avaient profondément changé le rapport des forces entre les Anglais et les Américains. Les diables rouges restaient maîtres des colonies du nord qui constituaient la Nouvelle Angleterre; ils occupaient Philadelphie; ils s'apprêtaient sans doute à envahir les États du sud.
Que pouvaient faire les Insurgents? Ils ne disposaient pas de forces suffisantes pour contre-attaquer. La mauvaise saison allait venir . Washington décida de prendre ses quartiers d'hiver à Valley Forge, à sept ou huit lieues au nord de la capitale perdue.
Là, le jeune marquis put passer en revue la division dont il était chargé, celle de Virginie. Elle comptait onze brigades ou régiments, et, à raison de mille hommes par unité, aurait dû regrouper environ onze mille hommes. Il en dénombra très précisément 3086.
Mais, bien plus que l'insuffisance des effectifs, la pauvreté de l'armement était inquiétante. Rares étaient les soldats qui disposaient d'une arme à feu équipée d'une baïonnette. Certains ne possédaient qu'un fusil de chasse ou une modeste carabine.
Plus grave encore! Non seulement les uniformes manquaient, mais aussi les simples habits. Les uns portaient une veste de toile en lambeaux, d'autres n'avaient sur le dos qu'une chemise déchirée. Nombreux étaient ceux qui pataugeaient pieds nus dans la neige et la boue, entre les huttes de bois et les tentes mal closes du camp.
Comme il était loin le temps des inspections au régiment de Metz!
Et pourtant, La Fayette ne perdait pas confiance. Ses liens d'amitié avec Washington s'étaient resserrés pour deux raisons : le Virginien, qui était franc-maçon, avait fait admettre son cadet dans la Loge Militaire "l'Union Américaine"; en contrepartie, le marquis avait refusé de participer à une intrigue visant à porter le général Gates au poste de général en chef.
Une autre preuve de l'optimisme du Français se trouvait dans sa correspondance. Avait-il oublié certaine lettre de cachet qui aurait pu compromettre sa belle aventure? Toujours est-il qu'il écrivit à son beau-père, le duc d'Ayen, pour lui demander de joindre ses efforts à ceux des ministres qui voudraient bien plaider pour l'Amérique auprès du roi :
"Avec le secours de la France, nous gagnerons la cause que je chéris parce qu'elle est juste, parce qu’elle honore l'humanité, parce qu’elle intéresse ma patrie..."
Au milieu de l'hiver, ses mérites, son grand courage, tant moral que physique, lui valurent une plus haute promotion. Il reçut le commandement d'une armée, -"l'armée du Nord". Et fut chargé d'une mission : marcher vers les Grands Lacs, pour aller incendier les navires anglais pris dans les glaces.
Ensuite, il parviendrait peut-être à rallier les Canadiens français, à entrer dans Québec, à venger Montcalm, à effacer le traité de Paris, à reconquérir le Canada.
Haut les cœurs ! Le 3 février, à la tête de ses troupes, il partit pour Albany, une ville située à mi-chemin entre Philadelphie et Montréal.
* *
*
Les nouvelles circulaient difficilement entre l'Ancien et le Nouveau Monde . Parfois, notre héros s'en amusait:
"Vous recevrez peut-être cette lettre, mon cher cœur, dans cinq ou six ans car je vous écris par une occasion à crochet dont je n'ai pas grande idée. Voyez un peu le tour que va faire ma lettre : un officier de l'armée l'apporte au fort Pitt à trois cent milles sur les derrières du continent; ensuite elle sera embarquée sur le grand fleuve de l'Ohio à travers des pays habités uniquement par des sauvages; une fois arrivée à la Nouvelle-Orléans, un petit bâtiment la transportera aux îles espagnoles; ensuite un vaisseau de cette nation la prendra Dieu sait quand! lorsqu'il retournera en Europe; mais elle sera encore bien loin de vous et ce n'est qu'après être passée par toutes les sales mains de tous les maîtres de postes espagnols qu'il lui sera permis de passer les Pyrénées..."
Sans doute convenait-il de saisir toutes les occasions de correspondre, même les plus exceptionnelles.
Mais en dépit des difficultés, la plupart des lettres traversaient l'Atlantique plus rapidement, en quelques semaines.
Elles étaient très attendues. Et celles de La Fayette avaient un retentissement que leur auteur, si confiant qu'il fût en son étoile, ne pouvait imaginer.
Dans les salons de Paris, la gentille Adrienne était invitée à lire le récit des combats livrés par son mari. Quel courageux gentilhomme! Comme on le plaignait pour son héroïque blessure! Comme on applaudissait à la reconnaissance de ses grades et à ses promotions!

Le général de La Fayette
A Versailles, les projets téméraires qu'il avait soumis aux ministres n'avaient pas été retenus, mais ils avaient peut-être contribué au changement d'attitude du roi et de son conseil. L'idée d'une guerre livrée à l'Angleterre n'était plus systématiquement écartée. On accordait une oreille plus attentive aux appels au secours lancés par Benjamin Franklin. Le comte de Ségur et le vicomte de Noailles brûlaient du désir de rejoindre leur ami.
Le 6 février 1778, la France reconnut les États-Unis et signa avec eux un traité de commerce et d'alliance.
L'Angleterre aussitôt rappela son ambassadeur. Sur ces entrefaites, Voltaire, le plus célèbre écrivain du siècle, qui vivait retiré à Ferney, près de la frontière suisse, vint à Paris.
L'accueil fut triomphal, délirant. Le premier jour, il reçut une foule considérable. Bien que le roi ne l'aimât point, cent titulaires de l'Ordre du Saint-Esprit se présentèrent à sa porte. Comme il était favorable aux Insurgents, Franklin lui demanda de "bénir" son petit-fils. Le patriarche étendit la main sur la tête du garçon et prononça ces mots : "God and Liberty" (Dieu et Liberté).
Voltaire avait quatre-vingt quatre ans. Il était faible, fragile, malade. Il sortait peu, le moins possible.
Un soir pourtant, il accepta de se rendre chez Mme de Choiseul . Adrienne s'y trouvait.
Voltaire voulut la rencontrer.
Quand il fut devant la jeune marquise, le vieillard mit un genou en terre et dit :
- Je veux présenter mes hommages à la femme du héros du Nouveau Monde; puissé-je vivre assez longtemps pour saluer en lui le libérateur de l'Ancien.
7 - Kayewla,
le cavalier redoutable
Bien qu'il souffrit de sa jambe blessée, La Fayette ne tenait pas en place. Mains au dos, il arpentait à grands pas sa chambre, claudiquant et maugréant.
Assis à une table, le nez penché dans la lueur que répandait une chandelle, La Colombe écrivait.
Gimat, debout près de la cheminée où brûlait un grand feu, hasardait parfois une réflexion qui relançait la colère de son chef.
- Monsieur le marquis, disait-il, ce que l’on ne peut pas reprocher au général Philip Schuyler, c'est de vous avoir mal accueilli. Il vous a reçu comme un héros, comme une gloire nationale ...
- Oui, certainement!... Il a sacrifié les plus beaux chapons d'Albany et emprunté aux meilleures caves de la ville! Cette pièce où nous sommes est confortable, ce feu réjouissant, ce lit douillet. . . Mais demain, Gimat, demain, comment remplirons-nous notre mission?
Et se tournant vers son autre aide de camp, il ajouta :
- Mille deux cents hommes, voilà ce que peut m'offrir Schuyler, voilà les renforts promis par le Congrès ! Appeler ça des renforts ! Vous avez bien noté La Colombe, 1200 hommes !
- C'est un nombre que l'on ne peut pas oublier, répondit le jeune officier, promu au rang de chroniqueur. Toutefois, je n'en suis pas encore là... J'essaie de résumer nos quatorze jours de calvaire pour parcourir près de 250 lieues. Je voudrais n'oublier ni un essieu brisé, ni un traîneau renversé, ni quelques amputations pour gelure et gangrène...
- A votre place, lança Gimat, je soulignerais que, en comparaison, la traversée des forêts de la Caroline a été une promenade, malgré les moustiques ...
- Des effectifs insuffisants, dit La Fayette de plus en plus rageur, et aucune intendance! Le dénuement! Ni vivres, ni munitions! Aucun ravitaillement possible! A cause du blocus que pratiquent les Anglais, les habitants d'Albany ont à peine de quoi ne pas mourir de faim, et juste ce qu'il leur faut de poudre pour maintenir les Indiens dans leurs montagnes...
- L’hiver est bien au rendez-vous, ricana Gimat, les eaux des Grands Lacs sont prises par les glaces et les navires bloqués dans des ports de fortune. Mais à Albany, nous ne trouverions même pas assez de paille pour les faire flamber!
- Mes amis, reprit La Fayette d'une voix grave, il faut regarder la vérité en face : nous sommes victimes d'une machination. Les amis du général Gates n'ont pas renoncé à leurs ambitions; ils ont voulu m'éloigner de Washington; ils ont influencé le Congrès ...
- Rien n'est simple dans cette guerre, soupira La Colombe sans lever la plume. Ne voit-on pas une partie de la population, fidèle à l'Angleterre, souhaiter la défaite des Insurgents? ...
- Peu importe! coupa la Fayette. Notre cause est la bonne, et Washington le seul grand homme capable de la faire triompher!
- Nous devrions retourner auprès de lui ... suggéra Gimat.
- Messieurs, j'en conviens, reprit La Fayette, il nous faut renoncer au rêve canadien. Nous ne pourrons pas même assurer notre mission, qui était d'anéantir la flotte ennemie des Grands Lacs. Mais il n'est pas question de battre en retraite! Demain, nous visiterons les forts que Schuyler veut nous montrer. Dans quelques jours, notre vieil ami Kalb nous aura rejoints . Il est de bon conseil. Nous aviserons alors de la conduite à tenir.
Avant de se retirer, les aides de camp proposèrent à La Fayette de lui envoyer un médecin, car sa jambe, qui avait beaucoup souffert du froid au cours du voyage, semblait le tourmenter de plus en plus.
Mais le jeune commandant de la pauvre "armée du nord" refusa.
- Tout va très bien, messieurs, leur dit-il, tout va très bien pour ce qui est de ma jambe.
* *
*
Le lendemain, une colonne de belle allure s'enfonça dans la forêt, au nord-est d'Albany. Quelques éclaireurs précédaient le gros de la troupe. Le général Schuyler et La Fayette chevauchaient botte à botte, à la tête d'une solide escorte, constituée de soldats en grande tenue. Pour honorer son hôte, et peut-être aussi pour lui faire oublier sa déception de la veille, le responsable militaire de cette région proche des Grands Lacs avait exigé que chacun revêtit son plus bel uniforme et présentât ses meilleures armes . Sensible à cette marque d'attention, car il aimait la gloire et tout ce qui l'accompagne, le marquis n'en songeait pas moins, avec mélancolie :
“Ce n'est pas quatre ou cinq dizaines d'hommes comme ceux-là qu'il me faudrait, mais quatre ou cinq mille!..."
Après une heure de marche, les troncs givrés des arbres devinrent plus clairsemés, et bientôt, la petite expédition s'engagea dans un chemin qui s'élevait au flanc d'une colline abrupte. Au sommet s'étendait une sorte de plateau dont on ne pouvait guère estimer la dimension, car les flocons de neige, qui tourbillonnaient dans le vent, brouillaient l'horizon.
Une petite route caillouteuse, difficile pour les pieds des chevaux, conduisait au fort. Bientôt apparurent les fossés, les remparts de terre, les bastions qui gardaient l'entrée.
La poterne s'ouvrit . Les visiteurs étaient attendus. Ils furent accueillis au son des fifres et des tambours.
Cependant, ni la chaleur de cette réception, ni le drapeau, ni même la présence d'un canon sur un terre-plein ne parvenaient à masquer la pauvreté fragile de ce camp, constitué de quelques tentes délabrées.
Une cinquantaine de miliciens se regroupèrent à l'appel de leur chef. La Fayette les passa en revue, et constata qu'ils étaient aussi dénués d'habits et d'armes convenables que les volontaires de Valley Forge.
Puis, du haut d'un parapet, le général Schuyler expliqua aux visiteurs tout l'intérêt que présentait la place forte.
- Vous ne voyez pas la rivière Mohawk, dit-il, à cause de la neige... Elle est là pourtant, au pied de cette colline, coupée de rapides et de cascades, certes peu navigable, mais les sauvages cachés dans la forêt sont si habiles sur leurs canots d'écorce! ... Il est bon d'être maître de ce passage.
- Je croyais que les Indiens étaient plutôt favorables aux Insurgents, dit La Fayette.
Sans tenir compte de cette remarque, Schuyler poursuivit :
- Cette vallée, c'est la grande voie de communication entre la côte atlantique et la région des Grands Lacs. Mieux vaut qu'elle soit fermée aux Anglais ...
- Si j'avais pu remplir ma mission, les Anglais n'auraient plus jamais eu envie de s'aventurer par ici!
- Ne revenons pas là-dessus, monsieur le marquis, voyez l'état de ce fort! ... A trois lieues vers l'ouest, nous en avons un autre, que j'ai dû abandonner, faute d'hommes ...
- Allons le visiter!
- Mais la nuit va nous surprendre, monsieur!
Bien que sa jambe commençât à s'engourdir, La Fayette entraîna la petite troupe en direction d'une colline à peine perceptible dans la tourmente dont l'intensité augmentait.
Les cavaliers approchaient du camp désert, ils en voyaient déjà les remparts, et la porte éventrée, grinçante, secouée par le vent, lorsqu'un roulement sourd se fit entendre. Une avalanche? Ils ne se posèrent pas longtemps la question. Trois chevaux lancés au grand galop fendirent l'escorte.
- Rattrapez-les! cria La Fayette à Gimat et La Colombe.
Quant à lui, il se jeta dans la pente qui séparait le chemin où il se trouvait du même chemin passant à cent pieds en contrebas.
C’était de la folie! La monture glissa, tomba sur les genoux, put se relever sans blessure grâce à l'épaisseur de la neige, mais ce fut, hélas! pour poursuivre la descente sans le vouloir, la tête dirigée vers le haut, l'arrière train dans l'autre sens, son maître cramponné à la crinière.
Un arbre les sauva. Le choc fut rude. L'arrêt bienvenu. La Fayette parvint à calmer la bête et à l'inciter à dévaler un dernier escarpement.
Tout cela n'avait duré que quelques secondes. L'audacieux jeune homme avait récupéré son souffle lorsque les fuyards apparurent à la sortie de la longue boucle qu'ils avaient dû parcourir. Pour leur bloquer le passage, il fit se cabrer son cheval. Les trois hommes s'arrêtèrent. C'étaient des Indiens, deux fort jeunes, un plus âgé, tous trois vêtus de fourrure, le carquois en bandoulière dûment empanachés de plumes et le visage peint.
- Pourquoi vous sauvez-vous quand vous nous voyez arriver, ne sommes-nous pas en paix? demanda La Fayette d'un ton sévère et en usant de son meilleur anglais.
- Visage pâle, pourquoi emploies-tu cette langue qui n'est pas la tienne? répondit le vieil Indien en très bon français. N'as-tu pas reconnu en nous des Hurons? Ignores-tu les liens d'amitié qui nous lient?
Médusé, La Fayette resta sans voix.
Profitant du silence, l'un des deux autres prit la parole, mais il le fit dans un idiome incompréhensible.
- Mon fils, reprit le plus âgé, voudrait savoir si tu as vraiment descendu cette pente avec ton cheval.
La réponse affirmative de La Fayette entraîna un jaillissement de gloussements gutturaux qui semblaient correspondre à un concert de louanges.
Pendant ce temps, les aides de camp, achevant leur poursuite, vinrent se ranger aux côtés de leur chef.
- Que faisiez-vous dans ce fort abandonné? demanda La Fayette. Qui êtes-vous ?
- Jeune homme, tu m'interroges? s'étonna le vieux Huron, souriant de mille rides. Si tu étais un simple coureur de bois, je ne me permettrais pas, moi, de te poser des questions indiscrètes!
- Essayez de me comprendre! ...
- Tu as vu mon visage, tu as vu mes plumes, tu as vu mes flèches, et tu ne m'as pas reconnu! Moi, je vois ton uniforme, je t'écoute parler, je connais ceux qui t'accompagnent, je sais qui tu es.
- Alors vous n'ignorez pas que j'aimerais rencontrer les Indiens pour discuter avec eux d'une noble cause ...
- Les Indiens! quels Indiens? ... Le peuple huron peut-être? Il a disparu ... Regarde-moi! Les derniers représentants des Hurons errent dans ces collines, sans cesse aux aguets, toujours fuyant, pour survivre...
- Ne parliez-vous pas vous-même de notre bonne amitié. J'ai lu des livres, vous savez, sur Champlain, sur Montcalm, sur la longue alliance des Hurons et des Français ...
- Marquis, -car tu es Le marquis, n'est-il pas vrai? venu de France, et dont la réputation a pénétré jusqu'au fond de nos forêts - marquis, j'aimerais m'entretenir avec toi, mais sous un wigwan, en fumant un calumet. Parles-en au général Schuyler, il organisera facilement cette rencontre. Bonsoir.
Un claquement de langue, le cheval du vieil Indien s'ouvrit un passage entre les montures de La Colombe et de La Fayette. Les cavaliers plus jeunes suivirent leur aîné et le trio disparut dans un tourbillon de neige.
* *
*
L'assemblée générale eut lieu quelques jours plus tard, à proximité de Johnstown, au bord de la rivière Mohawk.
La Fayette et son ami Kalb s'y rendirent en traîneau.
Leur arrivée fut acclamée par cinq cents hommes, femmes et enfants, "bariolés de couleurs et de plumes."
Un grand feu brûlait au milieu d'une place circulaire, limitée par de longues maisons de bois, couvertes d'écorce de bouleau. Lorsque les chefs, sortis de la plus grande de ces bâtisses, marchèrent à la rencontre des arrivants, ce fut le signal d'une danse guerrière, accompagnée de cris, autour des hautes flammes.
Les jeunes hommes qui se donnaient en spectacle n'étaient vêtus,malgré le froid, que d'une cape, d'un pagne et de hautes guêtres . Ces habits, faits de cuir souple et de perles, très beaux, découvraient des corps musculeux, marqués de tatouages. Les crânes étaient rasés, à l'exception d'une touffe de cheveux dressée en houppe et rehaussée d'une aigrette.
- Je me demande s'ils sont armés de la sorte chaque fois qu’ils font la ronde? dit La Fayette.
La remarque portait sur la corne de poudre qui leur battait les flancs, sur la longue carabine qu'ils agitaient d'une main, sur le tomahawk au manche orné de scalps qu'ils brandissaient de l'autre.
- N'ayez aucune crainte! lui répondit Bill William, un trappeur que Schuyler avait choisi pour accompagner les officiers . Écoutez plutôt leur chant. Ils célèbrent le Grand Père, c'est le major général Kalb, et ... et. vous entendez : Kayewla ! Kayewla !
- Kayewla ? fit La Fayette, étonné .
- Cela veut dire le Cavalier Redoutable, c'est vous.
- Comment, moi ?
- Votre façon de descendre les collines, et peut-être aussi de galoper sur les berges de la Brandywine, vous a valu ce surnom.
Cependant, ledit Kayewla commençait à trouver le temps long, et Bill et Kalb et ses aides de camp durent user de tout leur pouvoir de persuasion pour le dissuader de hâter le déroulement des cérémonies.
Après la danse, il y eut l'échange des cadeaux, du rhum offert par les Blancs, des carniers d'apparat offerts par les Peaux-Rouges, puis ce fut le festin, composé de viandes grillées et de gâteaux au miel.
Les chefs invitèrent enfin leurs visiteurs à les suivre dans la plus vaste des maisons, au milieu de laquelle brûlait un autre feu. Un calumet, un tonnelet, des bouteilles, des calebasses attendaient les négociateurs. On s'installa, on fit circuler la pipe fumante, on but une première rasade.

