30.07.2008
La Fayette ch 1 - 3
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L'Aventure Américaine de
La Fayette .
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Pour d'autres lectures, vous pouvez voir aussi :
* * * * *
L'Aventure Américaine de
LA FAYETTE
par Gérard SONCARRIEU
Table des matières
Avant-Propos
1 - Marions-les
2 - Pourquoi pas?
3 - Nous sommes tous des Insurgents
4 - Un voyage difficile
5 - L'affront de Philadelphie
6 - Le Héros du Nouveau Monde
7 - Kayewla, le Cavalier Redoutable
8 - L'alliance française
9 - Guillaume inimitable
10 - A père prudent, fils enthousiaste
11 - La campagne de Virginie
12 - Yorktown
13 - Le Héros des Deux Mondes
14 - Une tournée triomphale
15 - Épilogue
Avant-Propos
La Nouvelle-France, c'était le nom des possessions françaises du Canada jusqu'en 1763.
A cette date, après une guerre et la capitulation de Montréal, la France a cédé, par le traité de Paris, tout le Canada à I'Angleterre.
La Nouvelle-Angleterre, c'était le nom donné aux premières colonies anglaises fondées au XVIIe siècle en Amérique du Nord.
En raison de bouleversements politiques et religieux en métropole, les immigrant arrivèrent nombreux.
De 1 603 a 1 733, de Boston à Charleston, les Anglais formèrent 13 colonies sur les rivages de I'Atlantique.
Mais des tensions existaient entre ces colonies et la métropole. L'Angleterre voulant leur imposer des taxes qu'ils jugeaient prohibitives, les colons proclamèrent leur indépendance dès 1 774.
II s'ensuivit une guerre qui allait durer 8 ans, la guerre d'Independance, à laquelle la Déclaration d'Indépendance du 4 juillet 1776 devait donner tout son sens.
Le jeune marquis de La Fayette prit une part active à cette guerre.
1
Marions-les

L'hôtel de Noailles qui existe toujours
rue Saint Honoré
Le comte mit la tête à la portière.
- Nous arrivons, Picard, l'hôtel de Noailles est là-bas, rue Saint-Honoré, juste en face le couvent des Jacobins.
"Voilà bien la meilleure! se dit le cocher. Comme si je ne savais pas où est l'hôtel de l'une des plus illustres familles de France ! Il vieillit, pépère..."
En guise de réponse, l'homme se contenta de grommeler pour encourager ses chevaux, pensant que vraiment son maître, le comte de la Rivière, radotait.
Bientôt, la voiture s'engagea entre les colonnes qui encadraient l'entrée. Elle traversa la cour d'honneur. Sur le perron, le duc d’Ayen attendait son visiteur.
- Monsieur le comte, comme je suis heureux de vous accueillir, lui dit-il à bras ouverts.
- Ah! monsieur le duc de Noailles, c'est trop d'honneur que vous me faites, de venir me chercher jusqu'au marche-pied de ma voiture.
- Hum! ... fit le gentilhomme, je suis le duc d'Ayen.
Il pensa :"Ce pauvre comte, il est sénile, de plus en plus..."
Et d'une voix plus forte, comme s'il craignait que l'ouïe de l'arrivant fût aussi faible que sa vue, il crut bon de préciser:
- Le duc de Noailles, c'est mon père ... Depuis 1737, le fils aîné du duc de Noailles porte le titre de duc d’Ayen, mon cher comte...
Il s'en tint là, car le vieil homme, voûté, maigre, fragile, mais fermement appuyé sur sa canne, leva vers lui un visage sévère signifiant que, si ses yeux étaient fatigués, ses facultés mentales restaient intactes.
- J'aurais pu vous recevoir à Versailles, dans mon appartement du château, dit le duc en entraînant son hôte à travers les pièces de sa demeure parisienne, -mais j'ai craint les oreilles indiscrètes. Vous connaissez la cour, monsieur le Comte, mieux vaut éviter les clabauderies, encore que notre conspiration soit des plus innocentes ...
Les deux hommes entrèrent dans un vaste cabinet où brûlait un grand feu .
- Ce printemps est très frais ... dit le duc.
- Fort propice aux douleurs, dit le comte.
- Prenez place devant la cheminée, je vais faire apporter une bouteille mise pour vous de côté...
- Oh! les beaux tableaux que vous avez là... nota le comte en prenant place. Et là... Ne serait-ce pas une toile de ce Fragonnard, dont on dit le plus grand bien?
- Quel œil vous avez ! s'exclama le duc d'Ayen, feignant d’oublier que son visiteur l'avait confondu avec son père.
De brèves considérations sur les mérites comparés de Watteau et de Boucher, puis les derniers potins de la cour laissèrent au maître d'hôtel le temps d'assurer le service du vin.
Le jeune marquis
de La Fayette
- Et que devient notre jeune mousquetaire? demanda le duc, désireux d’en venir à l’objet de la visite.
- Il a eu l'honneur de passer une revue devant le roi, il adore le métier des armes.
- Fort bien . Comme il aura bientôt seize ans, je le ferai nommer au régiment de Noailles, si vous le souhaitez, avec le grade de sous-lieutenant.
Le vieil homme inclina la tête, et, une main sur le cœur, se confondit en remerciements polis, qui peu à peu se transformèrent en une étrange lamentation.
- Quel dommage que ce soit moi, Charles-François de la Rivière, son bisaïeul, qui reçoive cette bonne nouvelle...
Souriant, le duc attendait la suite .
- Car, poursuivit le vieil homme, je ne suis que le bisaïeul du jeune marquis de La Fayette, le grand-père de sa défunte mère...
- Une sainte femme, enchaîna le duc, la promotion de Gilbert honorera sa mémoire, ainsi que la mémoire du colonel de La Fayette, son père, tué à Hastenbeck, à la tête de ses grenadiers ...
- Un héros! gémit de la Rivière. Heureuse fut ma Julie, ma petite-fille, -Dieu ait ton âme - d'épouser ce grand soldat!
- Un homme d'honneur, ajouta le duc, un pur fleuron de la plus authentique noblesse d'Auvergne...
- Oui, c'est cela ... dit le vieillard, je me souviens encore des circonstances de cette alliance, flatteuse pour notre petite Julie... Eh! dame, ce n'est pas toujours facile d'arranger un bon mariage...
A ce mot de “mariage”, d’Ayen sourit . On allait enfin entrer dans le vif du sujet.
- Vous avez combien de filles à marier, monsieur le duc? demanda abruptement le comte.
- Cinq .
L’attaque le surprit.
Ces vieux sont irritants qui, de temps en temps, semblent divaguer, et à d'autres moments font preuve d'une remarquable alacrité d'esprit.
Il épousseta du bout des doigts un peu de poudre tombée de sa perruque sur le velours bleu de sa culotte.
Il cherchait une piquante répartie .
A Versailles, il passait pour un brillant parleur...
Pris de court, il s‘en voulait de ne pas réussir à engager un échange de ces propos futiles et raffinés qui faisaient le charme de la conversation à la cour.
"Diable soit du rustaud! se disait-il, ce que j'ai à lui dire, je le lui ai déjà laissé entendre il y a près de deux ans, ce ne devrait pas être si difficile!..."
Il souhaitait tout simplement marier sa deuxième fille, Adrienne de Noailles, au jeune marquis Gilbert de La Fayette. Lorsque cette idée lui était venue la première fois, Adrienne n'avait guère plus de douze ans, et pour cette raison, son épouse, la duchesse d'Ayen, s'était opposée à ce projet. Mais à présent ...
- Votre aînée se prénomme bien Louise? demanda le vieillard.
- Louise, oui, nous songeons aussi à l'établir! ... dit le duc en haussant la voix, comme s'il s'adressait à un sourd. Mais souvenez-vous : celle dont je vous avais parlé se nomme Adrienne...
- Adrienne, quel joli nom! Ah! comme la mère de Gilbert aurait été heureuse d'être là, à ma place, pour vous entendre, monsieur le duc ... gémit le vieil homme.
- Je vous comprends...
- Sa mère, ou son grand-père maternel, Joseph-Yves-Thibault-Hacinthe, marquis de la Rivière, mon fils ... .
Et d'une voix geignarde, il entreprit de brosser le panégyrique de ce cher disparu : un homme épris d'ordre, économe, remarquable gestionnaire de ses biens, de ses terres de Bretagne, de ses terres de Touraine, de ses rentes sur la Compagnie des Indes, soit 15 000 livres par-ci, 60 000 par-là -au total 120 000 livres ... Oui, c'était une colossale fortune de 120 000 livres de rentes qu’il avait laissée à son fils et dont Gilbert avait hérité, faisant de lui l'un des plus beaux partis de France.
- Eût-il été pauvre, dit le duc, que ses qualités lui auraient gagné la faveur du roi ...
- Votre fille Louise a quand même bien de la chance ...
- Pas Louise, Adrienne! coupa le duc.
- C'est cela, Adrienne. Veuillez m'excuser, monsieur le duc, je suis si vieux, je perds un peu la tête, mais si ... mais si ... Et pourtant, Dieu a voulu que ce soit moi qui survive ... Il a voulu que je sois le tuteur du jeune Gilbert du Motier, marquis de La Fayette, et à ce titre, il me faut vous demander quelle dot vous donnerez à votre fille, Adrienne de Noailles..
Le duc eut un mouvement de recul, comme pour mieux s’adosser à son siège, serrant dans ses poings, contre sa forte poitrine, les bords de son justaucorps. Mais il parvint à dominer la colère qu'il sentait monter en lui.
- Ne pensez-vous pas, monsieur, dit-il d'une voix contenue, que nous pourrions, comme il est d'usage, laisser les notaires de nos deux familles établir les clauses d'un éventuel contrat de mariage?
Le vieillard resta coi, le dos rond sur sa chaise, les doigts noueux de ses mains agrippés à ses genoux maigres, à la fois gêné d'avoir froissé peut-être la susceptibilité d'un grand seigneur, mais fier aussi d'avoir bien joué son rôle de tuteur vigilant.
Le duc agita une sonnette. Le maître d'hôtel vint remplir les verres.
- Je suis heureux de vous avoir rencontré, cher comte, reprit le duc, buvons à l’avenir militaire de Gilbert, mais avant que nous nous séparions, je voudrais vous inviter à participer à un complot...
Le duc d'Ayen redevenait lui-même.
Le vieillard n'essaya pas de reprendre l'initiative du dialogue . D'Ayen put exposer à loisir l’intrigue à laquelle il songeait.
Il s'agissait de mettre Gilbert et Adrienne en présence l'un de l'autre, et de faire en sorte que cette entrevue ait toutes les apparences d'une rencontre impromptue.
* *
*
Quelques jours plus tard, en application des accords qu'il avait passé avec le le duc d'Ayen, le vieux comte réussit à entraîner son arrière petit-fils sur les pentes du Mont Valérien.
- Tu mettras ton bel uniforme rouge à boutons et parures d’or, lui avait-il recommandé, et tu suivras mon carrosse à cheval. Ne me demande pas pourquoi...
Le jeune officier chevauchait donc, l'œil fixé sur le calvaire érigé par Louis XIII au sommet de la colline, pensant que, peut-être, son bisaïeul avait participé au tout premier pèlerinage . "Non, tout de même, songeait-il, car cela date d'environ cent quarante ans..."
Il en était là de ses souriantes pensées lorsqu'une étrange cavalcade, lancée au grand galop, déboucha au détour du chemin, et vint se jeter dans l'attelage de M. de la Rivière.
Ce fut un choc épouvantable, mais dont les conséquences se révélèrent moins graves que l'on aurait pu craindre. En effet, les montures, qui se débattaient pattes en l'air, étaient des petits ânes . Quant à celles qui les montaient, trois jeunes filles, elles avaient sauté à terre avant le tamponnement.
Cependant, quand les chevaux du carrosse furent apaisés, quand bêtes et gens furent remis sur pied, quatre ânes purent être dénombrés, ainsi qu'une quatrième écuyère, plus âgée que les autres, et plus endolorie, car elle n'avait pas échappé à la mêlée.
- Je suis Melle Marin, se présenta-t-elle en se tenant les reins, la gouvernante de ces demoiselles, Louise, Adrienne et Clotilde, trois filles de M. le duc d'Ayen.
- Voici mon arrière petit-fils, Gilbert du Motier, marquis de La Fayette... dit le vieillard.
* *
*
Dans les semaines qui suivirent, Gilbert et Adrienne eurent tout loisir de se remémorer en riant cette première rencontre, car le jeune homme fut invité plusieurs fois à l'hôtel de Noailles.
- Dans le fond, disait le jeune marquis, l'âne capricieux de Melle Marin, en s'emballant, m'a tiré une fâcheuse épine du pied. Mais oui, parce que je suis mauvais cavalier, et que je n'aurais rien gagné à ce qui était prévu, c'est à dire à défiler comme à la parade, devant vos montures alignées dans un pré ...
- Je n'en crois rien, Gilbert.
- Qu'est-ce que vous ne croyez pas, Adrienne?
- Que vous êtes mauvais cavalier.
- Mais je vous assure que je suis gauche, que je n'ai pas une bonne assiette. Cela vient de ce que j'ai appris l'équitation à la campagne, et non dans un école. Ah! si vous pouviez voir, au manège où je vais maintenant, le comte d'Artois, qui est de mon âge... Lui, c'est un beau jeune homme sur un cheval!
- Plutôt que de ce manège et de ce jeune homme, parlez-moi de votre province, Gilbert, parlez-moi de votre enfance.
Il était né au château de Chavaniac, près de Brioude, où il était resté jusqu'à l'âge de onze ans. Trois femmes l'avaient élevé, sa grand-mère et deux tantes, son père ayant été tué à la guerre, alors qu'il n'avait que deux ans, et sa mère ayant dû regagner Paris.
- Comme ce doit être dur d'être séparé de sa chère maman, soupirait Adrienne.
- Je comparais ma vie à celle d'Henri IV, souriait Gilbert. Comme lui je jouais avec des petits paysans. Comme lui je lisais la Vie des hommes illustres, de Plutarque, guidé par l'abbé Fayon, mon précepteur. Comme lui je rêvais d'exploits! J'avais huit ans quand apparut la bête du Gévaudan...
- Ce grand loup qui dévora plus de cinquante personnes?
- On ne savait pas ce qu'était cette bête monstrueuse. Un soir, armé de ma petite épée, j'ai décidé d'aller à sa recherche, à travers la montagne...
L'entreprise s'acheva par une fessée, mais il en aurait fallu davantage pour effacer toutes les marques de l'émerveillement qui se lisaient sur le frais minois d'Adrienne.
Comme elle l'admirait, ce héros qu'on lui offrait, et qui, s'il n'avait pas terrassé la bête, s'était rattrapé en amorçant depuis une belle carrière militaire!
Lorsqu'il avait eu onze ans, il était venu à Paris, où il était entré au collège du Plessis (aujourd'hui, lycée Louis-le-Grand) . Il y avait poursuivi de bonnes études, marquées, hélas! par des deuils douloureux. A l'âge de treize ans, il avait perdu sa mère, et peu après son grand-père.
Son arrière-grand-père, chargé de gérer la fortune dont il héritait, lui avait appris qu'il était très riche.
- Grande fut ma surprise, expliquait le jeune marquis, fort grande, pour deux raisons : la première, c'est que mon grand-père de la Rivière, plus avare qu'Harpagon, nous avait toujours caché la valeur des biens qui me revenaient; la seconde, c'est que du côté des La Fayette, on ne m'avait promis que misère dorée. Au château de Chavaniac, on ne menait pas grand train vous savez, avec, pour tout le monde, 25 000 livres ...
- Et pourtant coupait Adrienne que les chiffres ennuyaient, vous n'avez quitté le collège que pour les mousquetaires . La cour ne vous a-t-elle pas attiré?
- J'y serais aussi malhabile que sur un cheval de carrousel. Mais c'est trop parler de moi, Adrienne, alors que je ne sais presque rien de vos goûts, de vos espoirs, de votre vie ...
- J'ai si peu à dire ... murmurait-elle en rougissant.
Elle se confiait cependant, et c'était l'histoire toute simple, toute belle, de cinq fillettes groupées autour d'une maman rayonnante d'amour, l'histoire de grands éclats de rire, de parties de croquet, de promenades à dos d'âne, l'histoire aussi de longues heures consacrées à l'étude, d'autres à la prière.
Mais déjà Louise, la sœur aînée, avait quitté le nid, peu de temps après la rencontre du Mont Valérien. Son père lui avait accordé deux mois de fiançailles, puis elle avait épousé son cousin Louis, vicomte de Noailles.
Et maintenant, le duc d'Ayen, qui menait rondement son petit monde, s'apprêtait à marier Adrienne et Gilbert.
Les yeux d'Adrienne s'embuaient lorsqu'elle évoquait sa mère, et ses sœurs, et tout ce passé chaleureux qu'il lui faudrait quitter.
Mais aucune larme ne mouillait ses bonnes joues roses, et la tristesse qui voilait un instant son visage cédait vite la place à un sourire joyeux, quand Gilbert s'enhardissait jusqu'à lui prendre les mains.
- Je vous aime, Adrienne.
- Je vous aime, Gilbert.
* *
*
Nous sommes le 11 avril 1774, à midi. La chapelle de l'hôtel de Noailles resplendit des mille feux que répandent lustres et girandoles..
Ils entrent en se donnant la main,
Adrienne est très belle avec sa jupe rose en forme de coupole, maintenue par cinq cerceaux, sa taille juvénile étroitement serrée, la soie de son corsage agrémentée de pierreries et de motifs à fleurs. Ses cheveux, légers, gonflés, poudrés auréolent un visage illuminé par le bonheur.
Gilbert semble également heureux. Ses cheveux roux, relevés en rouleaux parfaits sur ses oreilles, sont rassemblés sur sa nuque dans un catogan. Son bel habit de soie, orné de brocarts d'or et d'argent, donne une certaine grâce à sa haute silhouette dégingandée.
Ils marchent jusqu'à l'autel et s'agenouillent sur des carreaux de velours rouge frangés d'or.
Derrière eux, sur des prie-Dieu, le comte de la Rivière et le maréchal duc de Noailles échangent des sourires émus.
"Quels beaux enfants! songe le comte. Et comme j'ai bien fait de tenir bon pour la dot. Dame, 200 000 livres à 4,5%, cela nous fait 9000 bonnes livres de rente!"
"Quels beaux enfants! se dit le maréchal. Et quel beau contrat de mariage ! Pas une signature n'y a manqué: il y a celle de Louis XV, celle du dauphin, de Mesdames, de tous les princes, sans aucune exception!"
Son émotion est si grande qu'il ne peut s'empêcher de serrer le bras de sa voisine, sa femme, née de Cossé-Brissac.
Le deuxième rang de l'assistance est occupé par le duc et la duchesse d'Ayen, le vicomte de Noailles et son épouse Louise . Puis viennent Clotilde, Pauline et Rosalie.
Rosalie a sept ans . Elle demande à Pauline, qui en a huit:
- C'est bien quatorze ans et demi qu’elle a , Adrienne?
Rosalie compte en s'aidant des grains de son chapelet.
- Elle a quatorze ans et cinq mois.
- Et lui?
- A peu près seize et demi.
- Chut! taisez-vous, fait Clotilde.
Mais, bien loin de se calmer, Rosalie fait signe à sa sœur plus âgée de se pencher vers elle, pour lui souffler à 1’oreille:
- Toi qui as onze ans, ce sera bientôt à ton tour de te marier, et c'en sera fini de la nichée des Noailles.
- Mais pas du tout! proteste Clotilde. Je n'ai pas envie de me marier! Et d'ailleurs, Adrienne ne nous quitte pas! Elle logera avec Gilbert dans une aile de l'hôtel.
- Allez-vous bientôt vous taire! gronde Louise sourdement.
Le vicomte de Noailles la soutient d'un froncement des sourcils qui se voudrait sévère. Plus loin, la maman des bavardes agite, en signe de réprobation, le chapelet qui pend à ses mains jointes. Le duc d'Ayen caresse d'un doigt faussement désinvolte son ruban de l'Ordre de Saint-Louis et, tournant la tête, sourit aux invités, pour excuser l'incartade de ses filles.
L’entrée de l'abbé Paul de Murat, vicaire général de 1’archevéché de Paris, met un terme à l'incident.
C'est un cousin de Gilbert, et c'est lui qui bénit l'union des deux adolescents, inclinés au pied de l'autel, tremblants de ferveur, éperdus d'amour.
La cérémonie religieuse n'a rassemblé que la famille, mais la réception du soir fera de ce mariage l'un des plus marquants du siècle.
Durant tout l'après-midi, les petites sœurs de la jeune épousée, qui n'ont pas été punies pour leur caquetage, écrasent leur nez contre les vitres du salon et voient les plus beaux équipages du monde envahir la cour de leur hôtel . Les crinières des chevaux, nattées avec des rubans multicolores, sont rehaussées de plumets. Les harnais sont décorés de plaques d'or. Les livrées des cochers et des pages assis à leurs côtés n'ont pas moins de couleur ni d'éclat que les vêtements de leurs maîtres. Quant aux laquais, accrochés à l'arrière des carrosses, ils ressemblent à des officiers en grande tenue.
Toutefois, ni les habits des valets, ni même ceux des grands seigneurs, si merveilleux qu'ils soient, ne constituent le plus beau du spectacle aux yeux des enfants .
- Regarde, des oiseaux dans une cage!
- Et là, ce panier débordant de vraies fleurs!
Ce sont des coiffures, que les demoiselles de Noailles décrivent ainsi, car la mode est aux cheveux dressés en tours extravagantes, décorées avec la plus grande fantaisie.
Toute la fine fleur de la noblesse de France se réunit aujourd'hui à l'hôtel de Noailles.
Un somptueux buffet attend les invités. La vaisselle, d'or et de vermeil, est en harmonie avec le marbre des tables, la marqueterie des meubles de Boulle, les doux reflets des vieux vases de Chine, les tapisseries, les tableaux.
La nuit tombe, mais les jardins, qui s'étendent derrière l'hôtel jusqu'au parc des Tuileries, sont illuminés, et, tout à coup, le ciel de Paris s'embrase du flamboiement d'un grand feu d'artifice.
Ensuite, la musique qui berce l'assemblée depuis le début de la soirée devient plus vive; le grand salon se transforme en salle de bal, et tout le monde danse, même les enfants.
Comme on comprend les regrets de Clotilde, Pauline et Rosalie, lorsqu'on les prie de se retirer pour aller se coucher!
Un peu plus tard, Gilbert et Adrienne quittent aussi le bal On les accompagne jusqu'à leur chambre en grande cérémonie.
Ils ont été félicités, choyés, comblés de cadeaux. Enfin les voilà seuls, à l'abri des rideaux de leur grand lit.
- La fête est finie, soupire Adrienne.
- La fête commence, dit Gilbert, en la prenant dans ses bras.
2
Pourquoi pas ?
Un mois après le mariage de La Fayette, Louis XV mourut de la variole .
Son petit-fils, Louis XVI, lui succéda. Il avait à peine vingt ans, et sa femme, Marie-Antoinette, était d'un an plus jeune que lui.
Leur avènement suscita un grand espoir.
- Avec Louis XV, la monarchie est tombée dans un profond discrédit, expliquait d'Ayen à son gendre Gilbert, mais tout va changer. Le roi va nommer de nouveaux ministres, il faut s'attendre à des bouleversements à la cour.
Le duc s'en réjouissait. Sa tante, la duchesse de Mouchy, était la première dame d'honneur de la jeune reine. Son autre gendre, le vicomte de Noailles, comptait parmi les familiers du couple royal. Dans ces conditions, son père le maréchal, et lui-même, et tous les siens, verraient grandir leur prestige à Versailles.
- Gilbert, mon fils, s'exclama d'Ayen un beau matin de mai, en lui ouvrant les bras, - Gilbert, vous allez être le premier de notre famille à bénéficier de la faveur du nouveau roi .
- Que voulez-vous dire?... fit Gilbert
Le duc avait obtenu pour lui le commandement d'une compagnie du régiment de Noailles.
- Capitaine! je suis capitaine! s'écria joyeusement le jeune homme.
- Vous partirez dès demain pour Metz.
Gilbert ouvrit de grands yeux, son front se rembrunit.
- Dieu sait si j'aime le métier des armes, dit-il. Et je suis sûr que la vie de garnison me plaira. Mais... demain, ce n'est pas possible, je ne suis pas disponible ...
- Et pourquoi cela, s'il vous plaît ?
- Je veux être inoculé contre la petite vérole (autre nom de la variole) .
La mort de Louis XV, au terme d'une agonie atroce, avait relancé le débat portant sur le traitement de cette maladie. Depuis une trentaine d'années, en Allemagne, en Angleterre, les médecins inoculaient le virus variolique à ceux qu'ils voulaient immunise. La reine Marie-Antoinette avait été traitée à Vienne. Mais en France, comme en Italie et en Espagne, cette pratique n'avait pas cours. Le clergé la condamnait. Elle n'était préconisée que par les philosophes ...
- Oh! je sais ce qu'en pense Voltaire, ce grand ami des Anglais... ricana d'Ayen.
- Monsieur, l'interrompit Gilbert, je n'oublie pas que les Anglais sont nos ennemis héréditaires, et en ce qui me concerne, je leur porte une haine farouche, puisque c'est un de leurs boulets qui a tué mon père, mais sur ce point ...
- J'avoue que les Anglais et Voltaire nous éloignent de notre sujet, reprit son beau-père conciliant. Voyons plutôt ce qui se passe chez nous. Voyez ce qu’a fait le roi . Pour fuir la contagion, il s'est exilé à Choisy, avec toute sa famille . Il est vrai que la maladie a rattrapé Mesdames, ses tantes. Alors il les a quittées, pour se réfugier au château de la Muette...