Quand l'Indien le plus ancien prit la parole, il s'exprima dans sa langue maternelle, bien qu'il parlât l'anglais.
- Nuage d'argent, le grand chef iroquois, donne la parole à Castor Prudent, le Huron que vous connaissez, traduisit Bill.
Le Huron choisit la même langue que l'Iroquois. Son discours fut très long, la traduction du trappeur fort succincte.
- Castor Prudent, dit Bill, évoque la puissance Huronne, du temps où ses ancêtres contrôlaient le marché de la fourrure autour des Grands Lacs. Il rappelle que les Iroquois ont chassé son peuple de ses terres, qu'ils l'ont massacré, anéanti ... Mais il remercie le Grand Esprit qui leur a inspiré 1'idée d'adopter les derniers survivants ...
- Les guerres iroquoises furent des guerres justes, déclara Nuage d'argent. Le peuple iroquois est un grand peuple, constitué de six valeureuses tribus : les Onéidas, dont je suis le chef, les Mohawks, les Onondagas, les Cayugas, les Sénécas, les Tuscaroras ...
Chaque fois qu'il introduisait un nouveau nom, le vieux chef ne manquait pas de l'assortir d'épithètes louangeuses.
- Heureusement qu'il n'a pas à nous présenter cinquante peuplades, sinon on y passait la nuit, souffla La Colombe, en passant le calumet à La Fayette.
Grande Oreille, chef des Onondagas, rappela que les Hurons. avaient pris le parti des Français .
- Les Iroquois le parti des Anglais, ajouta Poney debout, chef des Tuscaroras.
- Les Anglais ont finalement vaincu les Français... dit Nuage d'argent.
Kayewla, le cavalier redoutable, les interrompit :
- Messieurs, dit-il, mes frères, Iroquois et Hurons, grands chefs guerriers, je suis venu vers vous, non pour parler du passé, mais du présent et de l'avenir.
Il répéta sa tirade en anglais, ce qui épargna à Bill la peine de traduire.
Ce bilinguisme impressionna l'auditoire.
- Les temps ont changé, enchaîna Kalb dans les deux langues. Les Français sont aujourd'hui les alliés des Anglais d'Amérique. Les ennemis sont les Anglais qui continuent de venir de 1'autre côté du lac salé (l'océan atlantique)...
- Nous avons un traité, s'écria Nuage d'Argent, signé avec les Anglais des deux bords, à l'époque où ils étaient d'accord entre eux, un traité qui nous reconnaît la possession des terres de l'Ouest!
- Nous ne songeons pas à remettre en cause ce traité, dit la Fayette, mais nous vous demandons de nous aider dans notre combat pour la liberté.
- Les Hurons seront avec vous, promit Castor Prudent.
Nuage d'argent but une large rasade de rhum, ferma les yeux et s’abîma dans une profonde réflexion. Vint ensuite une harangue en langue iroquoise dont Bill rapporta l'essentiel :
- Pour les Peaux-Rouges comme pour les Visages Pâles, le jeu des alliances est chose subtile. Ainsi, le chef des Sénécas est absent ce soir. Pourquoi? Parce que la tribu des Sénécas est sur le sentier de la guerre, au service des Anglais d'au-delà du lac salé. Cela contrarie fort Nuage d'argent, partisan de la neutralité. En compensation, il accepte que les valeureux guerriers volontaires des autres tribus iroquoises s 'engagent dans le camp des Français et des Anglais d'Amérique.
- Hurrah! s'écria La Fayette, en tendant sa calebasse, pour proposer un toast.
Le traité fut scellé dans un flot de rhum.
* *
*
Le général Philip Schuyler félicita chaudement le marquis pour le succès de sa démarche auprès des Indiens. Dans les jours qui suivirent, il mit à sa disposition toutes les forces dont il disposait.
La Fayette commença par restaurer le fort désaffecté d'où les Hurons s'étaient enfuis à son approche. Les fossés furent curés, les remparts relevés. Un édifice à demi effondré, constitué de troncs de pins et d'un toit d'écorce, fut reconstruit sur son tertre. Des miliciens nouveaux se pressèrent à la poterne pour occuper cette place forte réhabilitée.
Ensuite, le jeune émule de Vauban visita et remis en état d'autres forts, tant dans la vallée de la Mohawk que dans celle de l'Hudson.
Le sage et expérimenté major général Kalb aidait, soutenait et encourageait son cadet, qu'il admirait beaucoup.
Il jugea cependant nécessaire de lui recommander la prudence lorsque son jeune ami imagina une nouvelle entreprise de vaste envergure.
Il s'agissait de redescendre vite vers le sud et d'obtenir du Congrès l'autorisation d'attaquer les Anglais dans leur plus solide bastion : New York.
8
L'alliance française
ler mai 1778.
Assis à son bureau, le dos bien droit, la nuque raide, Washington examine une carte sur laquelle glisse son index.
- J’ai voulu, dit-il, vous consulter le premier sur ce projet de campagne de printemps.
La Fayette, debout près du siège du commandant en chef, s'incline à peine, embarrassé qu'il est de ses grands bras.
- Nous n'allons pas engager une action d'envergure pour reprendre New York... sourit Washington.
- J'y ai renoncé, j'ai parfaitement compris les réserves du Congrès ! s'exclame impétueusement le marquis.
- J'approuve votre sagesse, mon ami, de même que j'ai admiré votre prudence à Albany.
- Monsieur, monsieur... implore le jeune homme d'une voix douce, comme s'il disait "mon père", - monsieur, me permettez-vous de m'exprimer franchement?
- Je vous écoute, Gilbert?
- Je crains que ma docilité nuise à ma réputation . L'Europe attend de moi de grandes choses ... Que pensera-t-on là-bas de ma modeste expédition aux frontières du Canada?
Washington quitte son siège, et, mains au dos, un peu voûté, l'air sévère, il arpente son bureau.
- Mon cher Gilbert, laissez-moi vous dire ce que j'en pense, moi. Vous ne vous êtes pas lancé à la recherche des navires anglais, et vous avez bien fait. Vos forces étaient insuffisantes, Gates vous avait tendu un piège. Dans de mauvaises conditions, vous avez conduit une opération dont le bilan est positif : accord avec les Indiens, réorganisation de la défense de toute une région. Bravo, votre gloire s'en trouve grandie...
Le bonheur du jeune major général serait à son comble si celui qu'il admire du fond du cœur, qu'il aime comme un père adoptif voulait bien lui tendre physiquement la main, ou lui donner une tape amicale sur l'épaule.
Mais le Virginien n’apprécie guère les familiarités, et, s'il se montre toujours d'une extrême gentillesse, il ne se départit jamais de son air imposant .
- Voyons un peu cette carte, dit-il, approchez-vous, Gilbert... A défaut de marcher sur New York, nous allons mener la vie dure au général Howe, qui tient Philadelphie...
En ce moment, on toque à la porte.
- Qu'on ne me dérange pas! ordonne Washington.
Le planton de service ne tient aucun compte de cette injonction.
- Simon Deane! lance-t-il, en introduisant un visiteur.
- Simon! Est-ce bien vous? Simon, le fils de Siléas Deane, précise Washington à l'adresse de La Fayette.
- Je viens de France, dit Simon. Voici une lettre, écrite il y a douze semaines, que M. Franklin et mon père m'ont chargé de vous remettre aussitôt qu'arrivé...
Washington s'est levé . Il prend connaissance du document. Son front se plisse, sa haute taille semble grandir encore, ses épaules deviennent plus larges car il aspire un bol d'air. Il est pâle. Ses yeux gris bleu brillent d'un étrange éclat.
- Lisez, dit-il en tendant la lettre à La Fayette.
Celui-ci la parcourt du regard.
- Mais ... mais c'est un... c'est le ... bredouille-t-il.
- Oui, Gilbert, oui, c'est le traité d’alliance avec la France que nous attendions!
L'émotion est trop forte, le jeune homme n'y tient plus ... Il se précipite sur le général en chef, il le prend dans ses bras et l'embrasse sur les deux joues.
Washington sourcille un peu, à peine. Un grand sourire éclaire son visage. Il n'ose pas trop se l'avouer, mais il éprouve beaucoup d'affection pour ce gentilhomme enthousiaste, venu de si loin à seule fin de défendre la cause qui lui est chère. Au fond, il l'aime comme un fils d'adoption.
- Vous avez fait plus que personne pour amener ce grand événement, lui dit-il.
Quel bel éloge! Et combien mérité!
Le lendemain commencent des festivités qui dureront plusieurs jours.
La Fayette, à la tête des volontaires français, passe en revue l'armée des États-Unis. Par dessus son uniforme d'officier américain, il porte la ceinture blanche de la maison de France.
Banquets, feux d'artifice.
Et partout flotte le drapeau étoilé aux treize bandes rouges et blanches.
(Aujourd'hui, le nombre des étoiles du drapeau américain, correspondant au nombre des états, est passé de 13 à 50, mais le nombre des bandes, qui gardent le souvenir des 13 colonies ayant lutté pour leur indépendance, est resté inchangé.)
* *
*
Le conseil de guerre du 8 mai chargea La Fayette d'une opération en direction de Philadelphie.
Il s'agissait d'une mission de reconnaissance, également destinée à tenter de couper la ville des armées anglaises du Nord.
A la tête de trois mille hommes, le Français poussa une pointe jusqu'à Barren Hill, aux abords de la capitale.
Il avait respecté la consigne, qui était d'éviter tout engagement. Mais il s'était avancé imprudemment, et, la nuit venue, les Anglais, au nombre d'environ sept mille, décidèrent de le prendre à revers.
Le jeune général avait installé ses quartiers au sommet de la colline, dans une ferme, où il soupait, lorsque des patriotes vinrent l'alerter: l'ennemi bloquait déjà deux des trois voies par lesquelles il aurait pu se replier, et se déplaçait pour occuper la troisième.
- Gimat, ordonna La Fayette, prenez avec vous une centaine de nos braves, pas davantage, et déclenchez une attaque à 1'ouest, qui laisse croire à ces diables rouges que nous allons fuir de ce côté là ...
Les autres officiers furent chargés de rassembler le gros de la troupe et de conduire la retraite par la route de l'est, qui longeait la rivière Schuylkill.
La manœuvre réussit. Pendant que les Anglais mitraillaient à tout va ceux qui les provoquaient, les miliciens s'échappaient par la voie libre. Pour ne pas l'engorger, pour accélérer la fuite, certains d'entre eux se jetaient à l'eau et remontaient le courant. Mais ce vaste mouvement de repli ne prit jamais l'allure d'un sauve-qui-peut. Bien au contraire!
A plusieurs reprises, les Américains livrèrent bataille.
Les Iroquois recrutés par La Fayette firent merveille, leurs cris et les moulinets de leurs tomahawks terrorisant leurs adversaires. La vérité oblige à dire qu'ils cédèrent à leur tour à la panique lorsque les dragons anglais chargèrent au grand galop de leurs montures superbement harnachées.
Les éclaireurs qui guidaient le retour vers Valley Forge étaient des volontaires originaires du pays. Ils connaissaient mieux que les assaillants les sentiers des champs et des bois qu'ils traversaient, de sorte que les nombreux échanges de mousqueterie tournèrent à l'avantage des Américains.
Les Anglais subirent de lourdes pertes, et durent à leur tour battre en retraite quand Washington, qui observait à la lorgnette le déroulement des escarmouches, décida de marcher à la rencontre de La Fayette.
La défaite évitée se transformait en victoire, et, dans son rapport au Congrès, le général en chef ne manqua pas de mettre en lumière les hautes qualités de son second.
Le malheureux Gilbert n'avait pas le cœur, hélas! à goûter ce supplément de gloire. D'autres lettres étaient arrivées de Paris : l'une d'elles lui annonçait la mort de sa fille aînée, Henriette, au terme d'une longue maladie.
Il écrivit à Adrienne :
"Que mon éloignement est affreux! ... Mon cœur est affligé de ma propre douleur et de la vôtre, que je n'ai pu partager...
Si la malheureuse nouvelle que j'ai apprise m'était arrivée tout de suite, je serais parti sur-le-champ pour vous joindre., mais celle du traité, reçue le ler mai, m'a arrêté-..."
Et maintenant qu'il est engagé dans cette campagne de la belle saison, comment pourrait-il s'en aller?
Le général Clinton, qui avait remplacé le général Howe à la tête des troupes anglaises de Philadelphie, décida l'évacuation de la ville. Ayant eu connaissance du traité signé par Louis XVI, il craignait l'arrivée de la flotte française, et pensait que ses compatriotes avaient intérêt à regrouper leurs forces dans la région de New York.
- Nous n'allons pas les laisser filer comme ça! s'exclama La Fayette, après qu'il eut appris le mouvement qui se préparait.
- Je vous charge de rassembler nos meilleurs soldats, ordonna Washington. Vous en prendrez le commandement avec le général Lee.
Une solide armée, constituée de 4000 continentaux, appuyés par 1200 miliciens, se lança à la poursuite des rouges, et bientôt commença un travail de harcèlement.
Plusieurs jours durant, des affrontements se produisirent, mais la victoire ne semblait pas vouloir sourire aux valeureux combattants des États-Unis.
L'insuccès tenait en grande partie au désordre qui régnait à l'état-major. Tout se passait comme si Lee n'avait pas voulu réussir dans l'entreprise à laquelle il participait . La Fayette se désolait.
Le 28 juin enfin, une action décisive fut engagée devant Monmouth, dans le New Jersey.
Washington en personne dirigeait les manœuvres, le Français près de lui.
Ils gagnèrent la bataille.
Mais la nuit les surprit sur le terrain des opérations. Harassés de fatigue, ils s'allongèrent au pied d'un arbre, au milieu de leurs hommes.
- Il faudra que je vous parle du général Lee, dit Gilbert.
- Il voudrait pactiser avec les Anglais, je le sais, gronda le vieux chef. Le tribunal militaire jugera de son incompétence et de sa trahison.
- Nous sommes quand même vainqueurs! ...
- Grâce à Dieu, nous avons aujourd'hui fait un pas de plus dans la voie de l'indépendance.
- Vive la liberté ... murmura La Fayette, les yeux fixés sur le ciel étoilé.
Comme il frissonnait dans son manteau en lambeaux, Washington ôta le sien pour le partager avec son jeune ami.
- Et maintenant, Gilbert, dormons.
* *
*
Douze vaisseaux de ligne se laissaient balancer mollement par la houle, superbes, terrifiants, avec leur mâts immenses, leurs centaines de canons, les uns alignés sur le pont du haut, les autres au-dessous, formant deux rangs de bouches à feu.
Lorsque la chaloupe ne fut plus qu'à une encablure du vaisseau amiral le Languedoc, La Fayette reconnut sur la dunette les officiers qui l'attendaient.
Le comte Charles d’Estaing, chef de l'escadre, l’accueillit. Les deux hommes échangèrent une chaleureuse accolade.
- Mon cher cousin...
- Mon cher cousin...
Un lien de parenté les unissait, mais le moment ne se prêtait guère à une évocation de leur généalogie.
- Quel bonheur que ce spectacle de la renaissance de la flotte française ! s'exclama le jeune général.
Il se tenait face au large, bras en croix, comme s'il avait voulu embrasser les douze grands navires immobiles et les quatre ou cinq légères frégates qui dansaient à l'horizon, toutes voiles dehors.
- De jolis monstres des mers, et si dociles! expliqua d'Estaing. Une voilure plus divisée, les focs, tout cela permet une manœuvre plus facile ...
La Fayette aurait pu lui demander pourquoi, dans ces conditions, il avait mis tant de temps à venir. Parti le 13 avril de Toulon, il n'était arrivé que le 8 juillet en vue des côtes américaines! Douze semaines de mer! Une occasion perdue d'affronter la flotte anglaise, forte seulement de neuf grands navires de guerre et qui avait eu le temps de fuir! Un délai qui avait permis à l'armée de Clinton d'évacuer Philadelphie, alors qu'elle aurait été écrasée avec l'appui de l'infanterie de marine française! Comme on l'avait attendu, ce renfort!
Les mauvaises langues disaient que le retard de la flotte française n'avait rien d'étonnant, le vice-amiral d'Estaing, qui avait commencé sa carrière dans l'armée de terre, étant un piètre marin.
Le chef d’escadre présenta le combattant de la liberté à ses officiers.
- Tous mes hommes, dit-il, brûlent du désir d'agir, et leur ardeur est sur le point de se transformer en impatience.
- Je suis venu pour que nous en parlions, répondit La Fayette.
Les deux cousins passèrent à table.
Ils évoquèrent d'abord leur Auvergne natale, et chacun son château, sa famille, ses chasses. Le maître coq du Languedoc, originaire de Saint-Flour, leur avait mitonné des tripous, des pieds de mouton et une potée, qu'ils arrosèrent de Saint-Pourçain.
Puis ils revinrent au Nouveau Monde et à ses problèmes.
- Nous risquons de nous échouer si nous nous engageons dans les passes de cette côte, dit l'amiral, c'est pourquoi je ne me suis pas aventuré dans l'embouchure de la Delaware.
- Je comprends, je comprends ... dit La Fayette, en admirant par le hublot l'imposante silhouette du Tonnant, un aussi gros vaisseau que le Languedoc.
- Toutefois, ajouta-t-il, mon ami George Washington, qui est un être admirable, à la fois humaniste et grand chef de guerre, me charge de vous proposer une opération combinée.
- Où pense-t-il que notre escadre pourrait intervenir et jouer un rôle déterminant?
- Au nord de New York, à Newport, dans le Rhode Island.
* *
*
Sous la conduite des généraux Greene, Sullivan et La Fayette, les troupes terrestres traversèrent le Connecticut et marchèrent sur l'objectif que l'escadre attaqua de son côté.
Les assaillants remportèrent quelques succès. Le Fantasque, que commandait le hardi Suffren, et le Sagittaire franchirent les passes et détruisirent quatre frégates et deux corvettes. Les continentaux et les miliciens s'apprêtaient à parachever la victoire lorsque fut signalée l'approche d'une escadre anglaise de quatorze vaisseaux.
Le vice-amiral d'Estaing donna l'ordre de faire face.
Frémissement des montagnes de voiles blanches, immense mouvement des longues coques brunes : les monuments mobiles se mettent en bataille. La tactique, toute simple, consiste à se ranger en ligne, en observant les distances convenables, et à fondre sur l'ennemi, rangé de la même manière, pour le canonner. Mais l'avantage est à celui qui "prend le vent", ce qui le lance à plus grande vitesse et lui permet de choisir son angle d'attaque.
Ce jour-là, le 10 août 1778, le vent est favorable aux Français, si favorable même qu'en dépit de sa supériorité numérique, la flotte anglaise prend la fuite.
D'Estaing choisit de la poursuivre.
Toutes voiles tendues, les forteresses s'éloignent, s'amenuisent, disparaissent à l'horizon.
Elles reviendront démantelées, mâts brisés, voiles en lambeaux. Et pourtant, le combat n'a pas eu lieu.
Une tempête extraordinaire a saccagé et dispersé la flotte française.
Elle a aussi noyé le camp de La Fayette.
D'Estaing se voit contraint de conduire son escadre à Boston où les travaux de remise en état pourront être effectués . Les généraux américains considèrent ce départ comme une défection, et La Fayette doit se battre pour défendre son compatriote.
Sur ces entrefaites, un représentant du Parlement anglais tente d'engager des négociations avec les Insurgents. Une note qu'il adresse au Congrès porte sur la France un jugement que notre marquis juge offensant.
Aussi veut-il le provoquer en duel, à la face du monde.
"Je refuse d'approuver ce défi..." lui écrit Washington.
Gentiment, il lui montre le caractère désuet de son "généreux esprit chevaleresque". Il ne veut pas que son jeune ami risque sa vie "lorsqu'elle doit être réservée pour tant de plus grandes occasions".
La Fayette renonce.
Est-ce en raison de ces déboires qu'il songe à quitter l'Amérique?
Certes non .
Mais il sait que la guerre va s'intensifier entre la France et l'Angleterre, et si les Français passent la Manche pour se battre contre les Anglais, il veut en être.
Il obtient de Washington et du Congrès un congé, assorti de louangeuses marques de reconnaissance.
Bientôt, il reverra Paris! Adrienne! Tous les siens!
Pas si vite! Une vie d'aventurier est toujours pleine d'aléas et de tribulations.
Au début de novembre, il quitte Philadelphie pour Boston où il doit embarquer. Hélas! une sévère dysenterie le cloue au lit. Il ne peut partir que le 11 Janvier 1779.
Il voyage sur l'Alliance, dont l'équipage se mutine en haute mer, ce qui l’oblige à faire le coup de feu avec les officiers pour éviter que le navire soit livré dans un port anglais.
Ce n’est qu’ensuite qu’il a le vent en poupe.
Alors l’Alliance vole sur les flots. Elle traverse l'Atlantique en moins de 4 semaines.
Il arrive à bon port, à Brest, le 6 février.
9
Guillaume inimitable
Le comte Louis-Philippe de Ségur et le vicomte Louis de Noailles se rendirent ensemble à l'hôtel de Noailles, afin de faire gentiment reproche au marquis Gilbert de La Fayette de ne pas leur avoir accordé une visite.
- Je vous en prie, mes bons amis, s'esclaffa Gilbert, ne faites pas semblant d'ignorer que le roi m'a puni!
- Le roi l’a condamné à huit jours d'arrêts dans cette maison, sourit Adrienne, en raison de sa désobéissance, souvenez-vous... qui lui avait valu une lettre de cachet ...
- Il sera mieux ici qu'à la Bastille! plaisanta Ségur.
- Surtout avec vous pour geôlière, ma soeur, dit Noailles.
En ce moment, Gilbert embrassa son épouse sur la joue avec un sans-façon que ses visiteurs jugèrent américain.
Le visage d'Adrienne rosit à peine. Ses yeux étincelaient.
Elle rayonnait de bonheur.
- Maintenant que nous vous tenons, reprit Noailles, vous allez tout nous dire du Nouveau Monde.
- Vous d'abord, répliqua La Fayette, vous allez me donner des nouvelles de Versailles.
Alors s'engagea une étonnante conversation.
Le voyageur parlait de guerre, de forêts étouffantes, de grands lacs gelés, d'Iroquois, de diables rouges, de soldats héroïques, d'un chef sublime, d'un peuple épris de liberté.
Les courtisans racontaient les chasses du roi, la naissance de Madame Royale (fille de Louis XVI et de Marie-Antoinette), la vie de la reine à Trianon, son projet de cure contre la stérilité à Forges-les-Eaux, son intention d'abandonner les chapeaux ornés de plumes pour des "chapeaux bergère". ses nouvelles dettes de jeu, son pari avec son beau-frère, le comte d'Artois, qu'elle avait mis au défi de construire en deux mois, pour la recevoir, un château dans son parc de Bagatelle.
- Mais qui se préoccupe ici d'envahir l'Angleterre? s'étonna Gilbert.
- Nous avons M. Franklin qui ne ménage pas sa peine, dit Noailles. Il rencontre souvent M. de Vergennes, notre ministre des affaires étrangères.
- La France prépare un traité avec l'Espagne, dit Ségur. Si les deux pays tombent d'accord, un débarquement outre-Manche pourrait être sérieusement envisagé.
- Malheureusement, reprit Noailles, notre bon roi Louis n'a pas la détermination de ce duc de Normandie, qui devint Guillaume ler le Conquérant.
- Dommage, car nous serions prêts à le suivre, ajouta Ségur. Nous sommes toujours disposés à servir la cause pour laquelle vous vous battez, mon cher marquis.
L'entrée d'Anastasie mit un terme à ces considérations politiques.
Vêtue d'une belle robe blanche, décorée de dentelles, la charmante enfant courut vers le sofa, pour y grimper et s'y installer, entre son père et sa mère.
- Elle m'a échappé! s'excusa Melle Marin, qui venait d'apparaître, le cheveu en bataille, dans l'encadrement d'une porte.
- Cela ne fait rien, dit Adrienne, vous pouvez nous la laisser.
Déjà elle jouait avec ce papa qu'elle avait tant attendu et qui savait si bien mimer les Indiens et des bêtes inconnues, en couvrant de baisers ses cheveux et ses bras.
- Quel âge a-t-elle au juste? demanda Ségur, en quittant son siège.
- Un peu plus de dix-huit mois, répondit la maman.
- Elle est vraiment adorable, enchaîna Noailles, en se levant aussi.
Sur ces mots, les deux amis s'esquivèrent, laissant à leur bonheur Gilbert, Adrienne et l'enfant.
* *
*
Avec 1'aide du duc d'Ayen, son beau-père, La Fayette composa une supplique pour demander au roi de lui pardonner sa désobéissance.
Et dans l'attente d'une réponse qui lui permettrait de retourner à la cour, il fréquenta les salons de Paris.
Il fut de toutes les réceptions, aisément reconnaissable dans son bel uniforme de major général américain, qui lui donnait une assurance nouvelle. Il rencontra Condorcet, La Rochefoucauld. On l'accueillait avec enthousiasme, on ne se lassait pas du récit de ses aventures, on applaudissait le courage des Insurgents, partout l'Anglais était honni.
Un soir, au théâtre, l'auteur glissa dans le texte de sa pièce quelques vers pour célébrer la gloire du grand homme.
La très belle, la célèbre Aglaé d'Hunolstein, qui naguère repoussait ses avances, lui faisait maintenant les yeux doux, et les médisants murmuraient qu'elle oubliait dans les bras du héros son amant le duc de Chartres.
Louis XVI enfin se montra magnanime. Il permit à La Fayette de revenir à Versailles, et lui accorda le rare privilège de compter parmi ceux qui étaient autorisés à assister à son lever.
La reine, qui pourtant ne l'aimait guère, ne voulut pas être en reste. Elle intervint en personne pour qu'il pût acquérir le régiment des dragons du roi. Il lui en coûta 80 000 livres, une dépense qui fit grimacer son régisseur Morizot, mais cette tractation lui donnait dans l'armée française le grade de colonel, ce qui était plus convenable que le rang de capitaine pour un major général de l'armée américaine.
L'époux comblé, l'heureux père, le jeune marquis applaudi tant à la cour qu'à la ville n'en demeurait pas moins fidèle à lui-même. Il était bouillonnant d'idées. En attendant que fût possible le débarquement en Angleterre, il proposait de louer les services d'un fameux corsaire, Paul Jones, qui irait piller quelques ports anglais. Il songeait aussi à soulever l'Irlande, à l'image des États-Unis. Il n'avait pas renoncé à son plan d'invasion du Canada. Il harcelait de ses projets Franklin, les ministres Vergennes et Maurepas, son beau-père, tous les hommes de cour influents, et à travers eux, le roi.
Il fit si bien que Louis XVI, qui n'aimait guère être bousculé, lui enjoignit de se rendre à Saintes, pour y prendre le commandement de son régiment.
Cependant, les négociations se poursuivaient entre la France et l'Espagne. Le 12 avril, le traité d'Aranjuez fut signé. L'alliance des deux pays permettait d'attaquer l'Angleterre . Une armée de 40 000 hommes allait être réunie en Normandie.
Dans une lettre à Vergennes, notre combattant de la liberté revendiqua l'honneur d'être le premier Français à prendre pied sur le sol anglais. Sa demande fut entendue : il reçut l'ordre de quitter la Saintonge et de se rendre au Havre, où il seconderait le comte de Vaux, commandant en chef de l'opération.
Il prit la route sans perdre un instant mais, passant par Paris, il s'attarda une dizaine de jours auprès de sa femme et de sa fille, pour y récolter une moisson de baisers. Qu'on imagine ses élans de tendresse! Adrienne venait de lui apprendre qu'Anastasie aurait bientôt une petite soeur ou un petit frère.
Le ler juillet, il rejoignit son nouveau poste et commença de rêver à l'épopée de Guillaume . De combien d’embarcations disposait ce conquérant ? Un millier, dit-on, mais c’étaient de simples barques... De combien d'hommes? Moins que Louis XVI...
“Ce que Guillaume a réussi il y a 700 ans, ne peut-on le refaire? Qu'est- ce qu'on attend? " rageait La Fayette.
Son impatience fut distraite par la remise d'une épée d'honneur que le Congrès reconnaissant lui fit parvenir par l'intermédiaire de Franklin. Elle était ornée de médaillons représentant les combats auxquels il avait participé et portait la devise Cur non? (Pourquoi pas).
Là-bas, en Amérique, on ne l'oubliait pas. Que n'y était-il resté?
L'amiral français d'Orvilliers lança enfin une attaque contre la flotte anglaise, mais celle-ci lui échappa et se réfugia dans Plymouth. Dans le même temps, une épidémie de scorbut décimait les équipages. Louis XVI hésitait, Vergennes se montrait timoré, Necker, le ministre des finances, ne songeait qu'à protéger son budget. Puis vint la mauvaise saison. A la mi-octobre, le projet de débarquement fut abandonné.
Le jeune marquis n'avait pas attendu ce renoncement officiel pour échafauder un autre plan : la mise sur pied d'un important corps expéditionnaire, appuyé par une forte artillerie. Il se proposait, cela va de soi, de prendre la tête de cette armée, qui volerait au secours des Insurgents. Avec l'appui du vénérable comte de Maurepas, qu'il comptait pour un ami, il finirait bien par convaincre le roi.
Les ministres lui demandèrent un mémoire; il s'empressa de le rédiger.
Il ne rêvait plus que de partance. Il écrivit à celui qu'il considérait comme son père adoptif :
"Le moment où je mettrai à la voile pour votre pays sera un des plus désirés et des plus heureux de ma vie"
Ce bonheur devait être précédé d'un autre, non moins grand . La veille de noël, Adrienne lui donna un enfant.
Un garçon, pour lequel il choisit deux prénoms :
George - Washington.
* *
*
C’est un homme superbe, debout, sur fond de velours pourpre, en costume d'apparat, le bras droit impérial, la main gauche très belle, posée à l'angle d'une table. La taille est cambrée, la tête haute . La perruque abondante ruisselle en boucles jusqu'aux épaules ...
La Fayette colle son nez sur la toile pour déchiffrer le nom du peintre.
- C'est un Louis Michel Van Loo, chevrote une voix derrière lui, - mais... le sujet, le reconnaissez vous?
- M. de Maurepas, quelle question! Vous n'avez pas changé!
- Allons, marquis, franchement...
- Ce n'est pas gentil à vous, monsieur, de me taquiner de la sorte. Je n'ai pas l'esprit courtisan, vous savez ... Je ne trouve jamais le mot, le trait ... Vous avez quatre-vingts ans, je crois, et la trentaine sur cette toile...
- Eh bien, dites-moi que le vieillard, en tant que vieillard, tient les promesses du jeune homme, et restons en là.
Souriant de toutes ses rides, M. de Maurepas prend La Fayette par le bras pour le conduire jusqu'à une confortable bergère et s'assoit en face de lui.
- Je vous prie de m'excuser si je vous ai fait attendre, mais une attaque de goutte m'a tenu éveillé toute la nuit ...
- Les gros orteils! s'exclame le jeune marquis. M. de la Rivière, mon bisaïeul s'en plaint souvent. Il souffre aussi d'autres articulations. Les médecins parlent d'arthritis et lui recommandent beaucoup d'exercice ...
- Le roi m'a entretenu de vos projets, dit Maurepas.
Il tend la jambe, comme pour mettre en valeur le galbe de son bas, et, portant beau en dépit de ses douleurs, poursuit :
- Vergennes lui a soumis votre mémoire : 4000 hommes, dont 1000 grenadiers, 200 dragons, 100 hussards, 3 vaisseaux de ligne, un vaisseau de 50 canons, 3 frégates ...
- C’est le prix à payer, gémit La Fayette, mais pour quelle noble cause!
- Vous voulez parler de celle des Américains? Ah! ces Américains! Selon Montesquieu, ce sont des peuples d'Europe qui, ayant exterminé ceux de l'Amérique, ont dû mettre en esclavage ceux de l'Afrique, pour s'en servir à défricher leurs terres.
- Oh! ... s'écrie le jeune homme, indigné.
- Quelle république veulent-ils?
- Celle de la liberté, de l'égalité! ...
Et avec plus d'éloquence que pour traiter de peinture ou de médecine, Gilbert plaide pour les Insurgents du Nouveau Monde et pour leur chef magnifique.
- Quoi qu'il en soit, sourit Maurepas, vous avez gagné, M. le marquis. Le roi vous accorde votre corps expéditionnaire.
- Ah! monsieur le comte, cent fois merci!
- Tout, vaisseaux, soldats, vous aurez tout ...
Suivent quelques considérations sur les mérites de la monarchie, le meilleur des régimes, à condition qu'elle soit modérée.
- Ce qu'elle est avec notre Louis XVI, poursuit Maurepas. Dans l'affaire qui nous intéresse, il a longtemps hésité. On souhaiterait parfois un monarque plus nerveux, un caractère plus hardi et plus impérieux...
"Que signifient ces propos? Où veut-il en venir?" se demande La Fayette.
- Il lui arrive pourtant, continue le vieux ministre, dont le front se ride, dont les sourcils teints en noir se rejoignent au-dessus de son nez, - il lui arrive de trancher.
- En l'occurence? ... murmure Gilbert, qui sent planer au-dessus de sa tête l'annonce d'un malheur.
- Nous parlions d'âge tout à l'heure, reprend Maurepas. Quel âge avez-vous, monsieur le marquis?
- Vingt-trois ans, monsieur le comte.
- Le roi en a vingt-six. S'il a fait de moi un peu plus qu'un ministre d'Etat, disons... son conseiller favori, c'est en raison de mon expérience...
" Mon Dieu! songe La Fayette, quelle vieille baderne ne va-t-il pas m'imposer comme compagnon de route?"
La sanction se révèle pire que la menace.
- Le roi a choisi M. de Rochambeau pour commander l'expédition.
La Fayette demeure abasourdi.
- Le comte de Rochambeau a 55 ans ... dit Maurepas. Il a fait la guerre de sept ans ... Grand colonel, nommé lieutenant général. . .
La Fayette l'écoute à peine.
- Son fils, le vicomte, officier, 30 ans, l'accompagnera ...
- Faites-moi grâce de vos épigrammes, monsieur le ministre!
- Monsieur, il ne s'agit nullement d'épigramme! Demandez-moi plutôt de quelle noble mission le roi veut vous charger?
- Je vous le demande...
- Il vous envoie en Amérique, pour y annoncer l'arrivée de l'armée française. Il vous autorise à reprendre là-bas votre commandement américain. Lorsque Rochambeau vous aura rejoint, il ne sera pas votre supérieur, vous serez son égal...
- Quand dois-je partir?
Déjà la cruelle déception que vient d'éprouver le marquis se dissipe. Ce compromis n'est-il pas honorable? En vérité, son cœur bondit de joie à l'idée de reprendre la mer.
- Dès maintenant, dit Maurepas, le gouvernement met à votre disposition la frégate l'Hermione, commandée par le capitaine La Touche-Tréville.
* *
*
Le lendemain, La Fayette revêtit son bel uniforme bleu, blanc et or de major général de l'armée américaine.
Cinq jours durant, il partagea son temps entre Versailles, où il rencontra le roi, la reine, les ministres, et Paris, où il embrassait sa femme et ses enfants avec cette fébrilité qui précède les grands départs.
Le 6 mars au matin, il galopait sur la route de Rochefort.
A dix heures, il fit halte à Etampes, pour écrire à Adrienne :
" Je m'arrête un instant ici, mon cher cœur, pour te dire combien je suis malheureux de te quitter, combien je t'aime...”
Le lendemain, à Blois:
"Je donnerais tout au monde pour vous revoir une minute... “
A Sainte-Maure, le jour suivant :
" Il m'en coûte tant de penser que chaque pas m'éloigne de celle qui fait mon bonheur..."
Le 10 mars 1780, de Rochefort, autre lettre avant de "monter dans le canot", et le 13 mars, à bord de l'Hermione, à 9 heures du soir :
" Voici l'instant d'appareiller... Mon cher cœur, je sens dans ce moment que je t'aime encore plus que je ne pensais . Adieu, adieu. "
10
A père prudent
fils enthousiaste
- Votre Excellence... mon général... dit La Fayette, son tricorne à la main., en s'inclinant pour saluer.
- Quel langage est-ce là? sourit Washington.
Une lueur malicieuse brillait dans ses yeux bleus.
- Souhaitez-vous introduire ici le beau parler de Versailles? poursuivit-il d'une voix douce. Une absence de quinze mois vous aurait-elle changé à ce point? Dans votre dernière lettre, vous m'appeliez mon ami bien-aimé...
- C'est l'émotion monsieur... le bonheur de vous revoir...
- Gilbert, mon fils, dans mes bras ...
Les deux hommes s'étreignirent, et cette étreinte fit aussitôt renaître les chauds sentiments qui les unissaient, la confiance qu’ils avaient l'un dans l'autre, la conscience de la complémentarité de leurs caractères, leur complicité.
Quelques instants plus tard, ils étaient attablés devant de solides biftecks, qu'ils mangeaient en buvant du thé au lait, pendant que Mme Washington préparait une chambre pour l'arrivant.
- L'Hermione a quitté Rochefort le 14 mars, racontait La Fayette, mais une tempête nous a obligés à regagner le port. Nous sommes repartis le 20 mars, et les bons vents nous ont permis de traverser l'océan en 38 jours ...
Il avait débarqué à Boston et la ville lui avait réservé un accueil triomphal. Tout au long du chemin, jusqu'au quartier général de Morristown où il se trouvait maintenant, son retour avait été acclamé.