- Il n’empêche que, dit-on, lui et ses frères pourraient être inoculés?
- Simple rumeur de cour! Et s'ils en mouraient tous les trois! Mon fils, croyez-moi, les idées anciennes ont du bon...
- Adrienne est d'accord avec moi, monsieur, Mme d'Ayen aussi...
- Ah! celle-là... laissa échapper le duc, étonnez-vous après que ses filles fassent preuve de hardiesse d'esprit! Voilà une femme profondément pieuse, mais qui lit les philosophes, et qui aime Voltaire! ...
Le duc se reprit, et retrouva le ton qu'il jugeait convenable pour parler à son gendre.
L'oeil humide, il lui raconta les souffrances que la duchesse avait endurées lorsqu'elle avait eu la variole, dans les premiers temps de leur mariage. Mais les cicatrices qui marquaient ses joues et ses paupières ne prouvaient pas qu'elle avait raison dans la position qui était la sienne concernant l'inoculation.
- La contagion, conclut-il, menace surtout Versailles, et croyez-moi, le meilleur remède, c'est, aujourd’hui comme hier, la fuite, -ce que je vous offre, en vous envoyant à Metz.
- Mon père, ce n'est pas comme un fuyard que je souhaite prendre mon service! J'ai trop le respect du militaire! Je brûle d'entrer dans la carrière ...
- Mon fils, transigeons. Demain, vous partirez, mais dans trois mois, si votre volonté est encore d'être inoculé, j'en tomberai d'accord avec vous.
Le duc lui ouvrit de nouveau les bras; le jeune marquis accepta son accolade.
* *
*
A Metz, La Fayette retrouva son beau-frère, le vicomte de Noailles, un jeune gentilhomme qui savait se montrer aussi sérieux officier que brillant homme de cour.
En compagnie de ce gai luron, qui devint son ami, Gilbert apprit sans peine tout ce qu'il devait savoir dans le domaine des exercices militaires, des revues et des inspections. Ses progrès furent d'autant plus rapides qu'il avait du goût pour le commandement, et sa tâche d'autant plus facile que son supérieur hiérarchique, le colonel du régiment, était le prince de Poix, le frère aîné du vicomte de Noailles. - un homme de si petite taille qu'on l'appelait "petit Poix".
Au demeurant, ces jeunes gens ne passaient pas tout leur temps sur les terrains de manœuvres et les champs de tir. La Lorraine comptait de nombreux châteaux, où l'on se faisait un honneur d'accueillir ces soldats issus d'illustres familles.
A table, on installait "petit Poix", qui n'était âgé que de vingt-deux ans, sur une haute chaise, pour qu'il pût présider l'assemblée. Les vins les plus fins, les mets les plus exquis réjouissaient les convives. Les belles dames faisaient les yeux doux aux gentils officiers, et après le repas, les uns et les autres jouaient des petites comédies à la mode, connues sous le nom de proverbes.
Mais il en aurait fallu davantage pour que Gilbert oublie sa charmante épouse. Il lui écrivait souvent, pour se plaindre de ne pas recevoir assez de lettres d'elle:
" Mon cher cœur, depuis trois courriers, je ne sais pas ce que vous êtes devenue ... En attendant que je sache de vos nouvelles, vous saurez celles de mon cœur. Il vous aime toujours à la folie."
A l'automne, La Fayette regagna Paris.
La duchesse d'Ayen avait loué une maison à Chaillot, où il put s'enfermer, avec elle et avec Adrienne, afin de subir l'inoculation.
En dépit du traitement, quel bonheur pour le jeune couple!
Dès qu'il fut remis sur pied, Gilbert partit pour Chavaniac, afin de rendre visite à sa parentèle d'Auvergne.
Mais il fit seul ce long voyage.
La petite Adrienne, qui venait de fêter ses quinze ans, ne pouvait le suivre, car elle était enceinte.
* *
*
Et voici l'hiver.
Quelques flocons de neige voltigent sur le hameau des Percherons, du côté du faubourg Montmartre. Il fait très froid, mais dans les guinguettes, nombreuses par ici, les clients font ce qu'il faut pour oublier les rigueurs de la mauvaise saison.
A l'Epée-de-Bois, un estaminet fréquenté par les rejetons des meilleures familles de la capitale, l'atmosphère est particulièrement joyeuse.
- Du chambertin pour tout le monde! s'écrie un grand jeune homme roux, en tendant à bout de bras une bouteille vide.
- Veuillez nous excuser, monsieur, dit le serveur, nous n'avons, plus de chambertin, mais nous pouvons vous proposer un excellent clos Vougeot...
- Je veux du chambertin!
- Le clos Vougeot, c'est aussi du bourgogne, s'étonne le vicomte de Noailles, c'est même à mon goût le meilleur côte de Nuits! Pourquoi du chambertin à tout prix?
- Parce que tel est mon bon plaisir.
Toute la tablée s'esclaffe, chacun ayant reconnu dans ce mot une pointe contre le pouvoir royal.
- Mon cher, dit le comte de Ségur, en prenant par les épaules sa voisine, la très belle Aglaé d’Hunolstein, voyez en quel état nous sommes, nous avons beaucoup bu ...
Le comte à l'œil en feu. La charmante agite du bout des doigts son décolleté, pour se donner de l'air.
- L'état, quel état? L'État, c'est moi! réplique l'amateur de chambertin, qui n'est autre que La Fayette.
"L'État, c'est moi!" : la phrase favorite du roi soleil !
Quelle bonne plaisanterie! On frappe du pied le sol, du poing la table, pour rythmer les rires, et l'on s'accorde sur un porto, d'au moins dix ans d'âge, pour finir le repas.
- Et après, champagne! clame le jeune marquis, heureux chaque fois qu'il peut puiser dans sa colossale fortune pour régaler ses amis.
Autour de la table, les dames sont aussi nombreuses que les hommes.
Une fois, Adrienne a accompagné son mari dans cet endroit, où il est de bon ton de brocarder la cour, les modes anciennes, le pouvoir établi. Puis elle a prétexté de sa grossesse pour ne plus le suivre. En vérité, elle n'aime guère les propos échangés dans la chaleur des fins de banquet. Les attaques portées en se gaussant, au nom de Montesquieu, de Diderot ou de Jean-Jacques Rousseau, contre les ministres, contre les magistrats, contre les prêtres, heurtent sa sensibilité. Mais elle comprend que son mari rejoigne la jeunesse dorée qui se donne rendez-vous à l'Epée-de-Bois. Elle va même jusqu'à le pousser à imiter en tout le vicomte de Noailles, un habile courtisan, qui attire dans le cabaret du hameau des Percherons jusqu'aux frères du roi, le comte de Provence et le comte d'Artois. Certaine rumeur prétend qu'un soir, il y a même fait venir la reine en personne, pour qu'elle participe incognito à un bal masqué.
Adrienne croit bien faire en laissant libre son mari.
Chère innocente petite marquise de La Fayette, qui ignore ce qui se trame parfois à ]’Epée-de-Bois!
Oh! il ne s'agit ni de fronde, ni d'émeute, encore moins de révolution! C'est le joug du mariage que les joyeux drilles fréquentant cet établissement secouent, avant d'ébranler d'autres fondements de la société.
Le vicomte de Noailles oublie Louise dans les bras d'autres belles, échappées de la cour.
Gilbert de La Fayette, à dix-sept ans passés, se dit que le moment est venu pour lui aussi de prendre une maîtresse.
Et c'est sur Aglaé d'Hunolstein qu'il jette son dévolu.
Il va tenter de la conquérir.
Pourquoi Pas? : telle est la devise de sa famille.
* *
*
Aglaé, la belle des belles, on la comparait à Vénus, et chacun de citer Botticelli, Titien ou Vélasquez, pour évoquer les grâces que cachaient ses élégantes toilettes.
Ses surjupes s'ouvraient largement sur des jupes de soie à gros motifs à fleurs, soutenues par des cerceaux en forme d'ellipse du dernier cri. Sa taille de guêpe mettait en valeur l'émouvant bouquet de sa gorge et de ses épaules, scintillantes de pierreries.
Son visage, abondamment fardé, haut en couleur, était éclairé par des yeux pétillants de malice.
Pour ce qui est de la coiffure, la mignonne savait raison garder. Elle n'était pas de celles qui installaient au sommet de leurs cheveux d'extravagantes constructions, comme un voilier avec tout son gréement ou une vraie cascade, mais elle n'en rehaussait pas moins d'immenses plumes les rouleaux qui s'entassaient au-dessus de sa nuque.
L'ensemble faisait d'elle une haute tour, au pied de laquelle vinrent mourir les galantes attaques du petit marquis, qui en resta tout déconfit.
* *
*
Un jour, Gilbert sent monter en lui une grosse colère. Il se précipite chez Ségur, bouscule son valet, pénètre sans frapper dans la chambre de son ami.
- Comte, lui dit-il, vous êtes déloyal. Vous savez quels sentiments je porte à certaine personne, et vous me l'avez prise! Vous m'en rendrez raison!
Il a un poing sur la hanche, l'autre sur le pommeau de son épée, dans une attitude de matamore.
- Cher camarade, lui répond Louis-Philippe de Ségur en quittant son écritoire, avant que nous croisions le fer, permets-moi de m'expliquer? Laisse-moi te parler d'Aglaé...
Née Puget de Barbantane, la belle Aglaé a épousé le comte d'Hunolstein qui est colonel dans le régiment du duc de Chartres. Elle-même sert la duchesse de Chartres, comme dame d'honneur. Elle est aussi la maîtresse du duc ...
- Entends-tu bien ce que je te dis, mon compagnon? ... du duc de Chartres, cousin du roi, premier prince du sang! Et tu me crois assez fou pour essayer de rivaliser avec un pareil personnage? Reprends-toi, Gilbert!...
Les mains du marquis ont glissé le long de son corps; il demeure bras ballants, un peu voûté, grand, gauche.
- Mais enfin, Louis-Philippe, je l'ai vue à l'Epée-de-Bois, elle te parle à l'oreille, elle t'envoie des oeillades ...
- Allons, Gilbert, allons, le temps est venu où tu dois apprendre à mieux connaître le monde. J'ai trois ou quatre ans de plus que toi, je t'aiderai. Première leçon: Aglaé, danger! Cela dit, à la cour, à la ville, les belles ne manquent pas, dont tu obtiendras les bonnes grâces, si tu te montres adroit.
La seconde leçon fut en forme d'instante recommandation : le comte exhorta son ami à se rendre plus souvent à Versailles, aux bals de Marie-Antoinette.
* *
*
Depuis que la cour avait quitté le deuil, on dansait deux fois par semaine chez la reine, le lundi et le mercredi.
(Ci-contre portrait de la reine.)
Au début du printemps, à l'occasion de la préparation d'un grand ballet, Gilbert fut admis aux quadrilles. Il avait, pour lui servir d'exemple, ses amis Noailles et Ségur, qui savaient calquer avec élégance leurs pas sur ceux de remarquables danseurs, comme les frères Dillon.
Quatre hommes d'un côté, quatre dames de l'autre : notre jeune marquis se trouva un beau soir en face de Marie-Antoinette.
Alors il sautilla vers elle, trébucha, tendit un bras en avant; s'il ne s'était rétabli à la dernière seconde, il aurait dû s'accrocher à son épaule royale pour ne pas tomber.
Elle éclata de rire.
Plusieurs jours durant, plusieurs semaines même, Gilbert n'eut pas trop de toute la tendresse de sa chère Adrienne pour oublier sa honte.
Il resta enfermé à l'hôtel de Noailles, n'en sortant que pour se rendre au Palais du Luxembourg, où demeurait son arrière-grand-père.
En vérité, son assiduité auprès de sa chère épouse n'était pas purement égoïste. Elle avait elle aussi besoin du réconfort que lui apportait sa présence, ayant au cours de l'hiver dû perdre l'espoir d'avoir son premier enfant.
- Sortirons-nous de cette grisaille? grondait sourdement Gilbert. De ces futilités que sont la mode, les conventions sociales... Que dire de ces carrosses dont on rehausse le toit pour laisser entrer les coiffures des dames? Comédie que tout cela! Et que penser de l'arbitraire du pouvoir, des attentats contre la liberté, du relâchement des mœurs, à la cour, dans les ginguettes des faubourgs? Le monde est laid ... Adrienne, mon doux cœur, je m'en accuse, j'ai courtisé Aglaé...
Le manque de rigueur de l'analyse n'ôtait rien à la hardiesse de l'aveu, à la sincérité de la plainte.
- Je ne veux rien savoir de cette Aglaé! disait Adrienne.
Elle orientait habilement le dialogue pour qu’il ne sombre pas dans la désespérance.
- Regarde mes cheveux, ajoutait-elle, je suis frisée comme un mouton, mais de telle sorte que tu n'auras pas à faire retailler notre voiture!
Il souriait
- Et si notre société t'ennuie, lui disait-elle encore, que ne songes-tu davantage à ton régiment? Je te vois un avenir de grand soldat, mon Gilbert ...
De son côté, son beau-père lui prédisait un destin de brillant courtisan.
-Ayez de l'ambition, Gilbert, lui conseillait d'Ayen, songez à agrandir vos terres d'Auvergne, achetez des seigneuries, et, palsambleu! je m'en porte garant, nous obtiendrons que tout cela soit érigé en duché-pairie!
Quand l'été fut venu, il lui annonça:
- Mon fils, votre fortune est faite. J'ai obtenu pour vous une place d'honneur dans la maison du comte de Provence.
Le marquis fit la moue. Le duc explosa :
- Dans la maison de Monsieur, frère du roi, son héritier présomptif !
Pour ne pas heurter de front le père de sa tendre épouse, Gilbert fit mine d'accepter.
- J'enrage, confia-t-il à Adrienne. J'ai horreur de l'esclavage, jamais je ne m'enchaînerai au service d'un prince! Il faut que je trouve un biais pour me dégager...
Le moyen auquel il eut recours se révéla efficace.
Le comte de Provence était un grand fat, qui se flattait de maintes qualités, entre autres de l'excellence de sa mémoire. A l'occasion d'un bal masqué, Gilbert s'approcha de lui, et, entre deux pas de danse, déclara bien haut:
- Tout le monde sait que la mémoire tient lieu d'esprit aux sots.
Nombreux furent les rieurs, à l'abri de leurs dominos.
Le lendemain, le duc d'Ayen, l'air pincé, fit savoir à son gendre qu'il n'avait plus rien à faire à la cour.
- Vous rejoindrez votre ville de garnison, lui dit-il.
Comme l'année précédente, Gilbert et Adrienne durent se séparer.
Leurs adieux furent d'autant plus émouvants qu'ils attendaient à nouveau un enfant.
3
Nous sommes tous
des Insurgents
De passage à Metz, il fut invité à dîner au palais des Gouverneurs par le duc de Broglie, qui exerçait le commandement en chef des troupes de cette région.
Le prince de Poix et tous les officiers de son régiment participèrent à ce repas d'apparat.
Après que les premiers toasts eurent échauffé l'atmosphère, Gloucester se montra très en colère contre le roi son frère, George III.
- J'ose le dire, sa Majesté se trompe, l'Angleterre est en train de perdre ses colonies d'Amérique! s'exclama dans un français excellent le duc empourpré.

- Exactement, quatre au nord, quatre au centre, cinq au sud.
- Je croyais que les taxes dont se plaignaient les colonistes avaient été supprimées? dit le duc de Broglie.
- Pas toutes! Et c'est bien là que se situe la faute du roi, qui a voulu maintenir la tea tax, un impôt symbolique sur le thé, pour humilier les Bostoniens.
- Ces Anglais de là-bas sont mécontents, mais il ne s'agit peut-être que d'un mouvement d'humeur des marchands? ... hasarda La Fayette, bouillant de curiosité.
- Jeune homme, repartit Gloucester, la querelle de boutiquiers que vous évoquez dure depuis près de quinze ans, et elle vient de prendre un visage nouveau. Au mois de mars dernier, un certain Patrick Henry a lancé un appel aux armes contre nous.
- Alors, c'est la guerre?
- Oui, c'est une déclaration de guerre. Ceux que vous nommez les "Anglais de là-bas" ne veulent plus être Anglais! Ils réclament je ne sais quelle indépendance... Bref, ils sont tous devenus des Insurgents, qui se battent contre nos soldats, pour ce qu'ils appellent la liberté. Ils viennent même de désigner un général en chef, nommé George Washington, un homme de quelque valeur, paraît-il... -et tout cela, en raison de la maladresse de mon frère!
- Ces révoltés ont-ils la moindre chance de?... reprit le jeune marquis.
Le duc de Broglie l'interrompit.
- Je gage, dit-il, que les Insurgents ne résisteront pas longtemps aux troupes régulières du roi George.
Et, en habile diplomate, à grands renforts de hâtives transitions, il parvint à lancer une discussion portant sur la chasse, afin d'ôter au pétulant officier l'occasion de manifester davantage son anglophobie.
Ce soir-là, Gilbert ne devait pas en apprendre davantage sur les événements qui secouaient le Nouveau Monde.
Mais le duc de Gloucester en avait dit assez pour qu'il fût bouleversé, et avide de mieux connaître la ville de Boston, le général Washington, les treize colonies.
A son ami le vicomte de Noailles, il confia :
- J'ai trouvé mon chemin de Damas.
- Tu as eu des visions, comme Saint Paul?
- Louis, je t'en prie, ne plaisante pas toujours. Ecoute-moi plutôt. As-tu lu les ouvrages de l'abbé Raynal?
- Ma foi! ...
- Fais comme moi, reprends-les. Après ce que nous a dévoilé Gloucester, tu comprendras mieux les attaques de ce bon jésuite contre l'esclavage, contre les peuples colonisateurs, son combat pour la liberté, pour la défense des droits de l'humanité ...
- Gilbert, tu n'aimes pas les Anglais ...
- Ils ont tué mon père. Ils nous ont humiliés, il y a douze ans, au traité de Paris. Ils nous ont pris le Sénégal, le Canada, les îles du Saint-Laurent, la vallée de l'Ohio, la rive gauche du Mississipi, toutes les Indes... Non, je n'aime pas les Anglais, mais peu importe! Ce que je veux, ce n'est pas tellement me battre contre... c'est me battre pour... Pour un idéal, pour la liberté! ... Nous, qui nous égarons à la cour, quand ce n'est pas à l'Epée-de-Bois, nous sommes tous des mécontents, des insoumis, Louis!...
- Cela dit, mon bon Gilbert, que faut-il faire?
- Il faut aller vers ceux qui les premiers ont pris les armes, il faut rejoindre les Insurgents, mon frère. Nous sommes tous des Insurgents.
* *
*
A la fin de l'automne, La Fayette fut autorisé à regagner Paris, sa jeune épouse étant sur le point d'accoucher.
Elle l'accueillit avec ce resplendissant sourire des femmes qui ont eu une grossesse heureuse.
Durant toute son absence, elle lui avait écrit son amour, que renforçait le petit être qu'elle portait, et maintenant qu'il était là devant elle, son grand soldat, l'adoration qu'elle éprouvait pour lui, et qui se lisait dans son regard, était si forte qu'elle devait de temps en temps baisser les paupières.
- Mon cher cœur, lui disait-il, si tu savais comme le discours du duc de Gloucester m'a remué. Raynal a raison...
- J'ai rencontré l'abbé Raynal dans un salon, disait-elle, c'est un éloquent prédicateur. Il condamne la traite des Noirs pratiquée en Amérique ...
Le "cher cœur" eût probablement préféré papoter de layette et de berceau.
Elle acceptait cependant de relire avec lui quelques pages du célèbre jésuite philosophe.
." Barbares Européens! -s'écriait l'ami des Encyclopédistes, je me suis souvent embarqué par la pensée sur les vaisseaux qui vous portaient dans ces contrées lointaines. Mais descendu à terre avec vous, et devenu témoin de vos forfaits, je me suis séparé de vous; je me suis précipité parmi vos ennemis, j'ai pris les armes contre vous; j'ai baigné mes mains dans votre sang...
Un soir, Gilbert demanda à Adrienne :
- J’ai l’intention de devenir Franc-Maçon. Qu'en pensez-vous?
Elle hésita :
- La Franc-Maçonnerie est une société secrète... J'espère que dans l'initiation que vous recevrez rien ne heurtera, si peu que ce soit, vos sentiments religieux...
Toute rosissante, elle cherchait ses mots ... Elle était si scrupuleuse! Et sa foi si vive! N'avait-elle pas reporté sa première communion jusqu'à un an après son mariage ? Avant cette date, elle ne se jugeait pas assez mûre, pas assez digne.
- On rencontre peut-être quelques libres penseurs chez les Francs-Maçons, tentait de la rassurer Gilbert, mais aussi l’abbé Raynal, et beaucoup d'autres jésuites . Le duc de Chartres est Grand Maître... Notre ami Ségur est le Vénérable de la loge "La Candeur", dans laquelle il peut me faire entrer.
Et comme elle demeurait pensive :
- Les Maçons forment une chaîne d'union universelle. Ils obtiendront la réalisation de la pensée philosophique ...
Elle l'aimait tant qu'elle approuva son projet.
Le 15 décembre 1775, Adrienne mit au monde une fille, Henriette
Grande fut la joie du jeune papa, et sincère l'affection dont il entoura son épouse et leur bébé.
Mais rien n'aurait pu le détourner du nouveau sens qu'il avait donné à sa vie.
Le 25 décembre 1775, la loge "La Candeur" accueillit Gilbert . Il participa avec ferveur aux rites cérémoniels de l’initiation . Sur la Bible, devant l'étoile flamboyante des Maçons, il jura de servir l'astrologie, la science, le progrès, de même que d'autres valeurs nommées liberté, égalité, fraternité.
* *
*
Plusieurs mois ont passé.
Dehors, des merles sifflent dans une haie d'aubépine, des moineaux piaillent dans les branches d'un arbre dénudé. Au loin, un coq enroué chante encore, pour encourager le soleil à percer les nuages.
A l'heure où la nature s'éveille, les cabarets du hameau des Percherons, comme les oiseaux de nuit, s'endorment
Le silence règne à l'Epée-de-Bois.
Mais la grande salle n'est pas entièrement plongée dans l'obscurité. Une fenêtre reste ouverte, près de laquelle trois jeunes hommes, penchés sur une petite table ronde, s'entretiennent à voix basse.
- Avez-vous prévenu Adrienne? demande celui qui semble le plus âgé, et qui n'est autre que le comte de Ségur.
- Elle lit dans mon cœur comme dans un livre ouvert, elle n'ignore rien de mes sentiments ... commence La Fayette.
- Vous ne répondez pas à ma question. Sait-elle que vous allez mettre, entre elle et vous, l'Atlantique?
- Non.
Le vicomte de Noailles vole au secours de son beau-frère.
- Vous en parlez à votre aise, mon cher, lance-t-il à Ségur, on voit bien que vous n'êtes pas marié! Moi non plus, je n'ai rien dit à Louise.
- Une chose est sûre, reprend La Fayette, c'est que je ne reviendrai pas sur ma décision. En voulez-vous la preuve? Je n'appartiens plus à l'armée du roi; j'ai obtenu ma mise à la réforme temporaire... ne voulant pas passer pour déserteur!
Et comme ses deux amis restent sans voix :
- Je serais heureux, ajoute-t-il avec un sourire, si votre volonté était aussi ferme que la mienne.
- Ce que vous ignorez, mon brave Gilbert, dit Ségur sur le ton de la plaisanterie, c'est combien il est difficile de vouloir, quand on dépend de la modeste rente que vous verse votre famille. Moi, si je possédais votre fortune, j'aurais déjà équipé un navire pour aller au secours des Insurgents.
- Moi, j'espère beaucoup du comte de Broglie... dit Noailles, en se penchant vers la fenêtre pour regarder le chemin. Ces messieurs que je n’aperçois pas encore mais qui vont nous rejoindre résoudront nos problèmes...
Le comte de Broglie auquel Noailles vient de faire allusion est le frère du duc de Broglie. Ce chef de la diplomatie secrète de Louis XV rêve de se tailler un royaume en Amérique. Les émissaires qu'il a envoyés auprès de nos trois gentilshommes se font attendre jusqu'à la fin de la matinée.
Ils arrivent enfin, ils sont deux, et c'est alors qu'il est plus que jamais difficile de s'entendre, car le plus volubile ne parle qu’anglais . Il ne sait pas un mot de français, et son interprète s'exprime avec un accent allemand très prononcé.
Toutefois, des explications de ce dernier, il ressort finalement que lui-même se nomme Johann von Kalb, qu'il est Prussien, qu'il est baron, et que, depuis plusieurs années, il sert la France en général, et plus particulièrement le comte de Broglie, pour qui il a effectué des missions outre-Atlantique. Le personnage qu'il accompagne, c'est Silas Deane, que les Insurgents ont envoyé à Versailles pour demander de l'aide.
- I have had a meeting with Mr. Vergennes ... dit-il
Après avoir sans façon déposé sur la table le tricorne dont il est coiffé, il accepte le vin que lui propose La Fayette.
- Il a rencontré Vergennes, le ministre des Affaires étrangères, traduit Kalb. Il a obtenu des armes et de l'argent. Mais en cachette... Parce que Louis XVI ne veut pas entrer en guerre avec l'Angleterre... Vergennes refuse absolument que des troupes françaises passent l'Atlantique ...
- But ... but ... for the purpose in hand, we need ... We need... insiste Silas Deane, d'une voix frémissante, comme s'il était mécontent de la traduction.
- Pour les besoins de la cause, poursuit Kalb imperturbable, il faut là-bas des soldats de carrière. M. Deane n'a guère confiance dans les milices, courageuses mais désordonnées. Des officiers formés en Europe sont nécessaires pour les encadrer.
C'est alors que Silas Deane se lève, recoiffe son tricorne, rajuste les pans de son justaucorps brodé, et, tendant une main vers les trois jeunes gentilshommes, adresse à son interprète un discours éloquent.