- Mes yeux sont encore éblouis des feux de joie et des feux d'artifice, et mes oreilles bourdonnent du bruit des cloches et des coups de canon tirés en mon honneur, sans parler des hourrahs!
Washington l'écoutait avec indulgence, mais le marquis n'en comprit pas moins qu'à l'évocation de ce tumulte son ami préférerait sans doute des nouvelles de son alliée la France.
- C'est trop parler de moi, dit-il . Connaissez-vous M. de Rochambeau? ...
Il décrivit avec méthode et précision le corps expéditionnaire à la préparation duquel il avait beaucoup travaillé.
- La flotte qui transporte cette armée devrait toucher la côte de Rhode Island dans moins de deux mois ...
- Rhode Island, entre Boston et New York, c'est bon, dit Washington, mais deux mois, c'est bien long.
- Nous sommes aujourd'hui le 10 mai! s'exclama Gilbert. Nous aurons tout le temps d'écraser les Anglais avant l'hiver!
En guise de réponse, le général en chef se contenta de hocher tristement la tête. Son ami s'efforça de le réconforter.
- L'année qui vient de s'écouler a été bonne pour notre cause! La France et l'Espagne unies ont sérieusement menacé l'Angleterre. Sans le scorbut, nous aurions réussi une descente sur 1’île de Wight ou sur la côte de Cornouailles... Nous n'avons pas pu, mais nous avons au moins retenu en Europe la flotte ennemie ... Et nous continuons, en assiégeant Gibraltar!
- Je me demande, sourit Washington, oui, je me demande quel a été le coût de ces rassemblements grandioses de monuments de voiles dont j'ai eu quelques échos ...
- Je le sais, par mon beau père, le duc d'Ayen : cela nous a coûté 12 millions de livres.
- Avec un seul de ces millions, je vêtirais et je chausserais mes hommes, je ferais de va-nu-pieds loqueteux des soldats, et nous gagnerions la guerre.
- Mais nous allons la gagner, mon général! Nous allons attaquer sur tous les fronts ! Ne sommes-nous pas partout en position favorable?
Washington fit le point .
- Au nord, dit-il, nous tenons les forts de West Point, ce qui nous permet de contrôler la communication avec le Canada; ici, au centre, dans le New Jersey, notre principal corps d'armée peut espérer le renfort de M. de Rochambeau; mais dans le sud, la situation est désespérée ...
- Vous voulez parler de Savannah?
- Oui, Savannah, c'était en septembre dernier... Malgré l'intervention de l'amiral d'Estaing, nous avons dû céder cette ville aux Anglais... Aujourd'hui même, j'apprends que Charleston est sur le point de se rendre. Les Anglais sont maîtres de la Georgie et des Carolines ...
- Les Anglais, les Anglais! ... s'exclama La Fayette. Avant d'échouer devant Savannah, le comte d'Estaing les a battus dans les Caraïbes. Il leur a repris l'île de Grenade. Si notre flotte des Antilles se joint un jour à celle qui transporte le corps expéditionnaire, notre supériorité navale sera telle que nos ennemis ne recevront plus ni renforts, ni armes, ni munitions ...
- Dieu vous entende! dit Washington. Et puisse notre armée être alors mieux équipée pour donner l'assaut final...
- Le roi m'a demandé de rencontrer, à Philadelphie, l‘ambassadeur de France, M. de La Luzerne . Il m'a chargé aussi d'annoncer au Congrès l'arrivée du comte de Rochambeau...
- Profitez donc de votre passage devant les représentants des États pour les prier de voter des aides supplémentaires ...
- C'est ce que j'allais vous proposer, mon cher général, c'est la suggestion que j'allais faire, je veux dire, c'est le conseil que votre jeune soldat attendait. Vous devancez ma pensée ... Je partirai demain.
En ce moment, Mme Washington rejoignit son mari et leur hôte, pour partager avec eux le dessert, un superbe pudding au riz, qu'elle portait elle-même, cérémonieusement, comme une pièce montée.
* *
*
Philadelphie, comme c'était loin de Boston, et plus encore de Savannah !
Qu'ils fussent du Nord ou du Sud, la plupart des Américains pensaient que le Congrès connaissait mal les difficultés auxquelles ils se trouvaient confrontés chaque jour, à cause de la guerre. En dépit des engagements pris à l'occasion de la Déclaration des droits, chaque État se considérait encore comme indépendant. Dans ces conditions, le Congrès avait bien de la peine à faire accepter de nouveaux impôts, d'autant qu'à l'origine du soulèvement contre la métropole, il y avait eu le refus de payer certaines taxes.
Les problèmes d'argent se compliquaient du fait qu'il n'existait pas une monnaie nationale, chaque État imprimant ses propres billets, non garantis par une réserve d’or.
Ajoutons à cela que bon nombre des membres du Congrès n'étaient pas des patriotes : plus ou moins secrètement, ils pensaient que l'équipement de nouvelles milices ne ferait que retarder l'heure de la réconciliation avec l'Angleterre.
Mais il en aurait fallu davantage pour décourager notre jeune marquis, bien décidé à obtenir des représentants des États ce que Washington attendait d'eux.
Le 16 mai, il fut ovationné par le Congrès, pour la constance de son attachement à la cause de la liberté, et pour avoir annoncé l'arrivée du contingent français . La France ayant beaucoup fait pour soutenir les États-Unis, ceux-ci ne consentiraient-ils pas un effort comparable ?
Avec l'appui de l'ambassadeur, le chevalier de La Luzerne, dont il devint l'ami, La Fayette multiplia les interventions et les démarches, si bien que le congrès décida, non seulement de recruter et d'équiper de nouvelles milices, mais aussi d'engager un plus grand nombre de continentaux.
Autant que sur les champs de bataille, une guerre se gagne devant les assemblées représentatives et dans les salons. Durant cette période, le jeune major général sut se montrer en tous lieux fin diplomate. Il organisa, avec les dames de Philadelphie, une souscription, destinée à participer au financement de l'équipement des troupes.