- Il dit que le temps presse, rapporte Kalb, que le Congrès de Philadelphie est sur le point de proclamer l'indépendance des Colonies-Unies, mais que la guerre commence mal ... Il rend grâce au comte de Broglie de lui avoir permis de vous rencontrer discrètement ... Il dit qu'il va faire établir pour vous des actes d'engagement ... Il demande si vous les signerez.
- Nous les signerons, dirent d'une seule voix les trois amis.
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La Fayette ch 4 - 6
L'AVENTURE AMÉRICAINE DE LA FAYETTE CH. 4 - 6
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Un voyage difficile
Adrienne écartait les mains et Henriette prenait son envol, pour aller se précipiter, d'une démarche trébuchante, dans les bras de son père. Elle gazouillait : "pa-pa, pa-pa", puis elle faisait le même trajet en sens inverse, ne changeant que son gentil refrain : "ma-ma, ma-ma".
C'était un adorable bébé de près de quatorze mois, aux fins cheveux châtains, un peu pâle peut-être, car de santé fragile.
- Bientôt, elle sera autonome, plaisanta Gilbert, et c'est tant mieux; vous pourrez consacrer plus de temps à sa petite sœur ou à son petit frère.
Adrienne, qui était enceinte pour la troisième fois, posa ses mains sur son ventre, mais elle ne put répondre à son mari que par un sourire, le maître d'hôtel venant d'entrer pour annoncer une visite.
Le comte de Ségur et le vicomte de Noailles, amis intimes des La Fayette, emboîtaient sans cérémonie le pas du majordome. Après l'échange des salutations, ils firent des risettes au bébé, présentèrent leurs compliments à sa mère, puis demandèrent au jeune marquis pour quelle raison il les avait conviés chez lui.
- Je vous laisse, je vous prie de m’en excuser, dit Adrienne, c'est l'heure de la toilette d'Henriette.
Après qu'elle fut partie, Gilbert sortit de sa poche un papier, qu'il agita par jeu sous le nez des arrivants.
- Devinez ce que c'est, leur dit-il, devinez!
Ségur s'empara prestement de la feuille et lut.
- Mais c'est le double de votre contrat, s'exclama-t-il, dûment contresigné par Silas Deane et le baron de Kalb.
- Ces messieurs restent à votre disposition, pour vous proposer le même engagement, dit La Fayette. Sachez que plusieurs officiers excellents ont déjà décidé de partager mes aventures.
- Je vous rejoindrai bientôt, assura Ségur. Mais pour l'heure, cela m'est impossible, et vous savez pourquoi: je brûle du désir de devenir votre oncle.
Ces mystérieuses paroles signifiaient simplement que le comte était sur le point de se marier avec une demi-soeur de la duchesse d'Ayen.
- Et vous, mon cher beau-frère, lança Gilbert à Noailles, qu'est-ce qui vous retient?
- Pour nous, les Noailles, la situation est des plus délicates, répondit le vicomte. Après la Déclaration d'Indépendance des États-Unis, Washington a connu des revers militaires. Plus que jamais, Louis XVI et son gouvernement hésitent ... Or, le maréchal, le duc d'Ayen, la duchesse de Mouchy, moi-même, j'ose le dire, sommes trop proches de la famille royale, comprenez-vous, Gilbert? ... N'oubliez pas que notre oncle, le marquis de Noailles, est ambassadeur à Londres! Que mon frère, le prince de Poix, part dans quelques jours pour l'Angleterre ... Qu'est-ce qui vous fait rire? Pourquoi riez-vous?
- Je vais vous le dire, mais procédons par ordre, répondit Gilbert. Je vous ai mandé, mes amis, pour vous annoncer deux nouvelles. La première, c'est que je suis propriétaire d'un vaisseau de 200 tonneaux... Oui, oui, je vous assure! Il s'appelle La Victoire, il a un équipage de trente hommes, il est armé de deux canons, et ... il m'en a coûté 112 000 livres!
- Comment cela est-il possible, marquis? demanda Ségur, avec l'air sévère d'un homme qui entend ne pas être dupe
- Un certain Boismartin, secrétaire du comte de Broglie, l'a acheté pour moi à Bordeaux, où il m'attend.
Noailles fut le premier à rompre le silence qui suivit cette étonnante déclaration.
- Et la seconde nouvelle? dit-il.
- Cher Louis, mon cher beau-frère, elle ne vous surprendra pas moins que la première. Permettez-moi de vous dire d'abord, cher vicomte de Noailles, ce que sont mes rapports avec les autres Noailles de ma famille... Autant ma tendre Adrienne et sa mère, la duchesse d'Ayen, me soutiennent, autant le duc d'Ayen me harcèle pour que je renonce à mon idéal et à mes projets.
- Mais c'est parce qu'il vous aime, Gilbert !
- Et c'est parce que je l'aime, pour éviter les disputes, que je pars demain... Oh! pas encore pour l'Amérique! Avant d'aller me battre pour les Insurgents, en attendant que mon vaisseau soit prêt, je vais faire un voyage...
- Où cela?
- En Angleterre, c'est pourquoi je riais tout à l'heure...
- En Angleterre?
- Oui, le prince de Poix me permet de l'accompagner.
* *
*
Le voyage dura trois semaines.
Le marquis de La Fayette fut présenté par l’ambassadeur, frère du duc d'Ayen, au roi George III.
Invité plusieurs fois à la cour, il poussa l'outrecuidance jusqu'à laisser entendre, en présence du souverain, qu'il soutenait la cause des Insurgents.
Son attitude ne lui ferma nullement les portes des meilleurs hôtels de la noblesse londonienne. Avec le prince de Poix, il participa à des dîners, à des soupers, à des bals. On leur fit visiter les environs de la capitale, on les accompagna à l'Opéra.
Mais Gilbert ne se laissa pas étourdir par cette vie mondaine . Chaque fois qu'il en avait l'occasion, il s'enfermait dans sa chambre de l'ambassade, afin de méditer avant de passer à l'action.
Il écrivait aussi, et d'abord à Adrienne. Il ne savait comment lui annoncer l'imminence de son départ.
"Adieu, mon cher cœur, lui disait-il. Je suis toujours fâché quand je vous quitte, même par écrit, et c’est à la fatalité de mon étoile, qui veut que je coure toujours, que je dois m'en prendre quand je ne vous vois pas... Vous connaissez mon cœur... il vous aime pour la vie, du sentiment le plus solide et le plus tendre.”
Cependant il n'osait pas préciser jusqu'où le conduirait bientôt la "fatalité de son étoile".
Le 9 mars enfin, il prit son courage à deux mains pour envoyer ce message au duc d'Ayen :
"Vous allez être étonné, mon cher papa... J'ai trouvé une occasion unique de me distinguer et d'apprendre mon métier : je suis officier général dans l'armée des États-Unis d'Amérique. Mon zèle pour leur cause et ma franchise ont gagné leur confiance ... Enfin, mon cher papa, dans ce moment je suis à Londres, attendant toujours des nouvelles de mes amis; dès que j'en aurai, je partirai d'ici et, sans m'arrêter à Paris, j'irai m’embarquer sur un vaisseau que j'ai frété et qui m'appartient ... Adieu, mon cher papa...
Votre tendre fils : LA FAYETTE"
Il s'en tint à ce programme.
Il regagna la France et traversa la capitale sans se rendre à l'hôtel de Noailles.
- Je n'imposerai pas à mon épouse une éprouvante scène d'attendrissement, dit-il à Kalb, qui l'hébergea trois jours à Paris.
Et le 16 mars, fouette cocher! il partit pour Bordeaux, en compagnie du baron.
Soixante-seize étapes les attendaient, trois jours et trois nuits de route, dans un léger cabriolet à deux roues tiré par deux chevaux.
* *
*
Johann von Kalb participait à l'expédition.
Ce soldat de carrière, âgé de cinquante-six ans, s'était battu pour la France pendant la guerre de Sept Ans, au cours de laquelle il avait gagné ses galons de lieutenant-colonel. Protégé qu'il était par le comte de Broglie, il semblait naturel de le voir partir pour l'Amérique avec le grade de major général, l'un des plus élevés de l'armée des États-Unis.
Plus étonnante était la promotion dont Silas Deane avait fait bénéficier La Fayette, en le nommant lui aussi, à dix-neuf ans, major général.
Le jeune marquis en était très fier. Sa nouvelle position dans la hiérarchie militaire lui inspirait même un brin d'orgueil, on l'a vu dans sa lettre à son beau-père, mais il savait se montrer modeste quand la prudence l'imposait.
A Bordeaux, il s'était fait inscrire sur la liste des passagers de La Victoire sous le nom de Gilbert du Motier, chevalier de Chavaniac.
Le 25 mars, nos deux voyageurs se trouvaient dans la chaloupe qui devait les conduire au navire lorsqu'un émissaire leur remit un ordre du roi leur interdisant le départ.
- Il nous faut renoncer... dit Kalb.
- Appareillons! dit La Fayette.
Ils tombèrent d'accord pour décider d'une escale dans le port espagnol le plus proche, celui de Los Pasajes . Là, le marquis reçut de nouvelles lettres de Versailles. Ordre lui était donné de rejoindre, à Marseille, le duc d'Ayen, afin de l'accompagner dans une mission officielle en
La Fayette revint en France, par la route, et se rendit à Bordeaux pour recueillir de plus amples informations. Son oncle par alliance, le maréchal duc de Mouchy, qui commandait la Guyenne, lui conseilla de se soumettre, s'il ne voulait pas être jeté à la Bastille.
Nulle menace n'aurait pu stimuler davantage notre combattant de la liberté. Mais il ne savait comment regimber lorsqu'il rencontra le vicomte de Mauroy, venu tout droit de Versailles, et qui souhaitait lui aussi gagner l'Amérique.
Que pensait-on de son odyssée à la cour? La Fayette apprit que, si le roi avait bien lancé contre lui une lettre de cachet, à la demande du duc d'Ayen, en revanche, les beaux esprits, les nobles cœurs, les gentes dames ne parlaient plus de son aventure que comme de celle d'un héros.
Il n'en fallait pas davantage pour le pousser à désobéir.
En compagnie de Mauroy, il repassa les Pyrénées.
Le 26 avril 1777, La Victoire leva l'ancre et prit la haute mer.
* *
*
Le lendemain, au petit jour, La Fayette, Kalb et la douzaine d'officiers qui les accompagnaient se retrouvèrent au coude à coude sur le modeste pont du petit voilier.
- Alors, messieurs, vous préférez un bol d'air au café que je vous ai préparé? leur lança gaiement le commandant Boursier.
Les mines livides des passagers torturés par le mal de mer, leurs yeux rougis par 1'insomnie, leurs haut-le-cœur amusaient le marin.
- En cette saison, continua-t-il comme si de rien n'était, les vents d'ouest sont dominants, et tout l'art de la navigation consiste à les utiliser pour aller contre eux.
Aucune question ne lui étant posée, il poursuivit :
- Écoutez-moi ces voiles qui claquent, voyez cette proue qui fend la vague : tout va bien! Nous voguons cap au sud, droit sur les Canaries, où nous trouverons le courant qui nous portera jusqu'aux Antilles ...
Silence des officiers
- Si la traversée se passe comme je l'espère, dit-il encore, un sourire ironique aux lèvres, vous mettrez pied à terre dans nos îles avant la fin du mois de mai...
- Que nous contez-vous là ? 1’interrompit La Fayette, surmontant ses nausées. La police du roi ne s'exerce-t-elle pas dans nos Antilles? Croyez-vous que je courrai le risque de m'y faire arrêter? Non, monsieur, non ! C'est pourquoi nous franchirons l'Atlantique sans escale.
- Comment cela? Et ma cargaison, monsieur le marquis? Mes marchandises... Vous m'avez bien autorisé à remplir mes cales ...
- Pour tromper l'espion anglais, commandant! Au demeurant, quand vous nous aurez déposé à Charleston, en Caroline du Sud, vous pourrez librement vous rabattre sur nos îles ...
- Je compte m'y arrêter avant ...
- Non, monsieur, après , c'est un ordre! coupa La Fayette avec une belle ardeur juvénile, que soutenait la claire conscience qu'il avait d'être, non seulement major général, mais aussi propriétaire du navire.
Le commandant esquissa une sorte de salut et disparut dans les entrailles du vaisseau.
Durant un instant, l'altercation avait fait oublier aux soldats le malaise causé par le roulis et le tangage. Maintenant, la mer leur paraissait plus grosse que jamais, et le spectacle de quelques matelots qui gambadaient allègrement dans la voilure n'était pas fait pour soulager leurs maux.
Ils se réfugièrent dans leurs cabines. Des cabines minuscules, où durant plusieurs jours ils restèrent cloîtrés.
* *
*
La Fayette fut l'un des premiers à s'habituer à la houle. Il put dès lors s'adonner à la lecture. Il parcourut quelques ouvrages militaires, destinés à compléter les connaissances qu'il jugeait indispensables à un officier supérieur. Il étudia surtout l'anglais, épuisant son lexique, sans manquer de recourir à Kalb qui possédait parfaitement cette langue.
Deux semaines après le départ, plus personne ne souffrait du mal de mer, et pour cause, le vaisseau ne bougeait presque plus.
- Ce calme plat ne me dit rien qui vaille! grommelait le commandant. Nous devrons nous estimer heureux si nous touchons terre dans les premiers jours de juin.
- Enfin, ce n'est pas possible! s'exclamait La Fayette. En passant par Paris, j'ai croisé le savant Benjamin Franklin, que les Insurgents ont envoyé en France pour soutenir les efforts de Silas Deane. Eh bien! cet homme venait de traverser l'Atlantique en quatre semaines!
- Dans l'autre sens, monsieur le marquis, dans l'autre sens!
- Vous n'allez pas me dire que nous mettrons autant de temps que Christophe Colomb à son premier voyage!
Le marin levait les bras au ciel et renonçait à poursuivre toute discussion avec ce terrien, fût-il major général.
Après l'absence de vent, la tempête se leva, entraînant un déroutement. La viande fraîche, les légumes verts, les fruits disparurent des menus. Il fallut rationner l'eau.
Le 30 mai, après cinq semaines de mer, la côte américaine demeurait fort lointaine, et le commandant Boursier s'avouait incapable de dire combien de temps durerait encore le voyage.
Ce même jour, La Fayette écrivit à Adrienne, pour lui confier son vif regret de l'avoir quittée brusquement.
"Si vous saviez ce que j'ai souffert, les tristes journées passées en fuyant tout ce que j'aime au monde! Joindrai-je à ce malheur celui d'apprendre que vous ne me pardonnez pas? En vérité, mon cœur, je serais trop à plaindre ...
Je suis depuis ma dernière lettre dans le plus ennuyeux des pays, la mer est si triste, et nous nous attristons, je crois, mutuellement, elle et moi. Je devrais être arrivé, mais les vents m'ont cruellement contrarié; je ne me verrai pas. avant huit ou dix jours à Charleston...
A présent parlons de choses importantes : parlons de vous, de la chère Henriette, de son frère ou de sa sœur. Henriette est si aimable qu'elle donne le goût des filles . Quel que soit notre nouvel enfant, je le recevrai avec une joie bien vive.-
Adieu, mon cher cœur, je vous . écrirai de Charleston, je vous écrirai avant d'y arriver. Bonsoir pour aujourd'hui.
Le 7 juin, toujours en mer, il reprit la plume:
Je suis encore dans cette triste plaine et c'est, sans nulle comparaison, ce qu'on peut faire de plus ennuyeux. Pour me consoler un peu, je pense à vous, à mes amis ...
Mais l'ennui n'a entamé ni ses convictions ni son enthousiasme, et quand ce jeune homme qui n'a pas vingt ans laisse déborder son cœur, ses propos échappent vite à la mièvrerie.
Défenseur de cette liberté que j'idolâtre, libre moi-même plus que personne, en venant comme ami offrir mes services à cette république si intéressante, je n'y porte que ma franchise et ma bonne volonté; nulle ambition, nul intérêt particulier; en travaillant pour ma gloire, je travaille pour leur bonheur.
Et revenant à sa douce et belle Adrienne:
J'espère qu'en ma faveur vous deviendrez bonne Américaine; c'est un sentiment fait pour les cœurs vertueux. Le bonheur de l'Amérique est intimement lié au bonheur de toute l'humanité. Elle va devenir le respectable et sûr asile de la vertu, de l'honnêteté, de la tolérance, de l’égalité et d'une tranquille liberté..."
La côte rêvée du pays de la liberté apparut enfin aux yeux des voyageurs le 13 juin, après cinquante-quatre jours de traversée.
Pour échapper aux vaisseaux anglais qui surveillaient les ports, La Victoire jeta l'ancre en face d'un rivage désert.
Le marquis, Kalb et leurs compagnons sautèrent dans un canot.
A terre, ils trouvèrent une maison isolée, occupée par un officier américain, le major Benjamin Huger, qui les reçut fort aimablement.
Ils ne partirent pour Charleston, la ville la plus proche, que le lendemain.

5
L'affront de Philadelphie
La résidence du major Huger, qui dépendait d'une bourgade nommée Georgetown, se trouvait à environ vingt-cinq lieues au nord-est de Charleston.
- Si vous souhaitez aller à Philadelphie, où siège le Congrès et où demeure Washington, il vous faut renoncer au bateau, exposa Huger à ses hôtes. Pour vous y rendre par voie de terre, vous devrez rassembler un équipement que vous ne trouverez pas ici.
Les arrivants écoutèrent les raisons de l'accueillant officier d'autant plus volontiers qu'il leur proposa de leur servir de guide jusqu'à la ville voisine. Et c'est ainsi qu'ils s'engagèrent dans une longue marche en direction du sud alors que le but de leur expédition était au nord.
La Fayette, Kalb et Huger allaient à cheval, les autres à pied, le major n'ayant eu que trois montures à proposer. Le plus souvent, ils longeaient la côte, mais dès que la route s'en éloignait, pour serpenter dans la forêt, l'air chaud et humide devenait accablant.
Le voyage dura trois jours. Ils arrivèrent enfin dans une ville coquette, aux maisons de bois bien alignées, aux boutiques débordantes de marchandises, une agglomération parfaitement entretenue par ses dix mille habitants blancs et leurs quelque vingt mille esclaves noirs.
Les nouveaux venus, sortis des bois en piètre équipage, plus sales, hirsutes et dépenaillés que des gueux ou des brigands, furent accueillis froidement. Mais grâce à Huger, leurs titres et leurs projets furent bientôt connus, et la meilleure société de Charleston eut à cœur de leur faire fête.
Et huit jours durant, ils eurent tout loisir d'étudier des cartes et de préparer leur convoi qui allait parcourir près de 400 lieues, à travers la Caroline du Sud, la Caroline du Nord, toute la Virginie, avant d'atteindre Philadelphie, en Pennsylvanie.
Le 25 juin 1777, le cortège s'ébranla.
La Fayette avait acheté, pour Kalb et lui, une voiture à quatre roues pourvue de ressorts. Les colonels de Lessere et de Valfort suivaient dans une sorte de cabriolet à deux roues, et les deux aides de camp dans un véhicule assez semblable. Les autres officiers se trouvaient répartis dans quatre lourds chariots, un cinquième chariot étant réservé à divers matériel, aux vivres et aux munitions. Un écuyer à cheval cheminait à côté de la colonne, un Nègre à cheval fermait la marche.
La route -mieux vaudrait dire la piste - qu'ils suivaient ne longeait pas la côte, mais traversait le Piedmont, entre les Appalaches et la mer.
Dès la sortie de Charleston, ils étaient entrés dans une magnifique forêt de pins, au-delà de laquelle s'étendaient de vastes marécages. La chaleur humide était éprouvante. Plusieurs heures passèrent avant qu'un village ne leur fût annoncé par des champs de maïs, de coton et de tabac. Puis ce fut de nouveau la forêt, et dès lors ils comprirent mieux leur carte, qui leur présentait les lieux habités de cette région comme un chapelet d'îles dans un océan de verdure.
Le soir, comme ils avaient préjugé de la qualité du chemin et de la force des chevaux, ils n'atteignirent pas le hameau où ils s'étaient promis de faire étape. La nuit les surprit au milieu des bois. Et ce fut un joyeux spectacle que celui de ces majors, de ces colonels, capitaines et autres officiers, tous gentilshommes, tous habitués à donner des ordres, occupés à allumer des flambeaux et à planter des piquets de tente. Ces combattants de la liberté ne pouvaient tout de même pas demander de tout faire à l'unique Nègre qui les accompagnait!
Cet esclave, qu'ils avaient acheté pour les aider à s'orienter s'appelait Hector. C'était un gai compagnon, qui pour un rien éclatait de rire, quand il entendait par exemple les noms à particule de ses maîtres. Celui de l'aide de camp de La Fayette : Louis Saint-Ange de la Colombe provoqua chez lui une crise d'hilarité qui faillit s'achever dans un étranglement, Kalb ayant entrepris de lui expliquer le sens de "ange" et de "colombe". Le malheureux ne s'en tira qu'en mimant avec ses coudes un mouvement d'ailes, pour retrouver son souffle en faisant voir qu'il avait compris.
Mais entre deux rires, Hector donnait de bons conseils. Au moment du coucher, quand les campeurs vérifièrent leurs armes, il leur rappela qu'au fond des forêts, plus que l'ours ou le puma, plus que l'indien ou l'esclave fugueur, l'ennemi, c'est le moustique, et sa cohorte de complices, les taons, les moucherons et dix autres familles d'insectes piqueurs .
Chacun déposa sa carabine pour mieux enduire de graisse les parties découvertes de sa peau.
Le lendemain, les voyageurs repartirent au lever du jour, trop tôt peut-être, car ils se trompèrent de chemin, ne trouvèrent pas le pont qu'ils espéraient et durent franchir à gué une large rivière.
Les ressorts de la voiture de La Fayette n'y résistèrent pas, puis un essieu se rompit. Il fallut abandonner le véhicule sur la berge, et au village suivant, se défaire de deux chevaux blessés dans l'accident.
Le jour suivant, ils perdirent un chariot, et un cheval éclopé qu'il fallut abattre.
Un cabriolet et encore un cheval le troisième jour. Ni l'entrain d'Hector, ni le spectacle merveilleux des forêts de feuillus qu'ils traversaient ne les distrayaient plus.
Ils ne voyaient plus les arbres géants, les magnolias, les tulipiers, dont la cime se perdait dans l'entrelacs des lianes. Ils cheminaient indifférents sous des voûtes de verdure, moins sensibles au parfum prenant des fleurs qu'au harcèlement des moustiques.
Des oiseaux de toutes tailles, de toutes couleurs, des perroquets, des piverts, des geais, des colibris chantaient dans le feuillage. Hector les imitait. A ce moment-là, une roue se brisait ...
Le calvaire dura vingt-deux jours.
Le 17 juillet, épuisés, malades, ils atteignirent Petersburg, avec un seul chariot et quelques chevaux rachetés au prix fort à Raleigh, la capitale de la Caroline du Nord.
Il leur restait à parcourir la moitié du trajet.
Mais la route était meilleure en Virginie, et quand ils eurent franchi le Potomak, ils entrèrent dans une région plus peuplée, où il leur fut facile de voyager.
Ils arrivèrent à Philadelphie le 27 juillet.

La place du marché à Philadelphie
* *
*
Cette ville, la seconde de la confédération après Boston, jouait alors le rôle de capitale des États-Unis. Elle comptait environ cent mille habitants.
Ses rues étaient larges, percées à angle droit et bordées de belles maisons bâties en brique rouge et noir. Entre ces maisons et la chaussée, des trottoirs, pratiquement inconnus en Europe, auraient sans doute provoqué l'étonnement de nos voyageurs si leur attention n'avait été surtout retenue par le grand nombre des piétons et l'intensité de la circulation des voitures.
L’aubergiste qui les reçut avec mauvaise humeur leur donna la raison de cette animation.
- Les réfugiés du nord envahissent la ville, traduisit Kalb. Les Anglais, partout victorieux, les poursuivent. Ils vont fondre sur Philadelphie, et de là, ils partiront à la reconquête des États du sud.
- Grâce à Dieu, nous sommes là, nous sommes venus pour vous aider à les arrêter, dit La Fayette en faisant appel à toutes les ressources de son anglais.
L'aubergiste répondit par une grimace hostile.
- N'insistez pas, dit Kalb à voix basse, j'ai l'impression qu'il est de ces Américains qui tiennent les Français pour leurs ennemis héréditaires.
Nos coureurs des bois obtinrent cependant des chambres, où ils purent abandonner leurs haillons et faire un brin de toilette. Quand ils s'estimèrent redevenus des êtres civilisés, ils se rendirent sans plus tarder, et bien que ce fût dimanche, chez le président du Congrès.
Les voilà maintenant rassemblés sous l'auvent d'une riche maison agrémentée d'une colonnade. La Fayette empoigne d'une main ferme le lourd marteau de cuivre de la porte d'entrée et frappe. Un visage soupçonneux apparaît.
- Êtes-vous M. John Hancock, président du Congrès? demande le jeune homme. Je suis le marquis de La Fayette...
Et, développant entre ses doigts un éventail de documents, il ajoute:
- Permettez-moi de vous présenter une lettre d'introduction de M. Silas Deane, des lettres de créance, nos contrats ...
La porte s'est un peu plus entrebâillée sur un vaste vestibule, mais le visage du président semble se rembrunir davantage quand une douzaine de saluts français viennent s'ajouter aux explications du jeune chef de la troupe.
Kalb répète alors en bon anglais tout ce qui vient d'être dit, puis traduit les explications de M. Hancock :
- La plupart des membres du Congrès ont quitté la ville... Il n'est pas habilité à recruter des officiers français ... Au demeurant, ce n'est pas d'encadrement que manquent les Insurgents ... Il a besoin de réfléchir... Il a peur de ne pas bien se faire comprendre... Rendez-vous demain, devant l'entrée de la maison du Congrès...