Les uniformes des milices :
des équipements qui coûtent cher.
Lui-même offrit plusieurs milliers de livres en or, ce qui ne manqua pas de contribuer au succès de l'entreprise.
* *
*
Pendant ce temps, sept fiers vaisseaux, toutes voiles au vent, fendaient les flots de l'Atlantique. Ils étaient suivis de trois frégates et de deux cotres, qui encadraient trente-deux navires de transport, chargés d'armes, de munitions et de matériel pour installer un camp de 5000 hommes.
C'était l'escadre française, placée sous les ordres du chevalier de Ternay, et chargée de conduire à bon port Rochambeau et ses régiments.
Elle avait quitté Brest le 2 mai . Après quelques jours de bon vent, le voyage avait été long et difficile. Le scorbut avait fait son apparition, touchant à la fois les marins et les soldats. Le 20 juin, au large des Bermudes, on avait croisé six vaisseaux de ligne anglais, mais Ternay avait refusé d'engager la bataille, car il craignait l'intervention de l'amiral Graves, que l'ennemi avait sans nul doute lancé à sa poursuite avec des forces redoutables.

L'escadre française
Ternay n'avait pas tort. Le 11 juillet, les Français arrivèrent enfin à Newport, sur un isthme du petit état de Rhode Island ; quelques jours plus tard, les vigies signalèrent au large la présence de la flotte anglaise, qui comptait une vingtaine de vaisseaux de guerre.
Newport était alors une agglomération de quelque deux mille habitants aux soins desquels Rochambeau confia un bon millier de malades. Et pour ne pas gêner davantage, il installa hors de la bourgade son camp de toile, qu'en digne compatriote de Vauban, il entoura de fossés et de parapets hérissés de canons.
Le 25 juillet, La Fayette l'arracha à ces travaux de fortification. Les deux hommes rejoignirent Ternay, dans la grande cabine du Duc-de-Bourgogne.
* *
*
Ternay et Rochambeau regrettaient l’absence de Washington . La Fayette leur remit des lettres attestant de la confiance que le général en chef avait en lui . Fort de cela, sans s'embarrasser de plus de transitions, il en vint à son projet : attaquer New York.
- Morristown est à une dizaine de lieues de l'objectif, une marche forcée nous y conduirait en moins de vingt-quatre heures. Partant de la rade où nous sommes, par bon vent d'est, la flotte nous y rejoindrait en une seule journée ...
Étonné du peu d'entrain de ses compagnons, il ajouta, avec un geste expressif de ses mains:
- Nous les prendrons en tenaille!
- Les Anglais disposent de 15 000 hommes, dit Rochambeau.
- Ils alignent plus de vaisseaux que nous, ajouta Ternay.
- Que faites-vous de l'effet de surprise? insista La Fayette. De notre mobilité! De notre hardiesse! De notre courage! De notre patriotisme!
Il se retira fâché.
Il rejoignit Washington, et, bien que celui-ci ne fût guère pressé de passer à l’attaque, il entreprit d'écrire à Rochambeau et à Ternay, pour leur demander encore de mettre en œuvre le plan qu'il leur avait proposé.
Son entêtement irrita le chef du corps expéditionnaire, qui lui répondit sèchement.
Notre marquis dut s'excuser, mais il le fit avec tant de flamme qu'il reçut cette réponse :
" C'est toujours le vieux père Rochambeau qui parle à son cher fils La Fayette qu'il aime, aimera et estimera jusqu'à son dernier soupir “.
L'incident était clos.
Le jeune major général n'en regrettait pas moins que, pris entre deux pères, il ne s'en trouvât aucun pour satisfaire vite son envie de se battre.
Il se consola en mettant sur pied un régiment spécial d'infanterie légère.
* *
*
- A moi! dit Johnny. La brindille au-dessus de la tienne, juste avant la dernière feuille ...
Il épaula sa longue carabine et tira . La petite branche, nettement sectionnée, tomba en virevoltant.
- Maintenant, on recule, dit Jim . A cinquante pas, je serais étonné que ta pétoire vaille la mienne ...
- Arrêtez ce jeu! intervint La Fayette, entrant dans la clairière.
Les deux hommes, un brin confus, durent convenir que leur poudre aurait pu être mieux employée. Mais lorsqu'un trappeur de la région des Grands Lacs rencontre un chasseur d’alligators venu du Mississipi, la question se pose forcément de savoir quel est le meilleur tireur.
- Vos vestes de drap sont en lambeaux, nota La Fayette, vos guêtres tenues avec des ficelles, vos souliers percés...
- Nous sommes des coureurs des bois, mon général...
- Fiers de chasser l'Anglais, mon général...
- Alors écoutez-moi... Je vous propose des habits convenables, de la poudre et des balles à volonté... et de belles occasions de vous en servir, avec pour compagnons une centaine de riflemen de votre espèce...
Ces fusiliers un peu particuliers ne constituèrent qu'un élément d’un corps de troupes qui comptait 2 000 fantassins et 300 cavaliers -au total 2400 hommes, formant, selon le vœu du marquis, "un camp volant, toujours en avant et indépendant de la grande armée."
Ce régiment, divisé en deux brigades et six bataillons, fut entièrement équipé par La Fayette : vêtements, cocardes, étendards, et, venus de France, sabres et uniformes des officiers.
La belle allure de cette division légère fut d'autant plus remarquable que son chef prodigue coiffa tous ses hommes de hautes plumes rouges et noires.
* *
*
Le 20 septembre 1780, à Hartford, dans le Connecticut, à mi-chemin entre Morristown et Newport, Washington rencontra Ternay et Rochambeau.
La Fayette était leur interprète.
Au terme de, cette conférence, destinée à faire le point de la situation militaire, les chefs des deux armées tombèrent d'accord pour demander au gouvernement français des renforts, navals et terrestres .
Aucune action d'envergure ne pouvait plus être envisagée avant l'hiver.
Le jeune marquis en fut tout chagrin.
Pour lui faire oublier sa déception, le généralissime lui proposa de visiter West Point . Cette position clef des Insurgents se trouvait sur leur chemin de retour.
- Allez directement à la maison du commandant de la place, dit Washington aux officiers qui l'entouraient.
Avec un sourire, il ajouta :
- Vous pourrez suggérer à ce cher Arnold de porter quelques toasts en nous attendant...
Et, seulement suivi de La Fayette et d'une vingtaine de dragons, le Virginien lança son cheval à l'assaut de la colline, en direction des redoutes.
C'était un merveilleux cavalier, qui n'avait pas oublié le bon temps où il galopait à travers ses plantations, sautant sans hésiter par dessus les barrières et les haies . Quant à son fidèle soldat, ne l'avait-on pas surnommé Kayewla?
La chevauchée fut belle, au botte à botte, jusqu'au point le plus élevé du fort, d'où ils découvrirent un spectacle grandiose . L'Hudson s'étalait, large comme une mer, entre des hauteurs couvertes de forêts de chênes et de cyprès.
- Le Gibraltar de l'Amérique!
Un vaisseau de guerre, qui remontait lentement le cours du fleuve, justifiait cette observation de La Fayette.
Washington inspecta rapidement la puissante forteresse, dotée de vingt pièces de canon, et soudain :
- Partons! dit-il, ne laissons pas davantage s'impatienter ce vieux gredin de général Arnold.
- Un brillant soldat, nota La Fayette, un officier qui s’est distingué à Saratoga, où un coup de fusil l'a rendu boiteux...
_ Un ancien marchand de chevaux, marmonna Washington, qui aime trop l'argent, et qui est passé devant un conseil de guerre il y a moins d'un an .
Tout en brossant ce portrait contrasté, les deux hommes galopaient en direction de Robinson House, la maison où devaient les accueillir M. et Mme Arnold.
Lorsqu'ils y arrivèrent, ils trouvèrent une assemblée plongée dans la consternation.
- Nous buvions le punch... dit un aide de camp.
- Des paysans sont entrés, dit un autre, ils traînaient un espion, qu'ils avaient pris et ligoté...
- Alors Arnold a fait seller un cheval...
- Et il a disparu....
- Sans un mot à sa femme, ni à personne ...
L'interrogatoire du captif, un certain major André, et les papiers découverts dans ses bottes, donnèrent la clef du mystère.
Pour 30 000 livres sterling, Arnold avait vendu à Clinton les plans de la place forte et la promesse de sa complicité. Une attaque simulée des Anglais, à laquelle le traître n'aurait offert qu'une fausse résistance, aurait permis à l'ennemi de s'emparer, non seulement de West Point, mais aussi des ses hôtes illustres d'un soir, Washington et La Fayette.
On imagine le retentissement qu'aurait eu un pareil événement dans les treize États-Unis, et à travers toute l'Europe.
La face de la guerre en eût été changée.
11
La campagne de Virginie
Le 24 novembre, Washington offrit un dîner, en l'honneur de quelques gentilshommes, amis de La Fayette, qui comptaient parmi les plus brillants officiers du corps expéditionnaire.
On leur servit des pâtés de toutes sortes, de la viande de bœuf, du mouton, des volailles, des petits pois, de la salade, et des tartes aux fruits.
Pour arroser ces plats, le marquis avait obtenu qu'un peu de vin fût offert en alternance avec le thé.
Le général en chef était entouré de Lauzun, courtisan très en faveur auprès de Louis XVI, et de Chastellux, le chef d'état-major de Rochambeau.
La Fayette avait près de lui le vicomte de Noailles . Les beaux-frères échangèrent d'abord des nouvelles, le plus souvent presque les mêmes, qu'ils avaient reçues de Paris.
- Quel chemin parcouru depuis nos mariages, dit Gilbert, sur le ton de la nostalgie, depuis nos rendez-vous à l'Epée-de-Bois. Il ne manque avec nous que Ségur ...
- Il nous rejoindra bientôt, dit Noailles, vous pouvez compter sur lui, il tiendra sa parole donnée à Kalb...
- Pauvre Kalb ... soupira Gilbert .
- Pourquoi pauvre kalb?
- Il est mort...
Le brave prussien s'était fait tuer au mois d'août, à Camden . Et le sacrifice de sa vie n’avait pas empêché Cornwallis de s'emparer de la Caroline du Nord .
Comme en écho à ces tristes informations, Washington prit la parole pour décrire le dénuement de son armée:
- Messieurs, déclara-t-il, j'ai pu réunir quelques soldats en uniforme pour que vous les passiez en revue, mais toutes nos troupes ne sont pas aussi bien équipées ... Notre service d'intendance m'a permis de vous convier à ce repas, mais il ne ressemble guère à ce que proposent nos cantines ... Avant que vous ne repartiez vers votre base, je voudrais que vous sachiez précisément où nous en sommes.
La Fayette céda à Lauzun, qui parlait correctement anglais, l'honneur de traduire.
- Messieurs, nos villes sont pillées, nos campagnes saignées à blanc, notre monnaie sans valeur, -il faut une brouette de nos sacrés billets de banque pour acheter une brouette de foin !
- Par bonheur, nous attendons une autre escadre, de nouveaux secours! s'exclama Charlus.
Washington n'ignorait pas que ce jeune homme, fils du marquis de Castries (Secrétaire d’État à la Marine), pouvait être à la cour de France aussi influent que tous ceux qu'il avait réunis autour de sa table. Il reprit la balle au bond:
- Comment pourrions-nous hâter les choses, M. le Comte?
Il fut convenu qu'une nouvelle délégation solennelle serait envoyée à Versailles.
- Nous demanderons 50 000 uniformes complets, renchérit La Fayette, du linge et des couvertures, 15 000 fusils, une provision de poudre proportionnée, et une somme en espèces ...
- Je compte sur vous, mon cher marquis, pour dresser l'état précis de nos besoins les plus urgents, conclut Washington.
Dans les jours qui suivirent, l'adjoint fidèle se consacra à cette tâche, puis il eut à faire face à d'autres difficultés . Des troupes de Pennsylvanie, d'autres du New Jersey, mal nourries, mal vêtues, privées de solde, entrèrent en rébellion . L'insurrection gagna Philadelphie, où le Congrès fut assiégé. La Fayette, qui était très aimé de tous les Insurgents, fut chargé d'intervenir. Il sut se montrer ferme et indulgent à la fois, ce qui lui permit de rétablir l'ordre . Mais cette activité ne calma guère son brûlant désir d'en découdre avec l'ennemi.
Il aurait souhaité rompre la trêve hivernale.
Le traître Arnold avait réussi à rejoindre les Anglais, qui lui avaient confié le commandement d'une unité, à la tête de laquelle il ravageait la Virginie.
Ne pouvait-on oublier un peu New York, afin de porter la guerre dans le Sud?
Le 20 février 1781 fut pour notre héros l'un des plus beaux jours de sa vie. Le généralissime le convoqua et lui dit :
- Je vous envoie à Portsmouth, où vous attaquerez Arnold et Cornwallis.
- Aurons-nous l'appui de l'escadre française de Newport, mon général ?
- Assurément.
La question méritait d’être posée, car l'amiral Ternay venait de mourir de maladie, mais en vérité, rien ne permettait de douter de la détermination du chevalier Destouches, chargé provisoirement de le remplacer.
Une division légère de 1200 hommes fut rapidement constituée. Elle comptait 23 compagnies, originaires du New Hampshire, du Massachusetts, du Rhode Island, du Connecticut, ainsi que du New Jersey, où l'insurrection était oubliée.
On imagine le bonheur de La Fayette, lorsqu’il s’élança, à la tête de ses troupes, en direction de la baie de la Chesapeake.
Dès le 2 mars, il pouvait écrire à Washington:
" Votre Excellence se rappelle que nos calculs indiquaient au mieux 1'arrivée des troupes à la Pointe d'Elk (au fond de la baie) pour le 6 mars . Je suis heureux de vous apprendre qu'elles y seront aujourd'hui ou bien demain matin ; malgré l'épaisseur de la boue et les très mauvaises routes, cette marche a été accomplie avec un ordre et une promptitude ...” remarquables.
Hélas! les choses ne vont pas tarder à se gâter.
* *
*
- Cette baie est une vraie mer intérieure, de 75 lieues de long, dit Charlus, comment la franchirons-nous si Destouches n'apparaît pas ?