Et pour conclure :
- Nous y rencontrerons Mister Lovell, un collègue, qui parle parfaitement le français ...
- Il pourrait être poli, nous faire entrer, nous faire asseoir, nous offrir un verre, gronde le groupe sourdement.
Sans attendre la traduction, Hancock recule, disparaît et leur claque la porte au nez.
- Restons optimistes, ce n'est qu'un contretemps, tout s'arrangera demain, déclare La Fayette.
A en juger par les protestations qui l'assaillent, il va devoir longuement broder sur ce thème pour faire patienter ses compagnons.
* *
*
- Messieurs, mes chers amis, je confesse mon émotion devant cet édifice, dit La Fayette, une main sur le cœur, l'autre tendue vers le bâtiment où a été proclamée l'indépendance des États-Unis.

Rédaction de la Déclaration des Droits
au Congrès de philadelphie en 1774
- Le sieur Lovell est en retard, grogne le comte de Mauroy.
- Souvenons-nous, poursuit le jeune marquis, de la Déclaration qui rappelle que tous les hommes ont été créés égaux, qu'ils ont des droits inaliénables, au premier rang desquels la vie, la liberté, la recherche du bonheur...
Une porte s'ouvre, un homme affairé apparaît, se présente :
- James Lovell, du Massachusetts, membre du Congrès, président de la Commission des demandes étrangères.
La Fayette déploie ses papiers, Lovell ne souhaite pas les examiner. La scène de la veille se répète, mais plus âpre, plus cruelle, sans interprète.
- Nous n'avons pas besoin d'officiers étrangers, dit Lovell.
- Nous sommes partis de Paris le 16 mars, s'écrie Kalb, il y a donc quatre mois et douze jours. Nous avons traversé la France, l'Océan, la forêt ...
- Que d'efforts inutiles! ...
- Silas Deane nous a recrutés, nous avons des contrats signés! s'exclament en chœur les colonels.
- Silas Deane était avant tout chargé de trouver des armes et des munitions. Il a outrepassé ses droits, il a été imprudent ...
- Maintenant que nous sommes là, à qui nous adresser? Le Congrès n'est-il pas souverain? demande La Colombe.
- Il est souverain. Mais vous n'imaginez pas le nombre d'aventuriers cupides qui tentent chaque jour de se glisser dans nos rangs ...
- Voulez-vous dire qu'il ne nous reste plus qu'à faire demi-tour? suggère le chevalier Dubuysson.
- Messieurs ... répond simplement Lovell, estimant que le mot de la fin vient d'être prononcé.
Sur un bref salut, il s'esquive, et clac! sur lui se referme la maison du Congrès.
Le capitaine de Bedaulx, la main sur le pommeau de son épée, crie en direction de la porte close:
- Nous vous demanderons raison de cette offense, monsieur!
Quant au capitaine de Vrigny, intraitable sur le point d'honneur, il a déjà dégainé.
La Fayette a toutes les peines du monde à retenir cette douzaine d'hommes chez qui la stupéfaction à laissé place à la colère.
- Prenons le parti d'attendre, leur dit-il, et cherchons le motif de cet affront avant de nous en plaindre.
* *
*
De retour à l'auberge, La Fayette écrivit une lettre destinée au secrétariat du Congrès:
" Après les sacrifices que j'ai faits, j'ai le droit d'exiger deux grâces : l'une est de servir à mes dépens (sans être payé), l'autre est de commencer à servir comme volontaire..."
Ce ton plut à ceux qui dès l'abord l'avaient repoussé. Ils réexaminèrent les rapports de Silas Deane, et ceux de Benjamin Franklin, qui avait toute leur confiance.
Pouvaient-ils renvoyer ce jeune homme, qui avait frété un vaisseau pour les rejoindre, un marquis, allié aux Noailles, l'une des plus puissantes familles de France?
Dès le 31 juillet, ses services furent acceptés . Le grade et les fonctions de major général dans l'armée des États-Unis lui furent reconnus.
Alors il plaida la cause de ses compagnons . On ne lui accorda que deux aides de camp. Il choisit La Colombe et Gimat . Pour les autres, pas de place dans les rangs des Insurgents . Ils furent invités à regagner la France.
Le comte de Mauroy accepta le premier, et voulut bien se charger du courrier de La Fayette. Ses compagnons refoulés acceptèrent de le suivre en grinçant des dents. Un seul refusa le rapatriement : le vieux baron de Kalb.
* *
*
L'affectation du nouvel engagé dépendait du commandant en chef, Washington. On imagine son émotion lors de leur première rencontre, à l'occasion d'un dîner offert par quelques membres du Congrès.
Washington est facile à reconnaître dans une assemblée, en raison de sa haute taille : il dépasse d'une tête la plupart des hommes qui l'entourent. Il porte un bel uniforme bleu et blanc, une cravate qui enserre son cou presque jusqu'au menton et ses cheveux sont soigneusement poudrés. Son visage est grave, marqué par une cicatrice de la guerre qu'il a menée autrefois contre les Français. Il parle peu. Mais son regard droit exprime cette fermeté inébranlable, cette haute autorité morale que lui reconnaissent ses concitoyens.
Washington est imposant. Cependant, son élégance et ses attitudes ne sont pas celles d'un homme de cour ou de salon. Il y a chez lui un certain manque d'aisance, qui correspond assez à la gaucherie dont La Fayette a souvent fait preuve. Est-ce pour cette raison que, dès leur première poignée de main, un fort courant de sympathie s'établit entre ces deux hommes, si différents par l'âge et l'origine?
Le chef suprême des Insurgents est un grand propriétaire de Virginie, planteur de tabac mais aussi soldat expérimenté, âgé de quarante-cinq ans. Le petit marquis venu d'Auvergne, depuis la veille officier dans l'armée des États-Unis, n'a pas vingt ans. Aussi quel n'est pas l'étonnement, et en même temps le bonheur du cadet, lorsque son glorieux aîné lui propose :
- Je vous invite à inspecter avec moi, demain, les fortifications de la Delaware.
Le lendemain, du haut d'une tour de bois qui domine le fleuve, Washington expose à La Fayette à quel point la situation militaire est préoccupante.
- L'hiver dernier, dit-il, les Anglais de Howe nous ont obligés à évacuer New-York. Nous avons essayé de riposter...
- Le jour de Noël, à Trenton, vous les avez bien surpris en traversant la Delaware encombrée par les glaces, s'exclame avec enthousiasme le jeune marquis, heureux de pouvoir évoquer un exploit célèbre du nord au sud des États-Unis.

La traversée de la Delaware le 26 décembre 1776
- Nous avons réussi quelques jolis coups, sourit le Virginien. Aujourd'hui, la situation n'en est pas moins grave ... Philadelphie se trouve prise dans un étau. Du nord, Howe fait descendre des troupes venues du Canada. Au sud, la flotte anglaise remonte l'estuaire ...
Au bas de la tour, dans le camp, des hommes vont et viennent. Ce sont des miliciens, bruyants, désordonnés, aux uniformes disparates, souvent en mauvais état. Ils font si piètre figure que Washington s'inquiète de l'opinion que pourrait émettre un officier issu de la brillante armée française.
- Je suis ici pour apprendre et non pour enseigner, déclare modestement La Fayette.
Cette réponse renforce la bonne impression déjà produite par le marquis.
Dans les jours qui suivent, le jeune major général demande à servir aux côtés du chef des Insurgents.
Cette faveur lui est accordée d'autant plus facilement que, si Washington éprouve déjà pour lui de l'amitié, il n'en pense pas moins qu’il est bien jeune pour qu'on lui confie le commandement d'une division.
Comme on l'y invite, La Fayette s'établit dans la maison où est installé le quartier-général. Moins d'un mois après son arrivée à Philadelphie, il participe aux conseils de guerre, dont il signe les procès-verbaux.
Le 26 août, au cours d'une mission de reconnaissance, le général en chef et le jeune marquis chevauchent botte à botte à la tête des troupes.
6
Le héros
du Nouveau Monde
D'où surviendront les Anglais? Attaqueront-ils au nord? Au sud? Les habitants de Philadelphie ne savent plus de quel côté fuir, l'état-major de Washington demeure perplexe.
Le 6 septembre, -c'est le jour anniversaire de Gilbert, il a vingt ans - le conseil de guerre décide de tenter d'arrêter le général Howe en marchant vers le nord.
Le 8, l'armée vient de se mettre en route lorsqu'un messager rattrape le général Washington .
Les vaisseaux anglais menacent l'estuaire de la Delaware, au sud de la ville. D'autres nouvelles suivent, plus précises. La flotte ennemie s'est engagée dans la baie de Chesapeake, qui s’enfonce profondément dans les terres.
Les troupes américaines font volte-face.
Les Anglais débarquent au fond de la baie, au Havre-de-Grace, à moins de vingt-cinq lieues de Philadelphie, presque aussi près de leur but que s'ils avaient choisi l'embouchure du fleuve.
Mais par bonheur, une rivière, la Brandywine*, sépare les assaillants de la capitale.
Washington va s'efforcer de leur en interdire le passage.
Le soir du 10 septembre, les armées ennemies campent dans la forêt, de part et d'autre du gué de Chadd's Ford.
Le lendemain, au petit jour, deux longues colonnes semblables à deux serpents rouges, se laissent deviner au loin entre les troncs des arbres, sur les deux pistes qui conduisent au gué. Ce sont les Anglais, peu soucieux de camouflage et dont les célèbres uniformes écarlates tranchent sur les couleurs de la forêt . Leur piétinement sourd, discipliné, inexorable, se rapproche. On sait qu'ils sont environ douze mille, sous les ordres des généraux Cornwallis et Knyphausen.
Du côté américain, les sentinelles donnent l'alarme, on sonne le branle-bas. Les continentaux, des soldats de métier, ayant signé un engagement de plusieurs années, le plus souvent vêtus d'uniformes convenables, se rassemblent rapidement. Mais les volontaires des milices, dont certains sont arrivés la veille, souvent déguenillés, ont quelque peine à former les rangs.
Au total, les effectifs sont à peu près égaux de part et d'autre, mais l'expérience est du côté de l'attaquant.
A bonne distance de la rivière, les habits rouges se déploient en lignes, qui se succèdent pour mitrailler l'autre berge.
Cachés à l'abri des arbres et des buissons, les gardiens du passage, encouragés par Washington à cheval, ripostent avec énergie. Ils tiennent. Quelques hommes tombent, mais un feu nourri arrête l'ennemi. L'attaque semble vouée à l'échec ...
Et soudain, alerte! Le danger vient d'un autre côté. L'assaut, conduit par Knyphausen, était un piège. Cornwallis a franchi un gué situé plus au nord. Il va prendre l'armée des Insurgents à revers.
Washington envoie son adjoint Sullivan sur ce nouveau front.
- Mon général, supplie La Fayette, qui ne s'est pas un instant éloigné de son chef, mon général, permettez-moi de l'accompagner.
Autorisation accordée.
Le jeune marquis parcourt au grand galop une bonne lieue avant d'atteindre le point le plus chaud du combat.
Les balles sifflent à ses oreilles. Son cheval virevolte. La Colombe, qui l'a suivi, lui recommande la prudence. C'est bien le moment! ... Au loin, un talus abrite la furieuse mousqueterie anglaise. En bordure du chemin, des miliciens américains, embusqués dans un petit bois, se terrent du mieux qu'ils peuvent. Et tout à coup, les habits rouges apparaissent au haut du talus, se forment en colonne et foncent vers le bosquet. Quelques volontaires peu aguerris commencent à fuir . La Fayette saute à bas de son cheval, dégaine son sabre, et, bras en croix, s'oppose à la débandade .
- Demi-tour, bande de foutriquets! hurle-t-il. About-turn (demi-tour), bayonet charge (chargez à la baïonnette) forward, forward (en avant)!
Peu importe la langue et le sens des paroles, seul le ton compte. Les fuyards se ressaisissent, un groupe de Virginiens, des continentaux aux superbes uniformes bleus et blancs, viennent à la rescousse. Le corps à corps est rude . La Fayette se débarrasse d'un Anglais et il s'apprête à en sabrer un second lorsqu'une douleur au mollet gauche lui fait mettre un genou en terre.
Une balle perdue a traversé sa botte.
- Vous êtes blessé? lui demande son aide de camp.
- Mais non, mais non, aidez-moi donc à remonter à cheval.
Avant de s'éloigner, il parcourt à plusieurs reprises la portion du champ de bataille où il vient de recevoir le baptême du feu, criant :
- Regroupez-vous, mes braves, regroupez-vous!
Puis il galope à travers la plaine, en direction d'un autre point chaud, où il retrouve le général Sullivan à la tête de sa brigade . Il lui rend compte du ralliement qu'il vient de réussir, et les deux hommes décident de reculer en bon ordre afin de rejoindre Washington.
L'opération est un succès.