- Que votre père, qui est ministre de la marine, lui donne l'ordre d'intervenir! plaisante La Fayette.
- Ah! si je pouvais accrocher un message à la patte d'une mouette ...
Les jeunes gens usent leurs yeux à tenter de découvrir à l'horizon les voiles de l'escadre française.
- Nous pourrions peut-être, suggère Charlus, gagner Portsmouth à pied, en suivant la côte?
- Avec ces pluies torrentielles, dans une zone coupée de cent cours d'eau, entre lesquels s'étendent des marais ...
L'uniforme de La Fayette, bleu, blanc et or, mais ruisselant, maculé de boue, témoigne autant que ses paroles de l'impossibilité de reprendre la route.
- Mon cher comte, décide-t-il, nous allons nous transformer en armateurs.
Sitôt dit, sitôt fait. Toutes les barques disponibles sur la côte où ils se trouvent sont rassemblées.
- Si nous sommes attaqués... objecte un officier.
- N'avons-nous pas des canons à bord? répond le général.
- Si nous croisons un vaisseau de guerre ...
- Nous resterons près du rivage, dans les eaux peu profondes.
Cette belle audace permet à l'expédition de faire un saut de puce, jusqu'à Annapolis, où l'on retrouve le baron Steuben, qui commande un régiment américain.
Ce Prussien rappelle au marquis feu son ami Kalb. D'entrée, La Fayette lui déclare, enthousiaste :
- Nos forces réunies vaincront le traître Arnold.
- Oui, avec l'appui de l'escadre, répond le sage baron.
Il faut se rendre à l'évidence, sans la suprématie maritime, rien ne peut être entrepris dans ce fichu pays!
- Charlus, mon ami, propose La Fayette, si nous allions en reconnaissance du côté de Portsmouth?
- Ma foi, marquis, pourquoi non? Peut-être que notre pavillon flotte à l'entrée de la Chesapeake.
- Maintenant que nous sommes un brin marin, allons-y voir, à la voile.
Le frêle esquif qu'ils empruntent les conduit jusqu'à Yorktown, à environ quinze lieues de la ville que tient Arnold . L'entrée de la baie est toute proche.
Ah! si Destouches pouvait y apparaître!
* *
*
Le 17 mars, une forêt de mâts surgit à l'horizon : ce sont des vaisseaux de guerre, qui s'immobilisent, ayant jeté l'ancre. Quelle est cette flotte? Française? Anglaise?
Les nouvelles vont vite, du grand large jusqu'aux bouges du port. Et qu’apprend-on ?
Une bataille navale a eu lieu le 16 mars : huit bâtiments de ligne, conduits par Destouches, contre huit bâtiments de ligne, aux ordres de l'amiral Arbuthnot. Rencontre classique : canonnade, trous dans les coques, chute des vergues et des voiles, deux cents morts au total, autant d'un côté comme de l'autre. Match nul.
Mais les Anglais, qui étaient maîtres de la baie de la Chesapeake, le restent, alors que les Français ont dû retourner à Newport.
La Fayette regagne Annapolis à cheval. Il galope sous une pluie torrentielle de printemps, qui semble pleurer son espoir déçu.
* *
*
Sa route passe par Frederiksburg, une petite ville où s'est réfugiée la vieille maman de Washington. Le marquis lui rend visite, lui présente ses hommages et décide de faire un détour pour passer par Mount Vernon, le domaine familial du général.
C'est, au bord du fleuve Potomac, une belle maison blanche, isolée dans la verdure de grands chênes et de vastes pelouses. Une demeure accueillante . Mais lorsqu'il s'en approche, La Fayette voit sortir d'un hangar un homme blanc menaçant, armé d'un fusil, et sept ou huit nègres brandissant des fourches et des haches.
On s'invective, puis on s'explique.
Quelques jours plus tôt, une bande d'Anglais a remonté le Potomac, débarqué, et pillé la propriété.
Gilbert reprend la route le cœur triste. Il aurait été tellement heureux d'annoncer à son père d'élection que Mount Vernon était encore épargné!
Le 4 avril, il retrouve ses 1200 hommes à Annapolis.
A quoi bon s'attarder, puisque l'expédition n'a aucune chance de réussir. Deux navires accueillent toute la troupe, et, au prix de quelques tirs d'artillerie échangés avec des vaisseaux anglais, atteignent la Pointe d'Elk.
Une lettre de Washington à La Fayette y arrive en même temps :
"Tous les officiers généraux sont unanimement d'avis que le détachement que vous commandez doit se remettre en marche et se réunir à l’armée du Sud ".
Il s'agit de celle du général Greene, qui erre quelque part, entre les deux Carolines, poursuivie par les Anglais.
Monsieur le marquis voulait se battre, monsieur le marquis est servi.
* *
*
La division qu'il commandait ne comptait que des hommes originaires de la Nouvelle Angleterre ou des États du Centre, somme toute des gens du Nord, qui n'aimaient pas le Sud . Comme ils en redoutaient le climat, les mœurs des habitants et les moustiques, ils furent nombreux à déserter.
- Soldats, leur dit La Fayette, je ne ferai rien pour retenir ceux qui veulent rentrer chez eux.
La suite du discours prouva le contraire.

En grand chef de guerre, avec beaucoup d'habileté, le général fit appel au patriotisme et au sens de l'honneur de ceux qui voudraient bien le suivre . Il leur promit de rudes épreuves . Mais il leur offrit d'abord des équipements neufs.
Les banquiers de Baltimore acceptèrent de lui prêter 2000 livres sterling, avec lesquelles il acheta du drap. Puis il mit à contribution les Dames de Baltimore. Ces personnes, qu'il rencontra à l'occasion d'un grand bal, avaient d'autres talents que celui de cavalières. Elles acceptèrent de confectionner pour l'armée des vareuses, des chemises, des pantalons et des chapeaux.
L'élan d'enthousiasme fut tel qu'une milice de Virginiens fut créée, qui vint gonfler les troupes du marquis.
Le 19 avril, une division légère plus aguerrie que jamais quitte Baltimore. Le 20, elle arrive à Alexandria . Le 25, à Frederiksburg.
Le soir, sous une tente hâtivement dressée, le comte de Charlus demande plaisamment :
- Jusqu'où plongerons-nous vers le Sud, mon cher Washington?
- C’est moi que vous nommez ainsi, sourit La Fayette, c'est trop d‘honneur!
- N'êtes-vous pas ici notre généralissime, seul maître des opérations ...
- Nous irons à marches forcées jusqu'à Richmond.
Mais les Insurgents ne sont pas les seuls à vouloir occuper la capitale de la Virginie . Lorsqu'ils y parviennent, le 29 avril, le corps anglais du général Philipps est sur le point d'atteindre la ville . Prudent, l'Anglais renonce à donner l'assaut . Il bat provisoirement en retraite, et la joie de Gilbert est d'autant plus grande que ce Phillips a commandé, il y a plus de vingt ans, le tir d'artillerie qui a tué son père.
La revanche du jeune homme sera, si l'on ose dire, complète quelques jours plus tard, car Philipps meurt d'une mauvaise fièvre, à Petersburg, où il s'est retiré.
Tout danger n'est pas pour autant écarté, bien au contraire. Arnold remplace Philipps, et Cornwallis accourt pour le soutenir.
Le 24 mai, depuis Richmond, La Fayette écrit à Washington :
"Si je livre bataille, je serai mis en pièces, la milice sera dispersée, les armes perdues. Si je refuse le combat, le pays se croira abandonné. Je me décide donc à une guerre d'escarmouches, sans m'engager trop avant et, surtout, en me gardant de cette excellente et nombreuse cavalerie que les miliciens redoutent comme si c'était autant de bêtes sauvages".
* *
*
A l'entrée du camp, bien droit sur leurs montures, immobiles, deux généraux regardaient les cavaliers qui défilaient.
- C'est ma légion, sourit La Fayette.
- Votre légion... marmonna Wayne, dubitatif.
- Oui, ce sont mes dragons, mes carabiniers, appelez-les comme vous voudrez, s'esclaffa le marquis.
Et comme l'autre restait sans voix, il poursuivit:
- Je vais vous raconter comment je les ai recrutés. Deux d'entre eux avaient trempé un prisonnier dans du goudron et l'avaient recouvert de plumes avant de le lâcher dans un bois. Et là, ils chassaient à cheval cette étonnante volaille quand je suis intervenu ...
- Pour sauver le malheureux...
- Bien sûr, mais j'avais remarqué l'extraordinaire habileté des cavaliers. Je les ai convoqués, avec quelques autres. Je leur ai appris à couvrir la croupe du cheval d'une housse sous la selle, à disposer les fontes pour placer les pistolets d'arçon, à mettre par dessus un chaperon de même couleur que la housse, à poser la carabine sur la cuisse droite, le sabre bien placé à gauche ...
- Ceux que je vois n'ont pas cet équipement, marquis!
- Ah! mais, moi, je n'avais rien à leur offrir. A eux de chercher, pour bien servir, ce qu'ils ont fait. En quelques jours, j'ai eu ma troupe d’une cinquantaine de riflemen montés, armés de bric et de broc peut-être, mais bougeraient efficaces.
- Et ceux-la, s'étonna Wayne, ceux-là... qui marchent en conduisant leur bête à la main.
- C’est autre chose, sourit La Fayette. Holà! capitaine Ogden!
L'officier ainsi interpellé quitta ses hommes et, à la demande de La Fayette, il expliqua au général Wayne qu'il était le chef de fantassins un peu particuliers : on ne les hissait sur des chevaux qu'à la dernière minute, pour faire croire à l'ennemi qu'on disposait d'une cavalerie nombreuse.
- Cornwallis a voulu nous terroriser avec ses cavaliers, nous lui rendons la pareille! plaisanta La Fayette. Nous lui avons joué quelques bons tours, vous savez, et nous allons lui porter des coups plus rudes encore, maintenant que vos troupes et les miennes se sont rejointes.
Ces dernières paroles faisaient allusion à la jonction qui s'était opérée le matin même, entre La Fayette qui battait en retraite vers le nord et Wayne, venu à son secours, à la tête d'un détachement pennsylvanien.
* *
*
Lorsqu'il était entré dans Richmond, Cornwallis, parlant de son adversaire, s'était exclamé: "The boy cannot escape me" (le garçon ne peut m'échapper). De fait, durant une quinzaine de jours, les Insurgents avaient reculé, mais en bon ordre, et non sans tendre aux Anglais des embuscades, qui comptaient comme autant de mini-victoires. Quant au garçon, il courait toujours .
Et il voulait continuer, mais dans l'autre sens.
Avec l'appui de Wayne, La Fayette contre-attaqua.
Cornwallis recula à son tour, et rentra dans Richmond.
Les forces étaient alors d'environ 4 600 hommes dans chaque camp, mais l'Anglais disposait de troupes régulières . Aussi la surprise du marquis et de son nouvel adjoint fut-elle grande lorsqu'ils virent l'ennemi abandonner Richmond pour se replier vers Williamsburg.
Avec prudence, avec méfiance, en multipliant les coups de main, faisant quelques prisonniers par-ci, s'emparant de quelques têtes de bétail par-là, La Fayette suivit pas à pas cette dérobade.
* *
*
Le 4 juillet, en dépit d'une matinée pluvieuse, des feux de joie illuminent le camp des Insurgents .
On fête Indépendance Day, le cinquième anniversaire de la proclamation de l'indépendance américaine.
Ce même 4 juillet, Cornwallis évacue Williamsburg.
Quand cessera-t-il de fuir?
- Il ne peut que se rabattre sur Portsmouth, dit Wayne. Il lui faut donc traverser la James river. Eh! eh! nous pourrirons peut-être en profiter pour taquiner son arrière-garde !
Sans plus attendre, l'impétueux général rameute ses divisions et se précipite vers le gué où il espère remporter une facile victoire.
La Fayette flaire un piège. Suivi de son aide de camp et des meilleurs carabiniers de sa légion, il gagne une pointe de terre qui s'avance dans la rivière. De là, il note que, bien loin de passer d'une berge à l'autre, le gros de la troupe adverse s'embusque du côté où va survenir Wayne.
Soudain, un coup de feu claque. Un cheval s'abat contre celui que monte La Fayette : c'est l'une des deux bêtes de rechange qu'une ordonnance tient toujours à sa disposition.
- C'est vous qui êtes visé, mon général, reculez! crie l'aide de camp.
La Fayette avance d'un pas, pour mieux voir.
Autre coup de feu, le second cheval de rechange tombe.
- Maladroit! gronde sourdement La Fayette à l’adresse du tireur.
Cette fois, il a suffisamment découvert les positions anglaises. Il fait reculer sa monture, choisit trois cavaliers parmi ceux qui l'accompagnent, leur donne de brèves explications et les lance à la rencontre de Wayne.
Celui-ci s'est trop avancé pour faire demi-tour.
Mais les cavaliers envoyés par La Fayette parviennent à le mettre en garde, ce qui lui permet d'échapper à l’encerclement, au prix d'une charge héroïque, et en laissant plus de cent morts et blessés sur le champ de bataille
On comprend que dans son rapport à Washington, le général Wayne ne se vante guère de son exploit. En revanche, il ne tarit pas d'éloges sur la conduite du jeune commandant en chef de l'armée du Sud. Il raconte dans quelles conditions le marquis a perdu deux chevaux et ajoute :
"On lui avait assez répété qu'il ne devrait pas s'exposer comme il le faisait. Mais sa bravoure le rend sourd à de telles recommandations."
A dire vrai, son courage, mais aussi son aptitude nouvelle à modérer son enthousiasme, sa maîtrise de soi en toutes circonstances lui ont permis de mener à terme une campagne admirable.
Cornwallis, qui a perdu la Virginie, est contraint de s'enfermer dans Portsmouth.
12
Yorktown
Le 21 mai de cette même année, Washington et Rochambeau, qui s'étaient à nouveau rencontrés près de Hartford, avaient décidé d'unir enfin leurs forces.
L'armée française quitta Newport (Rhode Island) vers la mi-juin, et marcha onze jours durant, dans un ordre impeccable, au son des trompettes et des tambours, comme à la parade, jusqu'à Phillipsburg. Les cinq mille hommes et l'artillerie avaient été partagés en quatre divisions ; la légion de Lauzun couvrait leur flanc gauche. A l'arrivée, le camp fut installé à quelques centaines de pas de 1'armée américaine, qui comptait alors, en cet endroit, trois mille hommes.
New York n'était pas loin, à une dizaine de lieues.
La base fortifiée de Rhode Island était restée sous la garde des huit vaisseaux de l'escadre que commandait maintenant le comte de Barras, nommé pour succéder à Ternay. Cette défense serait-elle suffisante?
L'amiral vivait dans la crainte d'une attaque de la flotte anglaise. Mais un espoir le réconfortait, celui de l'arrivée prochaine, à Saint-Domingue (aujourd'hui Haiti), d'une puissante flotte française, aux ordres du comte de Grasse.
- Ce sont vingt-huit vaisseaux de combat qui voguent vers les Antilles, disait au bivouac Rochambeau à Washington. Vingt-huit vaisseaux de ligne, à la tête desquels le terrible Ville-de-Paris, le vaisseau-amiral. Cela représente une belle puissance de feu!
- Les troupes de renfort que pourrait débarquer cette armada devraient nous permettre d'enlever New York... disait Washington .
- Votre Excellence ne pense-t-elle pas qu'il vaudrait mieux la faire intervenir en Virginie?
Depuis plusieurs jours, les chefs des deux armées s'opposaient sur ce point : où passer à l'offensive?
- La Fayette a fait reculer Cornwallis, reprenait Washington, il vient de le chasser de Portsmouth, et c'est une glorieuse victoire pour notre marquis!
- La Fayette fait honneur à l'armée de mon pays et à l'armée américaine, répondait Rochambeau. Mais Cornwallis n'est pas battu, tant s'en faut! Il a quitté Portsmouth pour s’enfermer dans Yorktown, où il est plus près des eaux profondes, qui permettront à la flotte anglaise de le secourir ...
- Profitons de ce que les Anglais sont occupés là-bas pour prendre New York!
- Ne laissons pas les Anglais reconquérir le Sud, d'où ils remonteraient vers nous!
Cette discussion, au sommet de l'état-major, dura plusieurs jours.
Rochambeau finit par l'emporter, mais Washington obtint qu'une attaque simulée serait lancée contre New York, afin de fixer autour de cette ville les forces du général Clinton, sur lesquelles comptait Cornwallis.
* *
*
Le 16 juillet l781, l'escadre de 1'amiral de Grasse arrivait à Saint-Domingue.
Une lettre de Rochambeau l'y attendait. Le chef du corps expéditionnaire lui demandait d'intervenir au plus tôt dans la baie de Chesapeake. Et de préciser :
" Il est de la plus grande conséquence que vous preniez à bord le plus de troupes que vous pourrez, que quatre ou cinq mille hommes ne seraient pas de trop..."
De Grasse en trouva 3200, en puisant dans les régiments basés dans l'île, sous les ordres du marquis de Saint-Simon.
Dès le 5 août, on appareilla pour la côte américaine.
- Hissez les voiles! Larguez les amarres! Plus vite que ça!
L'amiral est un colosse, mesurant au moins six pieds (plus de 2 mètres), qui ne badine pas avec la discipline. Si l'ordre qu'il donne est trop lentement exécuté, il n'hésite pas à empoigner le fautif par le col de sa vareuse, et à lui faire gagner d'un bond quelques toises, afin de lui apprendre à accélérer le pas . Toutefois, s'il met volontiers la main à la pâte, il sait aussi prendre du recul, pour rester maître, non seulement du Ville-de-Paris, mais de la ligne impressionnante de tous les bâtiments de son escadre.
Il ne lui faut guère plus d'une semaine pour atteindre le cap Henri, à l'entrée de la Chesapeake.
Une division de quatre vaisseaux et de deux frégates pénètre d'abord dans la baie. Contact est pris avec La Fayette qui occupe Williamsburg. Le débarquement des renforts commence. Il dure plusieurs jours.
Un matin, le navire d'observation chargé de surveiller le grand large annonce l'approche de nombreuses voiles.
- Ce doit être Barras! grogne de Grasse, qui n'ignore pas que l'escadre de Newport a reçu l'ordre de le rejoindre.
Second message : ce sont des vaisseaux ennemis, au nombre d'une trentaine, dont vingt vaisseaux à deux ou trois ponts... C’est toute la flotte anglaise d'Amérique, commandée par Graves.
- Filez les câbles! ordonne l'amiral.
Cela signifie qu'on n'a pas le temps de remonter les ancres, qu'on les abandonne accrochées à des bouées qui permettront de les retrouver. C'est dire si l'on est pressé.
L'escadre bleue et blanche est la première à franchir la passe, entre le cap Henri et le cap Charles. Elle compte sept vaisseaux. Elle est commandée par Bougainville, qui ouvre la voie sur l’Auguste, armé de quatre-vingt canons.
La marée montante et le vent soufflant du large contrarient la manœuvre mais sans la faire échouer .
Les neuf bâtiments de l'escadre blanche, celle de l'amiral, surmontent à leur tour ces difficultés, de même que l'escadre bleue, commandée par Monteil, forte elle aussi de neuf gros navires de guerre.
Bientôt, toute la flotte a réussi à se dégager du piège de la baie.
Graves, sur son London, n'a pas su profiter autant qu'il aurait pu le faire, de l'avantage du vent. Il a laissé à de Grasse, sur Ville-de-Paris, le temps de prendre place au cœur de la ligne française.

Bataille navale
(Tableau de Rossel, Musée de la Marine, Paris)
Les mastodontes vont maintenant s'affronter. Ils roulent, s'observent, et soudain gonflent leur voiles pour glisser à la rencontre les uns des autres. Les canons tonnent, trois mille en tout, un même nombre dans chaque camp. Aux bordées aveugles, qui martèlent les coques doublées de cuivre, qui fauchent les gréements, s'ajoute la mousqueterie plus précise, plus meurtrière peut- être, des tireurs armés de fusils, embusqués dans les hunes.
Et comme il faut bien que les pièces de babord servent autant que celles de tribord, les chapelets de bouches crachant le feu se croisent plusieurs fois.
Les forces anglaises sont, comme les françaises, partagées en trois escadres . De part et d'autre, c'est à qui
transmettra les signaux les plus clairs, à qui virera de bord le plus vite, à qui retrouvera, malgré les dégâts, sa place dans le rang.
La bataille dure de deux heures de l'après-midi jusqu'à la tombée de la nuit.
Le géant de Grasse, droit debout dans son plus bel uniforme d'amiral, la poitrine barrée d'un cordon rouge, n'a pas un instant quitté sa dunette. Il s'est montré le meilleur tacticien, le plus habile manoeuvrier.
Bougainville, célèbre navigateur, plus attiré par les sciences que par la guerre, l'a parfaitement secondé, et Monteil n'a pas démérité.
Le soir venu, les Français déplorent soixante morts et près de deux cents blessés, mais ils savent que les pertes anglaises sont plus grandes que les leurs.
La flotte adverse n'est pas en fuite. Pendant quelques jours, elle continue de rouler à l'horizon, mais elle ne tente pas de reprendre le combat. Elle ne sera pas même capable d’arrêter Barras, qui fait entrer dans la Chesapeake le renfort de ses huit vaisseaux.
Enfin, le 9 septembre, les voiles anglaises disparaissent, reparties vers New York.
La marine française a remporté une grande victoire. Mais suffira-t-elle à assurer l'indépendance des États-Unis?
* *
*
- L'amiral de Grasse en est tombé d'accord avec moi, dit à La Fayette le marquis de Saint-Simon. Il est maître de la mer, nous devrions en profiter pour attaquer.
La Fayette répondit par un bougonnement :
- Je m'en tiendrai, dit-il, aux instructions de Washington, qui nous demande seulement de barrer la route à Cornwallis, s'il veut fuir vers la Caroline.
Le marquis de Saint-Simon se garda d'insister. Bien qu'il fût nettement plus âgé que son compatriote, et d'un grade plus élevé dans l'armée française, puisqu'il était maréchal de camp, il s'était mis aux ordres du jeune et glorieux chef de l'armée américaine de Virginie.
- Je crois que nos hussards ont fait bonne impression dans la région, dit le baron de Saint-Simon, frère du marquis, et commandant des volontaires étrangers dans l'armée venue de Saint-Domingue, -il est vrai qu'on ne voit pas tous les jours une cavalerie légère de cette qualité.
- Notre artillerie a également été fort admirée, dit le jeune comte de Saint-Simon, cousin des précédents et commandant des canonniers.
- Messieurs, messieurs, sourit Gimat, aide de camp de La Fayette, si nous pouvions équiper tous nos hommes, comme les vôtres, d'un uniforme blanc à parements et revers bleus, nous aurions nous aussi de beaux régiments à vous faire passer en revue ...
- Mais, mon ami, l'interrompit le marquis de Saint-Simon, vos troupes telles qu'elles sont m'ont paru tout à fait dignes d'intérêt. Combien d'hommes comptent vos six régiments?
- Environ mille six cents.
- Vos milices?
- Deux mille cinq cents.
- Votre corps, un peu particulier, de cavalerie?
- Nous avons cent cinquante dragons.
- Et ce corps spécial de ... de carabiniers.
- Nous les appelons riflemen, nous en avons cinq cents.
- Ajoutez ces effectifs aux nôtres et faites l'addition, suggéra le baron.
- Notre corps expéditionnaire vaut celui de Rochambeau... renchérit le comte.
_ Je dirai plus, reprit le baron, - venant de Saint-Domingue, nous n'avons pas eu à souffrir d'une longue traversée, nos troupes sont vraiment fraîches ...
A ces considérations d'ordre militaire, le marquis de Saint-Simon donna une conclusion qui n'étonnera que ceux qui n'ont pas deviné les arrière-pensées des autres intervenants :
_ Mon cher ami, dit-il à La Fayette, c’est à vous que revient l'honneur de vaincre Cornwallis. Ne pensez qu'à votre gloire! Soyez celui qui aura donné aux États-Unis leur indépendance.
A l'issue de cette réunion, resté seul, le pauvre Gilbert s'abandonna aux affres de la tentation.
Le lendemain matin, il convoqua son état-major. Les généraux dont il suivait le plus volontiers les conseils, Wayne et Steuben, se déclarèrent favorables à l'assaut.
Il se rendit alors en chaloupe jusqu'au Ville-de-Paris, pour y consulter de Grasse.
- Nous avons malmené la flotte anglaise, c'est vrai, dit l'amiral, mais elle peut tenter de prendre sa revanche. En attendant qu'elle revienne, Cornwallis s'enferme dans de solides fortifications, qui lui permettront de soutenir un long siège. Mieux vaudrait enlever la place dès maintenant!
Rien n'y fit.
La Fayette parvint à s'opposer à l'avis de tous ceux qui l’entouraient et surtout à lutter contre lui-même, afin de respecter strictement les recommandations de Washing-ton, son chef bien-aimé.
* *
*
Son supplice fut d'ailleurs de courte durée.
Les troupes combinées de Rochambeau et de Washington avaient gagné à pied la pointe d'Elk. Des navires les y attendaient, qui leur permirent de descendre la Chesapeake. L'avant-garde arriva à Williamsburg le 14 septembre.
Grande fut la joie de tous . On passa les armées en revue.
Un élégant souper réunit les principaux officiers.
Le jour suivant, Washington voulut rencontrer de Grasse. Dès qu'il eut touché le pont, l'amiral se précipita vers lui et, l'enlevant dans ses bras, l'embrassa sur les deux joues.
- Mon petit général, s'exclama-t-il, que je suis content de vous voir!
On se souvient que l'illustre généralissime frisait la cinquantaine et qu'il mesurait près de six pieds.
Un énorme éclat de rire salua la hardiesse du marin.
Cependant, Cornwallis, replié dans sa forteresse, ne semblait pas disposé à laisser les Américains et les Français se réjouir comme s'ils avaient gagné la guerre.
Il passa à l'attaque, en lançant des brûlots contre la flotte victorieuse qui l'enfermait dans la Chesapeake.
Plusieurs petits bâtiments bourrés de matières inflammables et explosives vinrent s'agripper aux vaisseaux des escadres de de Grasse. Au dernier moment, les hardis Anglais qui les avaient conduits s'échappaient dans des barques.
Une nuit, c'est le Vaillant qui s'enflamme et part à la dérive. Le Réfléchi, qui le voit s'approcher, le prend pour un brûlot gigantesque et ouvre le feu! ... Que de dégâts avant que l'on se reconnaisse et que l'on maîtrise l'incendie!
Cela ne pouvait durer!
Dès le 28 septembre, Washington, chef suprême des forces alliées, décida que le moment était venu d'assiéger Yorktown.
* *
*
La cavalerie française, conduite par Lauzun, bouscula la cavalerie de Cornwallis devant Gloucester, de l'autre côté de la rivière York, où les Anglais étaient également installés.
Mais cet épisode fut le seul qui rappelât la guerre de mouvement. Du côté de Yorktown, quelques escarmouches eurent bien lieu pour la possession de bosquets, de buissons ou de rideaux d'arbres, mais les assiégés abandonnèrent vite leur retranchements avancés, pour s'enfermer à l'abri des solides fortifications qu'ils avaient élevées.
La vraie bataille commença avec l'intervention de 1500 hommes armés de pelles et de pioches.
Une tranchée fut creusée, parallèle aux défenses de la ville. Son étroitesse protégeait les assiégeants de la mitraille ennemie. Mais elle était, avec ses redoutes, assez large pour que pussent être mises en place dix batteries de canons, de mortiers et d'obusiers.
La ville fut soumise, quatre jours durant, à un tel pilonnage que bien peu de maisons restèrent debout. Quant aux navires que possédaient encore les assiégés dans l'estuaire, ils furent coulés.
Cependant, Cornwallis résistait, espérant que de la mer lui viendraient des secours.
Une deuxième tranchée fut creusée, à seulement deux cents toises des lignes anglaises.
Mais dès qu'elle fut ouverte, les assaillants comprirent que, s'ils pouvaient porter des coups plus rudes, ils étaient eux-mêmes fort exposés. Deux redoutes anglaises, avancées hors du camp retranché, étaient particulièrement meurtrières.

Washington donna l'ordre de les prendre d'assaut : celle de gauche serait pour les Français, commandés par Vioménil, celle de droite pour les Américains, conduits par La Fayette.
* *
*
- Mes charpentiers ! crie le marquis.
Dix hommes, armés de haches, se présentent, suivis d'autres, qui portent des fagots nommés fascines.
- Vous faites partie de l'avant-garde, mes braves!
Puis, se tournant vers le lieutenant-colonel Hamilton, il ajoute :
- Avec deux canons, vous ouvrirez le feu, à cent toises d'ici, pour faire une diversion.
Et comme les hommes qu'il désigne pour accompagner l'officier ne se hâtent pas assez à son gré, il les houspille:
- Stand to your guns! Quick march! (A vos pièces! En avant!)
La nuit va tomber. L'heure de l'assaut est toute proche. Le gros de la troupe, environ trois cents soldats, n’a pas encore bougé.
- Baïonnette au canon! ordonne à voix basse La Fayette.
- Mon général, plaisante Gimat, son aide de camp, rappelez-moi comment les Indiens vous avaient surnommé?
- Kayewla, mon cher ami, le cavalier redoutable! Je vois ce que vous voulez dire... Ce soir, adieu cheval, charges héroïques, cheveux au vent! Puissé-je mériter, avant que l'obscurité soit complète, le surnom de fantassin vainqueur! ...
Mais trêve de bavardage.
- "Go and Victory!" crie La Fayette, l'épée brandie.
Les canons d'Hamilton lui répondent en écho tonitruant.
Les porteurs de fascines s'élancent, protégés par la mitraille des trois cents fusils.
Le fossé qui entoure la redoute est bientôt comblé, malgré les coups de feu des assiégés.
Les charpentiers se jettent contre la paroi et frappent les étais les plus faibles. Des pièces de bois craquent, du sable coule, une brèche s'ouvre.
Le général s'y engouffre, suivi de Gimat, et d'un épouvantable hérissement de baïonnettes.
Le corps à corps est sanglant mais bref. Quelques hurlements de douleur, ici ou là un râle affreux, marquant la fin d'une vie, et voici qu'un grand diable rouge lève les bras : c'est le chef de poste, qui se rend.
Fin du carnage.
- Mon général, dit en hoquetant le colonel Gimat, infanterie ou cava... cavalerie, tout vous ... vous réussit, bra... bravo!
Pourquoi ce bégaiement, cette voix hésitante?
La Fayette se tourne vers son fidèle aide de camp, qui s'effondre, blessé, évanoui.
Pour un chef de guerre, les plus belles victoires ont toujours un petit goût amer.
Les Français s'étaient montrés aussi braves que les Américains de La Fayette : Vioménil avait pris l'ouvrage fortifié que Washington lui avait assigné.
Cornwallis venait de subir une lourde défaite.
Les pertes des alliés s'élevaient à quelques dizaines de tués et de blessés, mais celles des assiégés, toujours soumis aux canonnades, étaient plus élevées.
Le lendemain, c'était le 15 octobre, le général anglais tenta une sortie. En vain.
Le 17 octobre, il demanda une suspension d'armes.
Washington ayant refusé, il fut contraint de capituler.
Le vicomte de Noailles fut chargé de négocier les conditions de la reddition, - une désignation qui rendait hommage à son glorieux beau-frère, La Fayette.
L'absence du traître Arnold, que Cornwallis avait expédié à New York avant le siège, rendit la discussion plus facile.