Certes, le combat de la Brandywine ne peut être considéré comme une victoire; c'est même une défaite s'il faut appeler les choses par leur nom, mais ce n'est pas la déroute.
Quand tombe la nuit, les forces armées des États-Unis sont regroupées à l'entrée de Chester, à quatre lieues de Philadelphie . C'est alors que La Combe fait remarquer à La Fayette :
- Monsieur le marquis, je ne sais pas si vous êtes blessé à la jambe, mais votre botte déborde, le sang ruisselle sur la tige.
Cette botte, personne ne parvient à l'ôter, tant le mollet a enflé . Il faut la fendre au couteau.
Par bonheur, aucun os n'est touché. La blessure n'en est pas moins sérieuse. Les muscles sont très abîmés, un tendon est lésé.
- Des attelles et un gros pansement s'imposent, déclare le chirurgien, avant de recommander plusieurs semaines de repos.
Cependant, ni la perspective de cet arrêt, ni la douleur vive, ne sauraient altérer la joie secrète de Gilbert. Car nombre d'officiers l'entourent, qui le félicitent pour l'efficacité de son action.
Washington en personne, venu prendre de ses nouvelles, loue son courage un peu fou peut-être, mais bien digne de la tradition française.
* *
*
Les Frères Moraves, célèbres pour la pureté de leurs mœurs, avaient fondé à une vingtaine de lieues au nord de Philadelphie deux communautés évangéliques : Bethléem et Nazareth, - des noms traduisant bien leurs aspirations .
Les habitants de ces villes, hostiles à toute forme de violence, ennemis de la guerre, horrifiés à la vue du sang, acceptèrent cependant de soigner les blessés de la Brandywine.
La Fayette fut hébergé chez Mme Beckel, "femme du premier fermier des fermes de Bethléem". Il y reçut les soins d'excellents chirurgiens, et la fille de la maison, la charmante Liesel, toujours souriante, toute de blanc vêtue, joua à ravir le rôle d'infirmière parfaite.
Le bouillant officier n'en rongeait pas moins son frein.
Il aurait tant aimé assister Washington, contraint d'évacuer Philadelphie, où Cornwallis s'était installé.
Pour tromper son impatience, il écrivait de longues lettres à Adrienne. Il lui racontait modestement sa première bataille et lui donnait l'assurance que la situation des Insurgents n'était pas désespérée. Il lui disait aussi son amour, et son bonheur d'avoir appris qu'il était père d'une deuxième fille, nommée Anastasie.
A d’autres moments, il élaborait de vastes plans pour vaincre l'Angleterre. Par exemple, l'attaquer à l'autre bout de la terre, aux Indes. Ou, plus près, lancer le marquis de Bouillé, gouverneur des Antilles françaises, à l'assaut des Antilles anglaises. Il en discutait longuement avec le comte Pulaski, qui lui avait apporté des nouvelles de France en venant rejoindre les Insurgents, et avec Kalb, que le Congrès avait finalement recruté. Il allait même jusqu'à soumettre ses grandioses projets aux ministres de Louis XVI, à qui il écrivait directement, sans se soucier des conditions dans lesquelles il avait quitté Paris et Versailles.
Mais si allègre que fût sa plume, elle ne suffisait pas à canaliser l'énergie dont il débordait.
A la mi-octobre, alors qu'il ne pouvait pas encore poser à terre le pied de sa jambe blessée, il demanda à son aide de camp Gimat :
-Aidez-moi, je vous prie, à enfiler ma botte.
L'opération s’avéra impossible tant la jambe restait enflée.
- Peu importe, décida La Fayette, je mettrai des guêtres, nous partons demain.
Le lendemain, il rejoignit le quartier général de Washington.
Ce fut pour y apprendre une bonne nouvelle.
Au nord de l'état de New-York, à Saragota, une armée américaine confiée au général Gates venait de remporter une belle victoire sur les troupes anglaises venues du Canada . Ce succès redonna du courage à tous ceux qui se battaient pour les États-Unis.
Le 24 novembre, La Fayette, qui avait enfin recouvré l'usage de ses deux jambes, fut chargé d'une mission de reconnaissance. Et le lendemain, à la tête de quelque 300 miliciens, il attaqua, près de Gloucester, un poste tenu par environ 350 Hessois, des mercenaires allemands au service de l'Angleterre.
- On va les faire trotter comme des lièvres, mes braves!
Il tint sa promesse, heureux de pouvoir courir à nouveau sus à l'ennemi. Les mercenaires laissèrent sur le champ de bataille vingt-cinq ou trente blessés et le même nombre de morts, parmi lesquels les prisonniers reconnurent le chef du détachement. Du côté des assaillants, les pertes se limitaient à un tué et cinq blessés.
A la demande de Washington, pour le récompenser de son acte de bravoure et d'audace, le marquis de La Fayette se vit enfin confier par le Congrès des fonctions correspondant à son grade, à savoir "le commandement d'une division de 1'armée continentale".
Cependant, ni cette petite victoire, ni celle plus importante de Saratoga, n'avaient profondément changé le rapport des forces entre les Anglais et les Américains. Les diables rouges restaient maîtres des colonies du nord qui constituaient la Nouvelle Angleterre; ils occupaient Philadelphie; ils s'apprêtaient sans doute à envahir les États du sud.
Que pouvaient faire les Insurgents? Ils ne disposaient pas de forces suffisantes pour contre-attaquer. La mauvaise saison allait venir . Washington décida de prendre ses quartiers d'hiver à Valley Forge, à sept ou huit lieues au nord de la capitale perdue.
Là, le jeune marquis put passer en revue la division dont il était chargé, celle de Virginie. Elle comptait onze brigades ou régiments, et, à raison de mille hommes par unité, aurait dû regrouper environ onze mille hommes. Il en dénombra très précisément 3086.
Mais, bien plus que l'insuffisance des effectifs, la pauvreté de l'armement était inquiétante. Rares étaient les soldats qui disposaient d'une arme à feu équipée d'une baïonnette. Certains ne possédaient qu'un fusil de chasse ou une modeste carabine.
Plus grave encore! Non seulement les uniformes manquaient, mais aussi les simples habits. Les uns portaient une veste de toile en lambeaux, d'autres n'avaient sur le dos qu'une chemise déchirée. Nombreux étaient ceux qui pataugeaient pieds nus dans la neige et la boue, entre les huttes de bois et les tentes mal closes du camp.
Comme il était loin le temps des inspections au régiment de Metz!
Et pourtant, La Fayette ne perdait pas confiance. Ses liens d'amitié avec Washington s'étaient resserrés pour deux raisons : le Virginien, qui était franc-maçon, avait fait admettre son cadet dans la Loge Militaire "l'Union Américaine"; en contrepartie, le marquis avait refusé de participer à une intrigue visant à porter le général Gates au poste de général en chef.
Une autre preuve de l'optimisme du Français se trouvait dans sa correspondance. Avait-il oublié certaine lettre de cachet qui aurait pu compromettre sa belle aventure? Toujours est-il qu'il écrivit à son beau-père, le duc d'Ayen, pour lui demander de joindre ses efforts à ceux des ministres qui voudraient bien plaider pour l'Amérique auprès du roi :
"Avec le secours de la France, nous gagnerons la cause que je chéris parce qu'elle est juste, parce qu’elle honore l'humanité, parce qu’elle intéresse ma patrie..."
Au milieu de l'hiver, ses mérites, son grand courage, tant moral que physique, lui valurent une plus haute promotion. Il reçut le commandement d'une armée, -"l'armée du Nord". Et fut chargé d'une mission : marcher vers les Grands Lacs, pour aller incendier les navires anglais pris dans les glaces.
Ensuite, il parviendrait peut-être à rallier les Canadiens français, à entrer dans Québec, à venger Montcalm, à effacer le traité de Paris, à reconquérir le Canada.
Haut les cœurs ! Le 3 février, à la tête de ses troupes, il partit pour Albany, une ville située à mi-chemin entre Philadelphie et Montréal.
* *
*
Les nouvelles circulaient difficilement entre l'Ancien et le Nouveau Monde . Parfois, notre héros s'en amusait:
"Vous recevrez peut-être cette lettre, mon cher cœur, dans cinq ou six ans car je vous écris par une occasion à crochet dont je n'ai pas grande idée. Voyez un peu le tour que va faire ma lettre : un officier de l'armée l'apporte au fort Pitt à trois cent milles sur les derrières du continent; ensuite elle sera embarquée sur le grand fleuve de l'Ohio à travers des pays habités uniquement par des sauvages; une fois arrivée à la Nouvelle-Orléans, un petit bâtiment la transportera aux îles espagnoles; ensuite un vaisseau de cette nation la prendra Dieu sait quand! lorsqu'il retournera en Europe; mais elle sera encore bien loin de vous et ce n'est qu'après être passée par toutes les sales mains de tous les maîtres de postes espagnols qu'il lui sera permis de passer les Pyrénées..."
Sans doute convenait-il de saisir toutes les occasions de correspondre, même les plus exceptionnelles.
Mais en dépit des difficultés, la plupart des lettres traversaient l'Atlantique plus rapidement, en quelques semaines.
Elles étaient très attendues. Et celles de La Fayette avaient un retentissement que leur auteur, si confiant qu'il fût en son étoile, ne pouvait imaginer.
Dans les salons de Paris, la gentille Adrienne était invitée à lire le récit des combats livrés par son mari. Quel courageux gentilhomme! Comme on le plaignait pour son héroïque blessure! Comme on applaudissait à la reconnaissance de ses grades et à ses promotions!

Le général de La Fayette
A Versailles, les projets téméraires qu'il avait soumis aux ministres n'avaient pas été retenus, mais ils avaient peut-être contribué au changement d'attitude du roi et de son conseil. L'idée d'une guerre livrée à l'Angleterre n'était plus systématiquement écartée. On accordait une oreille plus attentive aux appels au secours lancés par Benjamin Franklin. Le comte de Ségur et le vicomte de Noailles brûlaient du désir de rejoindre leur ami.
Le 6 février 1778, la France reconnut les États-Unis et signa avec eux un traité de commerce et d'alliance.
L'Angleterre aussitôt rappela son ambassadeur. Sur ces entrefaites, Voltaire, le plus célèbre écrivain du siècle, qui vivait retiré à Ferney, près de la frontière suisse, vint à Paris.
L'accueil fut triomphal, délirant. Le premier jour, il reçut une foule considérable. Bien que le roi ne l'aimât point, cent titulaires de l'Ordre du Saint-Esprit se présentèrent à sa porte. Comme il était favorable aux Insurgents, Franklin lui demanda de "bénir" son petit-fils. Le patriarche étendit la main sur la tête du garçon et prononça ces mots : "God and Liberty" (Dieu et Liberté).
Voltaire avait quatre-vingt quatre ans. Il était faible, fragile, malade. Il sortait peu, le moins possible.
Un soir pourtant, il accepta de se rendre chez Mme de Choiseul . Adrienne s'y trouvait.
Voltaire voulut la rencontrer.
Quand il fut devant la jeune marquise, le vieillard mit un genou en terre et dit :
- Je veux présenter mes hommages à la femme du héros du Nouveau Monde; puissé-je vivre assez longtemps pour saluer en lui le libérateur de l'Ancien.
(à suivre)
10:40 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : océan, tempêtes, guerre, victoire
La Fayette ch 7 - 9
L'AVENTURE AMÉRICAINE DE LA FAYETTE, CH 7 - 9
7 - Kayewla,
le cavalier redoutable
Bien qu'il souffrit de sa jambe blessée, La Fayette ne tenait pas en place. Mains au dos, il arpentait à grands pas sa chambre, claudiquant et maugréant.
Assis à une table, le nez penché dans la lueur que répandait une chandelle, La Colombe écrivait.
Gimat, debout près de la cheminée où brûlait un grand feu, hasardait parfois une réflexion qui relançait la colère de son chef.
- Monsieur le marquis, disait-il, ce que l’on ne peut pas reprocher au général Philip Schuyler, c'est de vous avoir mal accueilli. Il vous a reçu comme un héros, comme une gloire nationale ...
- Oui, certainement!... Il a sacrifié les plus beaux chapons d'Albany et emprunté aux meilleures caves de la ville! Cette pièce où nous sommes est confortable, ce feu réjouissant, ce lit douillet. . . Mais demain, Gimat, demain, comment remplirons-nous notre mission?
Et se tournant vers son autre aide de camp, il ajouta :
- Mille deux cents hommes, voilà ce que peut m'offrir Schuyler, voilà les renforts promis par le Congrès ! Appeler ça des renforts ! Vous avez bien noté La Colombe, 1200 hommes !
- C'est un nombre que l'on ne peut pas oublier, répondit le jeune officier, promu au rang de chroniqueur. Toutefois, je n'en suis pas encore là... J'essaie de résumer nos quatorze jours de calvaire pour parcourir près de 250 lieues. Je voudrais n'oublier ni un essieu brisé, ni un traîneau renversé, ni quelques amputations pour gelure et gangrène...
- A votre place, lança Gimat, je soulignerais que, en comparaison, la traversée des forêts de la Caroline a été