Le 19 octobre, à deux heures précises, les vaincus quittent la place, avec l'arme sur l'épaule, mais les drapeaux repliés et les tambours battant sourdement. Avant de déposer leurs fusils, ils doivent défiler entre deux lignes formées par les vainqueurs au garde-à-vous, et comme ils semblent manifester du mépris pour les Américains, en dirigeant plus volontiers leurs regards vers les Français, La Fayette attire leur attention en ordonnant à sa musique de jouer un air populaire chez les Insurgents, "Yankee Doodle".
Arrive enfin le moment de la remise de l'épée.
Cornwallis a fait savoir qu'il est malade et doit garder la chambre. Le général O'Hara le remplace.
Côte à côte, Washington et Rochambeau le reçoivent.
O'Hara tend l'arme symbolique à Rochambeau. Celui-ci ne bouge pas, mais son aide de camp, montrant Washington, dit à l'Anglais:
- Vous faites erreur, Monsieur. Le commandant en chef de notre armée est sur votre droite.
L'Américain reçoit l'épée du vaincu.
Dès le 20 octobre, La Fayette écrit à Maurepas :
“ La pièce est jouée, monsieur le comte, et le cinquième acte vient de finir. J'ai été un peu à la gêne pendant les premiers, mon cœur a joui vivement du dernier et je n'ai pas moins de plaisir à vous féliciter sur l'heureux succès de notre campagne."
Le duc de Lauzun, chargé d'aller rendre compte à Louis XVI des événements d'Amérique, remettra ce message au ministre.
Il emportera également une longue lettre de Gilbert pour Adrienne.
13
Le héros
des deux mondes
Ce jour-là, le 21 janvier 1782, Paris fêtait la naissance du dauphin en recevant le roi et la reine à l'Hôtel de Ville.
Les rues avaient été débarrassées de leurs boues et sablées. A la tombée de la nuit, des milliers de lampions furent allumés, et, à tous les grands carrefours, des braseros, des orchestres et des buffets offrirent au menu peuple chaleur et réconfort.
Pour que les souverains et leurs convives pussent profiter pleinement du spectacle de la place de Grève, le festin était servi dans une galerie de bois ajoutée à la Maison de ville . M. de Caumartin présentait les plats au roi, Mme de La Porte à la reine, l'un et l'autre assistés par des dizaines de valets en habit écarlate paré de brandebourgs d'or.
A la fin du repas, un messager vint se mêler au ballet des domestiques en livrée. Marie-Antoinette parut fort intéressée par la nouvelle qu'il apportait, et lorsqu'elle quitta sa place, ce fut pour se diriger vers la marquise de La Fayette, assise en bout de table.
Puis ensemble, et sans suite, les deux femmes se rendirent dans une chambre tendue de damas bleu, spécialement aménagée pour les quelques heures que la souveraine devait passer à Paris.
- Donnez-moi des nouvelles de notre héros des deux mondes, dit en souriant la reine.
_ Votre Majesté veut peut-être parler de mon mari... balbutia Adrienne, abasourdie par le caractère surprenant de cet aparté.
- N'est-ce pas son surnom? Quand viendra-t-il nous voir, pour que nous le félicitions d'avoir si bien mérité ce titre?
- Le duc de Lauzun m'a laissé entendre qu'il avait l'intention de solliciter une permission du Congrès ...
- Je suis en mesure de vous annoncer, chère marquise, qu'il l'a obtenue.
- Va-t-il bientôt revenir? M. de Lauzun m'a dit que, s'il pouvait, il embarquerait sur l'Alliance, à Boston...
- L'Alliance doit être un bon bateau, qui a trouvé un vent favorable...
- Gilbert serait-il à Lorient?
- Il est à Paris, chez vous.
Adrienne eut quelque peine à contenir sa joie. Elle refusa pourtant l'autorisation que lui offrit la reine de se retirer sans plus attendre. N'était-elle pas une Noailles? Elle ne pouvait souffrir les entorses au protocole. Elle assista au feu d'artifice.
- Au moins accepterez-vous de prendre place dans l'un de mes carrosses, lui proposa la reine, à la fin de la fête. Nous serons en tête du cortège, vous gagnerez du temps.
La jeune femme accepta, remercia la souveraine pour cette insigne faveur, et s'enhardit jusqu'à lui demander :
- Votre Majesté permettra-t-elle à mon mari de venir la saluer?
En guise d'acquiescement, Marie-Antoinette lui adressa un de ces sourires enchanteurs dont elle avait le secret.
- Vive la reine! Vive la reine! clamait la foule, tout au long de la rue Saint-Honoré, et jusqu'à l'entrée de l'hôtel des Noailles.
Là s'étaient rassemblées les marchandes des halles, dites les poissardes, pour offrir des fleurs et des branches de laurier au héros des deux mondes, qu'elles avaient reconnu à son uniforme d'officier américain.
Lorsque la reine parut, La Fayette s'inclina.
- Allez vite retrouver votre femme, lui dit-elle.
La porte d'un carrosse s'ouvrit, Adrienne y était accoudée, il se précipita vers elle. Les yeux écarquillés, elle étouffait de bonheur, elle était trop heureuse ... Elle tomba sur son épaule, sans connaissance.
Il l'enleva dans ses bras et courut vers le perron.
La foule, touchée par cette scène de tendresse conjugale. applaudit, tandis que l'équipage royal reprenait sa route en direction du Cours-la-Reine.
* *
*
Le lendemain, La Fayette fut reçu par Louis XVI, puis il rencontra les ministres, auprès desquels il entreprit de jouer le rôle d'ambassadeur des États-Unis.
Maurepas était mort quelques heures après avoir lu la lettre qu'il lui avait écrite. Il convenait maintenant de persuader Vergennes de la nécessité d'augmenter l'aide de la France aux Insurgents. Bien que les alliés eussent capturé 7500 prisonniers à Yorktown, la guerre allait reprendre, là-bas, après la trêve hivernale. Comment affaiblir les Anglais? Sur quels fronts les attaquer? Avec quels alliés?
Le marquis défendait également ses idées politiques dans les salons de Paris. Mais la vie mondaine ne peut se limiter à des conversations portant sur les principes républicains. Il revit Aglaé d'Hunolstein, avec laquelle il renoua. La rumeur lui prêta même une aventure avec celle dont on disait qu'elle était la plus belle femme de son siècle, Mme de Simiane.
Adrienne n'ignorait pas les débordements de Gilbert. De ce point de vue, il était comme les autres! Mais il avait de si grandes qualités! Héros généreux, bon père, époux attentionné!
Elle éprouvait tant d'amour pour lui! Elle pardonnait.
* *
*
La Fayette aimait la vie de famille
- C'est quoi, ça, papa, ce vase ... on dirait une coupe à l'envers? s’étonnait sa fille .
- N’est-ce pas ce que tu voulais, Anastasie! Tu l'installes dans tes cheveux, tu le remplis d'eau, tu le garnis de vraies fleurs et tu ressembles aux belles dames que j'ai vues au bal de Versailles.
- Tu as dansé avec la reine? demanda l'enfant, en posant le curieux objet sur sa tête.
- Mais oui, ma fille, un quadrille. Elle a trouvé que je danse très bien...
Melle Marin émit une sorte de grognement, non pour s'étonner de la performance de M. le marquis, mais pour attirer son attention sur le manque de stabilité de l'insolite récipient.
- Cet arrondi du fond ne convient pas pour un crâne de cinq ans, déclara-t-elle.
Du haut de ses deux ans et demi, George-Washington jugea bon d'intervenir :
- Y a qu'à le faire tenir avec des clous, dit-il.
Sa plaisanterie lui parut si drôle qu'il dut s'accrocher à la jupe de la gouvernante pour ne pas tomber, tant il se tordait de rire.
En ce moment parut Adrienne, que son médecin venait de libérer.
Elle s'étonna de la coiffure d'Anastasie, se moquant, mais avec indulgence, de la tendance nouvelle, qui remplaçait les plumes par des fleurs naturelles. Et comme pour illustrer sa leçon, elle tapotait de ses doigts légers son abondante frisure, maintenue par un simple bandeau rouge.
- Comment échapper à la mode? sourit Gilbert. Vous-même, chère amie, n'êtes-vous pas toute de blanc vêtue parce que nos élégantes ont voué au blanc l'année 82?
- C’est cela, parlons de mon élégance, dit Adrienne en riant.
Adrienne
Et pour mieux se faire comprendre, elle posa ses mains bien à plat sur sa large ceinture, dont le rouge était en harmonie avec le bandeau de ses cheveux, mais qui avait surtout pour fonction de soutenir un ventre rebondi.
Gilbert suivit sa pensée et demanda :
- Que vous a dit le médecin?
- Que tout va bien. Avant la fin de l'année, nous serons un de plus ... un ou une!
Tout en parlant, elle s'était emparée du vase qu'elle essayait à son tour de mettre en place.
- Comment avez-vous trouvé le temps d'acheter pour votre fille cette chose futile? demanda-t-elle avec enjouement.
La question n'était pas innocente. Elle sous-entendait que Gilbert, partagé entre la cour et la ville, passait beaucoup de temps hors de chez lui, délaissant trop souvent ceux qu’il aimait par-dessus tout .
- Il est vrai que j'ai dû, ces jours derniers, préparer mon admission à la respectable loge de Saint-Jean d'Ecosse ...
- J'approuve tout ce que vous faites, l'interrompit Adrienne, regrettant déjà ce qui pouvait ressembler à l'amorce d'une chicane.
Melle Marin s'était esquivée sur la pointe des pieds.
- Mon bonheur, c'est d'être avec vous, reprit le marquis, embrassant dans ses grands bras son épouse et ses deux enfants, et les couvrant de baisers, au risque de renverser le fameux vase.
- Papa, papa, raconte-nous une bataille, réclama George-Washington, ou alors, fais nous l'indien !
- A propos de bataille.... dit le père.
Ce mot lui rappelait que la guerre n'était pas finie. Une nouvelle campagne allait commencer là-bas... Il entendait bien y participer, ce qui l'obligerait, une fois encore, à quitter son foyer.
Le bébé attendu vint au monde le 17 septembre, deux mois avant la date prévue. C'était une fille, que La Fayette appela Virginie, en souvenir du pays de ce nom, et en hommage au plus célèbre des Virginiens.
* *
*
Si l'enfant était née à terme, son père n'aurait guère eu le temps de la voir. En effet, le 24 novembre, il partit pour Brest, d'où il fit voile vers Cadix .
Au sud de l'Espagne, l'amiral d'Estaing rassemblait une extraordinaire flotte franco-espagnole de 66 vaisseaux, destinée à attaquer les Anglais aux Antilles, puis en Amérique. La Fayette fut nommé chef des états-majors combinés des deux pays .
Mais l'armada ne prit jamais la mer, les Anglais ayant engagé, avec les Américains et les Français, des négociations qui aboutirent à des préliminaires de paix .
Notre marquis regagna la France, en passant par Madrid, où il joua un rôle qui lui était familier, celui d'ambassadeur des États-Unis .
Chère Amérique! Il s'était bien battu pour qu'elle fût libre! La guerre finie, il n'allait pas l'oublier!
Il écrivit à Washington cette curieuse lettre:
“ A présent, mon cher général, que vous allez goûter quelque repos, permettez-moi de vous proposer un plan qui pourrait devenir grandement utile à la portion noire du genre humain . Unissons-nous pour acheter une petite propriété où nous puissions essayer d'affranchir les nègres et les employer seulement comme ouvriers de ferme. Un tel exemple, donné par vous, pourrait être généralement suivi, et, si nous réussissions en Amérique, je consacrerais avec joie mon temps à mettre cette idée à la mode dans les Antilles. Si c'est un projet bizarre, j'aime mieux être fou de cette manière que d'être jugé sage pour une conduite opposée.”
Étonnante prémonition! L'esclavage ne sera aboli aux États-Unis que 82 ans plus tard, en 1865, à la fin de la guerre de Sécession .
* *
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Gilbert de La Fayette a maintenant vingt-cinq ans . Louis XVI l'a réintégré dans l'armée française avec le grade de maréchal de camp. Au mois de mai 1783, il le fait chevalier de Saint-Louis, ce qui est une marque de faveur exceptionnelle pour un gentilhomme de son âge.
Gilbert de La Fayette est encore très riche. Il a beaucoup dépensé, beaucoup donné, pendant la guerre, mais il vient d'hériter de son bisaïeul, le comte de la Rivière, qui s'est éteint en 1781. Grâce à la bonne gestion de Morizot, son intendant, et d'Adrienne, sa fortune lui permet d'acheter un hôtel, rue de Bourbon, et lorsque les frais d'installation sont payés, il lui reste 118 000 livres de rente.
Au cours de l'été 1783, le jeune marquis se souvient qu'il est Auvergnat, et, avec son épouse, il va visiter ses terres de Chavaniac.
Le château de Chamaniac
où Gilbert de La Fayette est né
Adrienne, qui ne perd jamais une occasion de pratiquer la charité, profite du voyage pour ouvrir une école de tissage. Le traitement de la laine donnera du travail aux villageois qui en manquent. De retour à Paris, elle obtient du contrôleur général des Finances une subvention de 6 000 livres qui lui permettra de réaliser complètement son projet.
Cependant, La Fayette n'oublie pas ses amis d'Amérique. Il défend auprès des ministres leurs intérêts commerciaux . Il suit avec attention la préparation du traité qui mettra fin à la guerre d'Indépendance le 3 septembre 1783.
Depuis plusieurs mois, il anime la section française de la Société des Cincinnatus . Cette organisation doit son nom au héros de l'histoire de Rome qui, après la victoire, était retourné à sa charrue. Elle regroupe les officiers désireux de maintenir les liens d’amitié tissés sur les champs de bataille.
Le ler février 1784, La Fayette reçoit cette lettre de George Washington, le Cincinnatus américain qu'il aime plus que tout autre :
“Mon cher marquis, je suis à présent un simple citoyen sur les bords du Potomac ... à l'ombre de ma vigne et de mon figuier, libre du tumulte des camps et des agitations de la vie publique ...
Je ne me suis pas seulement retiré de tous les emplois publics, je suis rendu à moi-même et je puis retrouver la solitude et reprendre les sentiers de la vie privée avec une satisfaction plus profonde. Ne portant envie à personne, je suis décidé à être content de tout, et, dans cette disposition d'esprit, mon cher ami, je descendrai le fleuve de la vie, jusqu'à ce que je repose auprès de mes pères.”
Cette admirable leçon de philosophie étant assortie d'une invitation, le disciple n'allait pas tarder à rejoindre son maître.
14
Une tournée triomphale
Après trente-quatre jours de mer, le 4 août 1784, La Fayette débarqua à New York. Il était accompagné d'un seul aide de camp, le chevalier de Camaran.
Il fut accueilli par une foule en délire.
- Hurrah! Vive La Fayette! Vive la France! Vive la liberté!
Les vainqueurs de la guerre d'indépendance s'étaient réunis pour crier leur joie.
Le héros traversa la ville dans une voiture découverte et participa à un banquet, qui fut l'occasion de vibrants discours.
La fête dura plusieurs jours.
Elle recommença, avec le même enthousiasme, le 10 août à Philadelphie, et le 15 à Baltimore .
Partout il était reçu au son des cloches et du canon . Entre deux hommages, ses déplacements étaient accompagnés par la musique des fifres et des tambours.
Heureux, mais un peu las, et la tête bourdonnante, il arriva enfin, le 17 août, à Mount Vernon, où Washington l'attendait.
Il allait passer là, dans le domaine de son ami, deux semaines qui compteraient parmi les plus belles de sa vie.
La plantation portait le nom d’un amiral anglais, sous lequel avait servi le frère aîné de la famille. George Washington en avait hérité à l'âge de vingt ans, et, quelques années plus tard, son mariage avec une riche veuve, Martha Curtis, mère de deux enfants, lui avait permis de l'agrandir.

George, Martha et leurs enfants
Avant la guerre, cette propriété, cultivée par quelque cent trente-cinq esclaves, était prospère. Mais elle avait, comme toute la Virginie, souffert des mouvements de troupes.
- Peu à peu, nous reconstruisons, disait Washington.
Il entraînait son ami dans de longues promenades à cheval.
- Regardez comme ils sont beaux, ces champs de tabac, ils feraient oublier que nous avons été pillés.
- Et ces arbustes, qu'est-ce que c'est? demandait Gilbert.
- Du thé . Un plant de deux ans déjà. Nous devrons diversifier nos cultures, vous savez ...
Puis les chevaux entraient dans un bois, suivaient un sentier raboteux et descendaient jusqu'au Potomac.
- Ici, entre ces roches roses, le fleuve s'apaise, mais plus haut, il est encore coupé de chutes et de rapides...
Souvent, un gros voilier passait, remontant le courant.

- Quel pays magnifique! Comme il y fait bon vivre! s'exclamait le Français.
- Oui, nos villages renaissent, disait le Virginien. Nous organisons des bals comme autrefois. En ville, les théâtres ont rouvert. Avec mes voisins, je recommence à chasser le renard ...
Mais le ton de son discours était différent, le soir, après le dîner.
Martha les servait à quatre heures, sous une véranda qui dominait le Potomac . Elle parlait peu . Elle aimait bien Gilbert, mais regrettait peut-être qu'il tînt dans le cœur de son mari autant de place que le fils et la fille qu'elle avait eus de son premier mariage.
Quand la nuit tombait, elle se retirait, laissant en tête à tête les deux hommes.
- Savez-vous pourquoi vous avez été aussi vivement applaudi ? demanda, dès le premier jour, le généralissime à son brillant second.
- Mon Dieu! ... fit Gilbert.
- N'était votre modestie, vous me répondriez "parce que je me suis bien battu, que je symbolise la victoire, que je représente la France..."
- Ma foi...
- Il y a autre chose, mon fils. Notre peuple vous acclame parce que vous êtes le seul Américain au monde .
Ce paradoxe méritait une explication.
Washington déplorait l'anarchie qui se développait du New Hampshire à la Georgie, chaque état agissant à sa guise, sans tenir compte des états voisins.
La nation n'existait pas, n'était pas encore née.
- Nous avons besoin d'un gouvernement centralisé et fort pour qu'un habitant du Connecticut devienne vraiment le concitoyen d'un habitant de la Caroline ... Vous, Gilbert, vous n’appartenez à aucun de ces états, mais vous appartenez à tous ...
La Fayette l'interrompit :
- J'ai ouï dire que l'on avait pensé à vous proclamer roi.
Le Virginien, qui aimait à grignoter des noix après le repas, en écrasa deux entre ses mains.
_ Je hais la monarchie, dit-il. Il nous faut un président élu.
Des sujets plus anodins agrémentaient la fin de la veillée . C'était Paris, Versailles, la mode du blanc, celle
des fleurs dans les cheveux, des ballons dans le ciel, chaque ville de France, chaque quartier tenant à lancer sa montgolfière.
Le soir suivant, on abordait un nouveau thème grave, la franc-maçonnerie, par exemple, son idéal de liberté, sa position favorable à l'émancipation des esclaves.
- Chez nous, disait Washington, les Noirs sont souvent traités comme des membres de la famille... Pas toujours, j’en conviens... Mais le plus urgent de nos problèmes me semble bien être celui de notre constitution...
Tout compte fait, il n'était pas hostile aux idées généreuses de son jeune ami, bien au contraire! Franc-maçon sincère, il avait apprécié le tablier rituel qu'Adrienne avait brodé pour lui.
Il aimait beaucoup la marquise, qui trônait dans son salon, à côté de son mari, aidant son petit garçon a enfiler un uniforme américain sous l'œil amusé de sa sœur.
Ce tableau de Vigée-Lebrun tenait autant de place dans la pièce que celui qui représentait le maître de maison entouré de sa famille.
Juqu'au 28 août, ces deux anciens combattants vécurent dans une intimité tissée de respect filial et de paternelle tendresse.
A cette date, ils se séparèrent, en se promettant de se revoir bientôt.
Washington partit pour l'Ohio, où l'appelaient des colons nouvellement installés dans cette région.
La Fayette prit la direction opposée. En compagnie de Camaran et de Barbé-Marbois, consul général en Amé-rique, il alla visiter les tribus indiennes des rives de l'Hudson, au-delà d'Albany. Le voyage dura trois semaines, chaque ville traversée ayant à cœur d'organiser de grandes festivités.
* *
*
Nous sommes à Fort Schuyler, le 26 septembre 1784.
Ocksicanehiou déclare :
- Le Peau Rouge approche comme un renard, se bat comme un loup et disparaît comme un oiseau...
C'est le chef des Mohawks qui occupe la tribune aux harangues.
L'orateur a commencé son discours en anglais, mais pour mieux développer ses paraboles, il recourt à la langue iroquoise . Bill William, le vieux trappeur que l'on est allé chercher au fond des bois, assure la traduction pour La Fayette et ceux qui l'accompagnent.
- Je suis heureux et fier d'avoir contribué à la victoire contre l'Anglais, conclut le vaillant guerrier.
Des hou-hou approbateurs l'accompagnent lorsqu'il regagne sa place parmi les autres chefs.
La Fayette -mieux vaut dire ici Kayewla- prend alors la parole.
- Ce jour du premier pow-pow (débat) entre les Indiens et le gouvernement des États-Unis restera à tout jamais marqué d'une pierre blanche. Souvenez-vous, mes frères, de notre précédente rencontre, en 1788 ...
De quoi s'agit-il aujourd'hui? Les Anglais occupent encore quelques forts près de la frontière canadienne, en territoire indien . Il importe que les tribus restent fidèles à ceux que l'on appelait les Insurgents. Il serait souhaitable que les chefs s'associent pour signer un traité de paix avec les Américains devenus indépendants.
- Faites comme la France, choisissez le parti de la liberté, dit encore Kayewla, en français, avec un geste amical en direction de Castor Prudent, le Huron, qu'encadrent ses deux fils.
Nuage d'argent traite ensuite de la longue tradition guerrière des Iroquois, puis c’est au tour du chef des Sénécas de prendre la parole pour se repentir de s'être allié aux Anglais.
La Fayette enchaîne en répétant ce qu'il a déjà dit, mais en termes plus fleuris.
Ocksicanehiou lui répond :
- Kayewla, mon père, l'expérience nous a montré la justesse de tes prédictions . Nous voyons que tout ce tu nous as dit est vrai, nous croyons que l'alliance entre l'Amérique et la France sera une chaîne indissoluble... Mon père, les paroles que tu as prononcées seront publiées parmi les Six Nations (d’Indiens). Elles vont fortifier la chaîne d'amitié que nous désirons voir durer toujours.
Barbé-Marbois et les représentants du Congrès qui participent au pow-pow s'expriment à leur tour, mais ils ne sont guère écoutés . C'est Kayewla que l'on veut entendre, c'est à lui que sont destinés les cadeaux.
Le lendemain de la réunion, Castor Prudent lui remet, au nom de tous les chefs, un collier donné à son père par Montcalm.
Ce qu'on lui offre ensuite est plus délicat à accepter. C'est Kayenlaha, un garçon d'une douzaine d'années, dûment peinturluré, et empanaché de plumes d'aigle.
Comment refuser? Comment expliquer combien les mœurs des Européens diffèrent de celles des hommes rouges? Kayenlaha suivra Kayewla. (Il vivra en France, dans la famille du marquis, pendant six ans, et regagnera les États-Unis en 1790.)
Mais les anecdotes folkloriques, si étonnantes qu'elles soient, ne doivent pas faire oublier que ce voyage de La Fayette, a été une réussite diplomatique.
Après son passage, les pourparlers continueront entre les Américains et les Indiens, et le 14 octobre, ils signeront un traité d'amitié.
* *
*
Le retour vers le sud fut l'occasion d'une nouvelle marche glorieuse.
A Boston, le 19 octobre, l'anniversaire de la reddition de Yorktown fut célébrée par un banquet de cinq cents couverts, suivi d'un bal et d'un feu d'artifice.
La Fayette visita ensuite Portsmouth, Rhode Island, Newport, lieux chargés du souvenir de l'intervention française.
Puis il embarqua sur une frégate, La Nymphe, qui le conduisit dans la Chesapeake, car il voulait revoir les champs de bataille de Virginie où il s'était illustré.
Il fut acclamé à Williamsburg comme dans les villes du nord.
L'État de Maryland lui offrit des titres de naturalisation, transmissibles à ses descendants.
Dans une lettre à Vergennes, Barbé-Marbois rendit compte en ces termes de ce long périple :
“ La réception que les magistrats et le peuple ont faite à M. le marquis de La Fayette surpasse tout ce qui a été fait en toute occasion de ce genre."
* *
*
A Richmond, La Fayette retrouve Washington.
Ils regagnent ensemble Mount Vernon, pour quelques heures trop courtes, empreintes de mélancolie.
Le Virginien a le pressentiment qu'il ne reverra jamais son ami. Il pense que sa vie s'achève, car on meurt jeune dans sa famille. Mais un solide stoïcisme corrige son regret :
- Je ne veux pas me plaindre, j'ai eu mon temps, dit-il.
La Fayette le réconforte, en l'invitant à lui rendre visite en France, en lui promettant que, quant à lui, il reviendra, peut-être avec sa femme.
La séparation a lieu le 30 novembre 1784.
Les adieux définitifs sont échangés à Annapolis.
Parmi les lettres du vieil homme que son fils adoptif emporte, il en est une pour Adrienne :
" Le plaisir que j’ai éprouvé à embrasser de nouveau mon ami aurait été accru par votre présence... Le marquis vous revient avec toute la chaleur et l'ardeur d'un amant... Nous vous le rendons en bonne santé, couronné d'amour et de respect par tous les États de l'Union. Puisse ce retour vers vous, sa famille et ses amis être aussi heureux que vous pouvez le souhaiter . Puissiez-vous vivre longtemps ensemble, respectés et aimés, et transmettre à une nombreuse postérité les vertus que vous possédez tous les deux."
Émouvantes paroles, qui ne changeront pas les arrêts du destin.
15
Épilogue
La Fayette arriva à Brest le 20 janvier 1785.
Avant d'embarquer à New York sur la frégate La Nymphe, il avait reçu du Congrès un ultime hommage. Dans son discours de remerciements, il avait évoqué l'œuvre accomplie par les pionniers du Nouveau Monde et conclu :
- Puisse cet immense temple de la Liberté s'élever comme une leçon pour les oppresseurs, un exemple pour les opprimés, un sanctuaire pour les droits de l'humanité.
Paroles chaleureuses, dont l'écho fut bien accueilli en France, où se répandait l'esprit révolutionnaire.
Le Héros des Deux Mondes devint tout naturellement dans son pays d'origine le champion des idées nouvelles .
Il fréquenta les salons, voyagea, anima des associations, dont celle des Amis des Noirs.
Reprenant l'un de ses vieux projets, il acheta en Guyane, aux environs de Caillante, un vaste domaine, avec l'intention d'affranchir les nègres qui l'exploiteraient.
En 1789, député aux États généraux, il était aussi influent que Mirabeau.
Nommé commandant de la garde nationale, il donna l'ordre, le 15 juillet, de démolir la Bastille.
Il applaudit à l'initiative de son beau-frère, le vicomte de Noailles, lui aussi député de la noblesse, et qui, dans la nuit du 4 août, fit voter la suppression des privilèges.
Le 5 octobre, à Versailles, il calma la fureur populaire et conseilla à la famille royale de venir à Paris.
Il n'avait jamais cessé de correspondre avec Washington.
Sa joie avait été grande d'apprendre que les États-Unis s'étaient groupés en une Fédération, dotée d'une Constitution, et que son vieil ami, arraché à sa retraite, en était devenu le premier président.
Gilbert avait 32 ans maintenant. Un bel âge pour entreprendre une carrière de Washington français!
Il crut qu'il serait cet homme exceptionnel jusqu'à la fête de la Fédération, le 14 juillet 1790.

Ce jour-là, au Champ-de-Mars, il y eut deux personnages principaux : le roi, qui jura d'obéir aux lois nouvelles votées par l'Assemblée Constituante, et La Fayette qui, proclamé chef des Fédérés, prêta le serment de fidélité au roi, à la loi et à la nation .
La Révolution semblait terminée.
Louis XVI la relança, en tentant de fuir à 1’étranger. Il fut arrêté à Varennes, et la guerre éclata avec l'Autriche et la Prusse.
Le général La Fayette reprit du service. Mais, fidèle à sa parole, il abandonna son commandement pour émigrer lorsque le roi fut suspendu.
Les Autrichiens, qu'il venait de combattre, ne se montrèrent guère sensibles aux arguments de ce partisan d'une monarchie libérale, dont on savait que le cœur était républicain.

Et l'y laissèrent cinq ans.
Son ami le plus éminent, réélu président des États Unis en 1792, ne put jamais obtenir sa libération.
La sublime Adrienne ne parvint à adoucir son malheur qu'en le rejoignant dans sa geôle.
Ils n'en sortirent qu'en 1797, brisés.
Cette même année, un jeune général commençait à beaucoup faire parler de lui. Il se nommait Bonaparte, et allait jouer, à la tête de la France, le rôle que l'on sait.
La Fayette et Napoléon ne s'entendirent jamais très bien.
Sous l'Empire, celui qui avait été, en Amérique, un brillant général, refusa tout commandement, tout poste officiel. Ancien émigré, il ne lui restait presque rien de ses biens. Il vécut retiré au château de la Grange-Bléneau, à Rozay-en-Brie, dans l'arrondissement de Melun.

Le château de La Grange-Bléneau
(Seine-et-Marne)
Il y rédigeait ses Mémoires .
Il eut le bonheur de marier ses trois enfants, Anastasie en 1798, George-Washington en 1802, Virginie en 1803.
En 1807, il eut la douleur immense de perdre Adrienne.
La Restauration vit son retour à la vie publique. Il devint député de la Sarthe en 1818, de Meaux en 1822.
Mais il ne fut pas réélu en 1824.
A l'âge de 67 ans, rejeté par ses électeurs, lui, un symbole national, le Héros des Deux Mondes!
Quelle grisaille que la fin de sa vie!
C'est alors que James Monroë, président des États-Unis, l'invita à venir en Amérique.
Le 15 août 1824, à New York, l'accueil fut magnifique . Dans le port, toute la flotte pavoise, les voiliers, bien sûr, mais aussi les navires à vapeur, dont le nombre surprend.
Le canon tonne. Où se trouve l'artillerie qui salue son arrivée? Dans un fort qui se nomme “La Fayette”.
Sur le quai, les militaires qui rendent les honneurs portent sur la poitrine un médaillon contenant le portrait du héros, et, pour cette raison, on les appelle les "Gardes de La Fayette".
Le champion de la liberté, le vainqueur de Yorktown monte sur un char triomphal, tiré par quatre chevaux blancs.
Il traverse une ville en délire. Des milliers de spectateurs, massés sur les trottoirs, l'acclament. Des pétales de fleurs pleuvent des fenêtres, voltigent devant des banderoles qui lui souhaitent la bienvenue, et se répandent en tapis autour de l'attelage lorsque celui-ci marque le pas.
Car de temps en temps, on s'arrête, afin que le glorieux arrivant puisse bénir les enfants que l'on tend vers lui.
A l'hôtel de ville, le maire le salue par ces mots :
" Le peuple des États-Unis vous chérit comme un père vénéré; la patrie vous considère comme son fils le plus aimé ".
Quatre jours de fête et de solennités suivront l'enthousiasme de ces premiers instants.
Et dans toutes les villes que visitera le marquis les mêmes scènes se reproduiront.

La liste serait fastidieuse des cités traversées, des banquets, des discours, des bals, des feux d'artifice, et, coupant ces festivités, des cérémonies sur les lieux des batailles pour l'indépendance.
Le marquis boite, depuis plus de vingt ans, depuis qu'il s'est cassé la jambe en glissant sur une plaque de verglas, mais ceux qui l'applaudissent sont persuadés que cette claudication est une séquelle de sa blessure de Brandywine.
Après Boston, où il dîne ave John Adams, président des États-Unis à la retraite, Albany, Trenton, où il rencontre Joseph Bonaparte en exil, Philadephie, Chester, Baltimore, c'est le pèlerinage à Mount Vernon.
Son fils, George-Washington, et Levasseur, son secrétaire, ne quittent pratiquement jamais le héros.
Mais au moment de se rendre dans la crypte où repose celui qu'il a tant aimé et qui l'aimait tant, il leur demande de ne pas le suivre.
Il descend seul, se recueille longtemps devant le tombeau et remonte les yeux mouillés de larmes.
Puis il est repris dans le mouvement qui l'entraîne depuis qu'il a retrouvé le Nouveau Monde.
Au banquet de Charlotteville, on lui fait l'honneur de le placer entre Jefferson et Madison, les deux anciens présidents qui ont succédé à Adams.
Le 6 décembre, à Washington, ville nouvelle devenue capitale fédérale, il assiste à une session du Congrès. Un orateur le salue et propose que l'on vote en sa faveur " une dotation qui réponde dignement au caractère et à la grandeur du peuple américain ".
Projet accepté : La Fayette recevra une somme de 200 000 dollars et la propriété d'un terrain de 24 000 acres (9 600 ha).
A l'automne de sa vie, lorsqu'il reviendra dans son pays, celui qui avait été, dans sa jeunesse, l'un des gentilshommes les plus fortunés de France, sera de nouveau très riche.
Mais il ne semble avoir nulle envie de rentrer chez lui.
Durant six mois, il a parcouru un long périple, au terme duquel il se retrouve comblé d'honneurs et de richesses.
Il se lance alors dans un second voyage, qui sera beaucoup plus extraordinaire que le premier.
A Fayetteville, en Caroline de Nord, où il fait étape, il est salué par ces mots :
"Vous êtes ici chez vous; tout ce qui est ici est à vous."
A Charleston, le vieux major Huger 1'accueille à bras ouverts. Quel bonheur de se revoir! Comme il est loin, le temps où le glorieux visiteur était un tout jeune homme, qui posait pour la première fois le pied en Amérique.
Huger voudrait garder son hôte. Celui-ci ne peut accepter, une longue route l'attend .
- Auriez-vous l'intention de descendre vers le sud, jusqu'à la Nouvelle-Orléans?
- Nous irons au-delà, répond le jeune George-Washington. Mon père veut connaître les nouveaux états de la vallée du Mississipi.
- Remonterez-vous le fleuve jusqu'à Saint-Louis?
- Qui sait, dit Levasseur, si M. le Marquis ne voudra pas aller, à travers l'Ohio, jusqu'au Canada?
Les deux mains à plat sur sa canne, La Fayette écoute et sourit.
* *
*
Les bateaux à vapeur rivalisent d'audace avec les voiliers sur les innombrables voies navigables qui sillonnent le pays.
La Fayette remonte la Savannah jusqu'à Augusta, visite plusieurs ville de l'intérieur de la Georgie, est acclamé partout, y compris chez les Creeks, une tribu indienne, qui organise une grande fête en son honneur. Puis, jusqu'à la mer, il descend l'Alabama, un fleuve magnifique, parfois resserré entre des murailles de granit couronnées de verdure, parfois, entre deux coudes, étalé comme un lac entouré de forêts.
En matière de navigation, les Américains ont sur les Européens une avance considérable. Leurs steam-boats ressemblent de plus en plus à des palaces flottants . Presque toujours, le grand salon du premier étage, aux fauteuils confortables, est paré d'acajou et de marbre, de velours et de soie.
Le marquis et son escorte changent de vapeur à La Nouvelle-Orléans et traversent la Louisiane à bord du Natchez.
Des embarcations de toutes sortes se croisent sur le Mississipi : des voiliers, grands et petits, des bâtiments à vapeur modestes, mais aussi, parfois, de curieux assemblages, constitués d'un massif remorqueur traînant, accroché à ses flancs, un ou deux navires, et deux ou trois autres derrière lui.
- Nous avons là quelque chose de nouveau, c'est un tow-boat, explique le commandant du Natchez.
La machine fait un tel bruit que l'on dirait d'un canon tirant de seconde en seconde.
- Et ces grosses caisses flottantes, qui ressemblent à des cercueils, qu'est-ce que c'est? demande le célèbre passager.
- Des flat-boats (bateaux plats). Sous le toit de planches, il y a du bétail, des sacs de grains, des cageots de fruits et de légumes : tout cela sera vendu à La Nouvelle-Orléans.
- Mais on n'aperçoit ni mât, ni cheminée!
- Un aviron suffit pour descendre au fil de l’eau. En ville, le propriétaire vendra sa cargaison, mais aussi le bois dont est fait son bateau, puis il prendra un steam-boat pour remonter le fleuve ... et recommencer.
- Vois, mon fils, comme ce peuple est industrieux! disait La Fayette à George-Washington. Ce spectacle témoigne de 1'admirable expansion économique de ce pays, à la base de laquelle il y a cette constitution que la nation s'est donnée ...
L'admiration du vieil homme est sincère, et les réflexions qu'il livre à son entourage constituent l'essentiel du discours qu'il reprend de ville en ville.
Les États de l'intérieur l'accueillent avec autant de chaleur que ceux de la côte. Partout il est connu, aimé, fêté. Dans la moindre boutique d'une bourgade perdue dans la forêt, on trouve un foulard, une tabatière ou une ceinture à son effigie. A chaque halte, il rencontre un ancien combattant, qui s'est battu sous ses ordres avant de partir à la conquête de l'Ouest.
A Kaskaskia, dans l'Illinois, une jeune Indienne, du nom de Marie, lui montre une lettre de lui à son père, qu'elle conserve comme une relique.
L'intérêt que porte notre voyageur aux Indiens et aux Noirs irrite bien quelques Blancs bornés, mais il est un si grand homme, comment ne pas lui pardonner!
Son esprit de tolérance s'étendant à toutes les religions, les catholiques l'acclament comme les protestants, et à Nashville, au cœur du Tennessee, il participe à une grandiose réception maçonnique.
De Nashville à Louisville, il poursuit son voyage à bord de l'Artésian. Et soudain, en pleine nuit, un choc épouvantable secoue le bâtiment. La cloche sonne le tocsin, les boiseries craquent, l'eau envahit les cabines, le navire coule. Un de ces énormes troncs d'arbres, redoutés des mariniers qui les nomment chichots, a causé l'accident. Par bonheur, un autre steam-boat secourt les naufragés qui seront tous sauvés.
Mais il en faudrait davantage pour arrêter La Fayette.
Il traverse le Kentucky, l'Ohio, la Pennsylvanie, et pousse jusqu'aux chutes du Niagara.
Le spectacle des eaux hurlantes et bouillonnantes, qui se précipitent dans un gouffre de près de cinquante mètres, est l'un des plus impressionnants de toute l'Amérique.
Le marquis admire et note :
- On m'a parlé aussi des cascades de l'Orégon...
Et comme ceux qui l'entourent s'étonnent :
- L'Orégon, là-bas, dit-il, du côté du Pacifique. Un jour, vous verrez, ce beau pays s'étendra jusqu'au Pacifique ...
Au demeurant, les merveilles de la nature ne sauraient le détourner longtemps des hommes.
Sur la route d'Albany, il rencontre ses amis indiens : certains sont d'anciens combattants de la campagne de 1778, d'autres sont ceux avec lesquels il a négocié en 1784. Il retrouve aussi, on imagine avec quelle émotion, l'enfant qu'il a élevé à Paris durant plusieurs années, et qui est maintenant un homme heureux dans sa tribu .
Puis, de Boston à Washington, nouvelle succession de réceptions, toujours empreintes de ferveur.
Vient enfin l'heure de la séparation .
John Quincy Adams (fils de John Adams), qui vient d'être élu Président, termine l'ultime discours par ces mots :
" C'est au nom de tout le peuple des États-Unis qu'après avoir inutilement cherché des expressions pour peindre le sentiment d'attachement qui fait battre le cœur d'une nation entière comme battrait le cœur d'un seul homme que je vous adresse cet affectueux et douloureux adieu. "
La Fayette lui retourne l'adieu patriotique d'un cœur plein de reconnaissance, qui sera tel jusqu'au moment où il cessera de battre.
Les larmes noient sa voix. Il tombe dans les bras d'Adams, qui pleure aussi.
Tous deux répètent : "Adieu, adieu".
Le 8 septembre 1825, une frégate neuve de soixante canons quitta le port de New York.
Elle avait été baptisée la Brandywine, en l'honneur du Héros des Deux Mondes, et mise à sa disposition pour son retour en France.
Dans ses bagages, on avait, sur sa demande, placé une caisse de terre américaine destinée à sa tombe.
Au Havre, à l'instant du débarquement, le commandant du navire lui remit le drapeau qui flottait à la poupe.
- Nous ne pouvons le confier à de plus glorieuses mains, dit-il. Emportez-le!
Ainsi finit l'apothéose.
* *
*
Auréolé de gloire, La Fayette redevint l'un des hommes les plus populaires de France.
Il fut réélu député et s'opposa au roi Charles X, qui rêvait de rétablir l'Ancien Régime.
En 1830, son rôle fut primordial.
Le duc d'Orléans succéderait-il sur le trône à son cousin que la révolution venait de chasser?
La Fayette, chef des républicains, se rallia à cette solution.
Il était, à ce moment-là, le maître du destin de la France.
Il accueillit le duc à l'Hôtel de Ville, lui mit à la main un drapeau tricolore, le poussa vers le balcon, et, le présentant à la foule, déclara :

Une immense ovation monta de la Place lorsqu'il donna le baiser républicain à celui qui allait devenir le roi Louis-Philippe.
La nouvelle monarchie constitutionnelle ne tarderait pas, hélas! à décevoir l'éternel combattant de la liberté.
Il reprit place dans l'opposition au gouvernement, non sans penser sans doute, un peu plus chaque jour, à ce mot de son père spirituel:
(J'ai eu mon temps).

Il attrapa froid au printemps de l'année 1834. Il mourut le 20 mai. Il avait 76 ans.
La cérémonie des obsèques fut marquée par un fort déploiement de troupes, destiné à honorer la mémoire du disparu, mais aussi à contenir la ferveur populaire.
Puis Gilbert rejoignit Adrienne, qui l'attendait depuis vingt-sept ans, au cimetière de Picpus.
La terre qu'il avait rapportée d'Amérique fut jetée sur son cercueil.

La France lui rendit hommage, mais moins que les États-Unis, qui décidèrent un deuil national de trente jours.
Par la suite, chaque année, le Congrès fit renouveler le drapeau étoilé planté à côté de sa tombe.
Et devant cette tombe, le 4 mai 1917, le colonel Stanton, évoquant l'entrée en guerre de l'Amérique aux côtés des Alliés, prononça le mot fameux :
La Fayette, we are here.
(La Fayette, nous voici).
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